Disparition de Noë Richter

Publiée le 07 mars 2017

Le nom de Noë Richter, décédé le 27 février dernier dans sa quatre-vingt-quinzième année, n’est sans doute plus guère familier aux jeunes générations de bibliothécaires. Il fut pourtant une personnalité très présente dans notre monde professionnel, des années soixante à la fin des années quatre-vingt. Depuis son départ en retraite en 1987, il consacrait son temps, son énergie et sa curiosité à un sujet qui le passionnait depuis toujours, l’histoire de la lecture et de ses institutions, en particulier les bibliothèques populaires. On lui doit ainsi la création de la Société d’histoire de la lecture, à Bernay dans l’Eure, et la collection « Matériaux pour une histoire de la lecture et de ses institutions », riche d’une vingtaine de titres.
Le blog Lecteurs de la BnF lui a consacré un bel hommage le 1er mars, relayé par le Fil du BBF et Livres Hebdo.
Je renvoie nos lecteurs à ces billets, qui retracent sa carrière. Pour ma part, je souhaiterais évoquer brièvement le bibliothécaire et le formateur – et saluer la mémoire d’un de mes prédécesseurs, dont les ouvrages, la réflexion et les travaux de recherche ont nourri ma pratique et enrichi mon parcours et ma vision professionnelle.  

Sa vocation était l’enseignement et son parcours vers les bibliothèques, comme il le disait lui-même, fut « probablement accidentel ». Le goût de la transmission et la « fibre pédagogique » ne le quittèrent jamais. C’est donc tout naturellement qu’il fut nommé, en 1971, pour succéder à Paule Salvan à la direction de l’École nationale supérieure des bibliothèques (ENSB), à un moment clé de l’histoire de cette jeune institution créée en 1963 pour former les conservateurs : la préparation du déménagement de l’école à Villeurbanne, dans le cadre du  grand mouvement de décentralisation de l’époque. En fait, ce fut une occasion manquée, comme il le raconte, avec une verve dénuée d’amertume, dans un passionnant entretien réalisé en 1994 par des élèves de l’Enssib[1]: s’il parvient à infléchir le projet architectural, il échoue à reconstituer une équipe d’enseignants correspondant à ses vues et, en conflit avec le directeur de la lecture Etienne Dennery, démissionne avant l’inauguration du bâtiment. Ce fut, dit-il, son « chemin de Damas » : exilé à la bibliothèque universitaire du Mans [2], où il s’ennuie, il y crée un centre de formation et se lance dans la recherche. C’est aussi au Mans qu’il rencontre sa future épouse, Brigitte Letellier, bibliothécaire et écrivaine, hélas décédée prématurément et dont le Précis de bibliothéconomie publié en 1976 et régulièrement réédité jusqu’en 1992, a fait transpirer une génération d’apprentis.

Lui-même, en s’appuyant sur les ressources de son centre de formation, publiera plusieurs manuels professionnels : les Langages documentaires encyclopédiques (1990), Pratique de l’indexation (1981), Grammaire de l’indexation alphabétique, Administration des bibliothèques (quatre éditions), etc. Les Presses de l’ENSB accueilleront en 1977 Les Bibliothèques : administration, institutions, fonction, un manuel conçu comme un pendant à la somme historique d’Henri Comte publiée la même année [3]. Au carrefour de ses activités professionnelles et de son travail de chercheur, il participera aussi au quatrième volume de l’Histoire des bibliothèques françaises [4] et publiera un ouvrage sur Les Bibliothèques populaires au Cercle de la Librairie en 1978, prélude à ses fécondes recherches ultérieures sur l’histoire des bibliothèques associatives et militantes.

Yves Alix


[1] Dans le cadre de leur diplôme (le DCB 3), quatre élèves conservateurs ont réalisé en 1994 une série de onze entretiens filmés, d’une durée moyenne de soixante-quinze minutes, avec les acteurs qui ont présidé à la mise en place de l’école puis à son développement, jusqu’à sa transformation en Enssib en 1992. L’ensemble des entretiens, numérisé à l’occasion des vingt ans de l’Enssib, est accessible en ligne. Pour un ou une bibliothécaire, une douzaine d’heures de film valant bien, que dis-je, surclassant sans peine la plupart des séries dont nous abreuve la télévision…

[2] Qui ne ressemblait pas du tout à celle que nous connaissons aujourd’hui.

[3] Les Bibliothèques publiques en France, Presses de l’ENSB, 1977.

[4] Histoire des bibliothèques françaises : les bibliothèques au XXe siècle, nouvelle édition, Éditions du Cercle de la Librairie, 2009.

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