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Armand Lapalus, un bibliothécaire hors du commun

1995
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    Armand Lapalus, un bibliothécaire hors du commun

    Par Jean Bleton, Inspecteur général honoraire

    Au cours d'un demi-siècle, j'ai eu A l'occasion de voir plusieurs cen-JLtaines de bibliothèques municipales. Si le souvenir de certaines s'est estompé avec les années, il en est qui me sont encore très présentes grâce à la personnalité de ceux ou celles qui les dirigeaient. La presse professionnelle nationale fait peu état - certains le regrettent - de la disparition, sur cette grande scène que représentent aujourd'hui les centaines de milliers de mètres carrés occupés par elles, de personnalités auxquelles on doit vraiment le démarrage - pour certaines on pourrait dire l'existence - et la vitalité de bibliothèques dont personne ne parlait auparavant.

    Ceux qui ont fréquenté, visité ou inspecté les bibliothèques de Bourgogne ne peuvent oublier cette grande figure - dans tous les sens du mot - que fut Armand Lapalus chez qui André Masson, après un passage dans l'enseignement et dans l'édition, a suscité une vocation de bibliothécaire.

    Né en mars 1928 dans un village du Charolais, l'intérêt qu'il porte très tôt aux lettres et aux beaux-arts l'amène à passer une licence de lettres classiques à Lyon et une autre d'histoire de l'art et d'archéologie à Dijon. En 1958 il consacre une année à l'enseignement au lycée de Montceau-les-Mines - où son inspecteur général René Moris-set juge qu'il doit réussir dans l'enseignement - - puis travaille durant six ans dans une grande maison d'édition qui le fait parcourir toute la région de Bourgogne. Un concours de bibliothécaire s'ouvre alors à Mâcon à la demande d'André Masson et le nom d'Armand Lapalus est retenu, il est vrai après un stage à la bibliothèque de la Part-Dieu que dirigeait H.-J. Martin. Cette nomination coïncide par hasard avec la décision prise par la ville de construire une nouvelle bibliothèque, projet que doit réaliser l'architecte chargé d'édifier, sur le même terrain, le bâtiment des Archives départementales.

    Armand Lapalus que nous avons connu à ce moment-là va mettre toutes ses forces et tout son talent dans ce qui allait devenir la première bibliothèque moderne - et modèle - de Bourgogne. Il suffit de parcourir les rapports d'inspection d'André Masson et de Maurice Caillet entre 1965 et 1978 pour voir en quelle estime chacun le tenait et le chemin parcouru entre la bibliothèque du cours Moreau, triste comme peut l'être une salle de classe, tenue par deux instituteurs à mi-temps, retraités, et ce qui allait devenir sept ans après une bibliothèque des plus actives de France, avec 30 personnes et un chiffre de prêts (livres et disques) qui dépasse les 200 000 par an. D'autant plus qu'un bibliobus urbain a pu être affecté par l'État à la ville de Mâcon, admiré dès le lendemain de son arrivée dans la ville par le président Pompidou lui-même !

    Soucieux de rendre son local le plus attrayant possible, Armand Lapalus a retenu un mobilier en couleurs, aux lignes en grande partie Scandinaves et très fonctionnel. Dans un étage de magasin encore inoccupé, j'ai moi-même assisté à une exposition parfaitement présentée et dont le sol lui-même comportait des phrases d'écrivains peintes avec talent. Dès la fin de 1973, la discothèque était ouverte et recueillait un très vif succès. Entre temps une inauguration officielle avait eu lieu le 8 mai 1972 en présence du ministre de l'époque, Olivier Guichard, accompagné de monsieur Dennery, directeur des Bibliothèques et de la Lecture publique. Une plaquette dont monsieur Caillet et moi-même avons été parmi les rares destinataires comporte de magnifiques illustrations, dont le frontispice du Livre XX de la Cité de Dieu, du xve siècle. Elle garde le souvenir de cette cérémonie - avec le discours étincelant d'Armand Lapalus, évoquant non sans humour la naissance 140 ans plus tôt de cette bibliothèque au mobilier, ô combien hétéroclite ! - et se clôture par une phrase superbe de Simone Weil sur les bibliothèques, tirée de la Condition ouvrière.

    A ses qualités de bibliothécaire, Armand Lapalus joignait en fait bien d'autres qualités que nous avons été très nombreux à apprécier, qu'il s'agisse de l'organisation qu'il monta en quelques jours pour le congrès de l'ABF, à Mâcon les 7, 8 et 9 juin 1974, qu'il s'agisse de sa grande culture (littéraire, poétique, gréco-latine, philosophique) dont son discours de réception prononcé le 9 mars 1977 devant l'Académie de Mâcon ne donne qu'un faible aperçu (avec des références à des écrivains, poètes et philosophes aussi divers qu'André Mal-raux, André Gide, Jean Giraudoux, Albert Camus, Simone Weil, Pascal, Rabe-lais, René Char, Michel Foucault, Jacques Lacan, Gaston Bachelard, Michel Leiris, Stéphane Mallarmé, Francis Ponge, Paul Éluard, Charles Péguy, Arthur Rimbaud, Jean Cocteau, Rainer-Maria Rilke, Albert Thibaudet, etc.), qu'il s'agisse de sa curiosité à redécouvrir l'art hellénique à la faveur de nombreux voyages en Grèce (Georges Daux a failli le retenir à la bibliothèque de l'École française d'Athènes), qu'il s'agisse de sa volonté à faire profiter de ses connaissances professionnelles les élèves de l'ENSB ou de l'lUT de Dijon, qu'il s'agisse de son oeuvre poétique (Topographies, 1982 et Le Galet d'Agrigente, 1988) superbement illustrée par Marc Pessin, sans parler de son intérêt pour la littérature enfantine, comme le prouve le catalogue de son exposition (L'Art enfantin. Pédagogie Freinef) qu'il a présentée à Mâcon en mai-juin 1974.

    Sans que j'aie jamais eu à l'inspecter, des attaches familiales en Saône-et-Loire m'ont donné de nombreuses occasions de le rencontrer, d'apprécier son accueil, son humour caustique, ses éclats, son anticonformisme, son éternel enthousiasme et son souci de me faire voir tout ce qui avait changé depuis mon dernier passage. C'est comme conservateur en chef et après un long coma qu'il nous a quittés le 1ermai 1994, mais selon la phrase de René Char qu'il aimait particulièrement : « Avec celui que nous aimons nous avons cessé de parler et ce n'est pas le silence. »