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Les bibliothèques pour les jeunes .
Bulletin d'informations de l'ABF, n°013, 1954, p.031-039.

Les Bibliothèques pour les jeunes

Introduction

Par Myriem Foncin
Présidente de la Section de Lecture publique de l'A.B.F.

Les Bibliothèques pour les Jeunes

Le problème des bibliothèques pour jeunes se trouve posé avec une nouvelle insistance maintenant qu'un peu partout s'ouvrent des bibliothèques pour enfants et se réorganisent des bibliothèques scolaires.

Lorsque l'adolescent quitte l'école à quatorze ou quinze ans il voit se fermer pour lui les portes de ces bibliothèques où il a pris goût à la lecture. Par son entrée dans le monde du travail il est coupé en partie du milieu familial où il vit beaucoup moins, et complètement du milieu scolaire où il se trouvait encadré. Aux champs, à l'atelier, à l'usine, au bureau, les adultes avec lesquels il est en rapport le traitent le plus souvent sans ménagement comme un des leurs, et ceci alors qu'il est en pleine évolution, qu'il se pose, sans vouloir interroger personne, maintes questions, qu'il se cherche lui-même. C'est le moment où il a peut-être le plus grand besoin du livre. Souvenez-vous de vos seize ans et de la fringale avec laquelle vous dévoriez les livres. Souvenez-vous de tout ce qu'ils vont ont alors apporté en bon ou en moins bon.

Où l'adolescent trouvera-t-il des livres ? Dans les bibliothèques pour adultes

Beaucoup diront - et c'est l'opinion de la plupart de nos collègues anglais qui ont tant fait pour les bibliothèques pour jeunes - pourquoi les jeunes ne fréquen-teraient- ils pas la même bibliothèque que ces adultes dont ils partagent la vie et ils voient dans le désir de leur donner une bibliothèque particulière un souci de préservation morale qui leur semble périmé. Comment serait-il question de préser-ver avec le cinéma, la radio, la télévision et alors que la pire des littératures est en vente à bas prix dans tous les kiosques ? Mais il y a là un problème d'ordre psychologique qu'on ne saurait méconnaître. Ce ne sont pas les mêmes livres qui intéressent les adultes et les jeunes restés souvent encore très enfants et dont l'évo-lution intellectuelle n'est pas achevée. Surtout les jeunes souhaitent se retrouver entre eux, sans leurs aînés et organiser eux-mêmes leurs activités. Pour qu'ils continuent à lire - il ne s'agit pas ici des fanatiques qui liront toujours et partout, mais du plus grand nombre - il faut que le livre soit lié à tout ce qui les attire, leur parle de ce qui les passionne. C'est pourquoi il paraît souhaitable qu'ils aient leur biblio-thèque dont ils seront en partie les maîtres.

Ici certains de nos collègues français formulent une objection. Oui, disent-ils, les jeunes ont besoin de lire et plus ils sont moralement seuls, plus ce besoin s'impose. Mais le livre a un terrible pouvoir. Il peut exercer sur des jeunes une influence durable, les orienter à jamais. C'est parce que nous sommes convaincus de son action profonde que nous, bibliothécaires, nous ne souhaitons pas organiser la lecture des jeunes. Les parents, les éducateurs, qui en ont la charge morale, sont seuls accrédités pour être auprès d'eux les conseillers de lecture dont ils ne sauraient sans danger se passer. Ce scrupule très respectable fait le plus grand honneur à ceux qui l'éprouvent. Mais lorsque les parents ne peuvent rien faire ou ne font rien, lorsque les éducateurs les voient s'éloigner, faut-il laisser les jeunes à leur solitude ? Même sans les conseils qu'il est tout de même souvent possible de donner et à bon escient, la bibliothèque organisée pour eux sera moins dangereuse que bien des distractions qui les tentent. Si les livres parfois ajoutent à leur désarroi intérieur le plus souvent ils les aideront à dégager leur personnalité et à préciser leurs règles de vie.

Les réalisations que nous allons présenter aujourd'hui indiqueront les formes différentes que la bibliothèque pour les jeunes a déjà prises. Les expériences de deux pays étrangers et une toute récente création serviront d'introduction à l'échange de vues auquel nous souhaitons consacrer une prochaine réunion.

Les bibliothèques de jeunes aux États-Unis

Par M. F.

Depuis une vingtaine d'années les Américains organisent partout où ils le peuvent des bibliothèques réservées à ceux qu'ils appellent les « teens », qui ont entre treize (thirteen) et dix-neuf (nineteen).

Ils ont constaté que les habitués des bibliothèques pour enfants répugnent souvent par la suite à fréquenter les bibliothèques d'adultes où ils se trouvent dépaysés et se sentent parfois indésirables. Une campagne est amorcée en faveur des bibliothèques pour jeunes, comme le prouve la brochure : « In every community a youth Library ». publiée par the Young people's reading round table of the American Library association, à laquelle nous avons fait de nombreux emprunts. Déjà dans certaines villes des bibliothèques sont uniquement ouvertes aux jeunes. Il en existe deux à New York. A Sacramento un immeuble a été donné à cet effet à la munici-palité par un riche citoyen. Jeunes gens et jeunes filles y trouvent des salons de lecture aux fauteuils profonds, aux tapis moelleux, une cuisine pour préparer leurs rafraîchissements. Dans une quarantaine de villes des salles spéciales sont aménagées à la public library pour les adolescents et quand la chose n'est pas possible un coin « the teen corner » leur est réservé dans la salle des adultes.

L'accès à la bibliothèque pour les adultes n'est jamais interdit aux jeunes. Ils sont seulement invités à fréquenter de préférence la section qui leur est réservée. Au début ils hésitent mais après quelques incursions dans tous les coins de la bibliothèque, ils reviennent à leur section et ne cherchent plus à la quitter. Cependant les bibliothécaires s'efforcent de les familiariser avec la bibliothèque pour adultes en les y envoyant compléter une documentation ou chercher un ouvrage particulier.

Pour ces bibliothèques de jeunes un personnel spécialisé est formé auquel on demande certaines qualités particulières. « La bibliothécaire doit avoir un sens aigu de l'humour, être sans prétention, connaître les livres d'Hélène Bolyston à Tolstoï, s'intéresser à l'actualité et avoir une grande largeur d'esprit. Si elle possède ces qualités, elle a de grandes chances d'être adoptée de grand coeur par les jeunes et fera d'eux ce qu'elle voudra. » Notre collègue américain remarque très justement : « Si un adulte n'est pas adopté par les jeunes, peu importe sa valeur, il ne fera rien de bon avec eux. »

Les livres sont choisis avec soin pour répondre au goût des jeunes, comme en témoignent les différentes listes qui ont été publiées, et auteurs et éditeurs s'efforcent de répondre aux demandes des jeunes lecteurs. Mais surtout dans leur bibliothèque les jeunes sont chez eux. Ils y lisent, mais aussi organisent des expositions, écoutent de la musique, discutent. La Bibliothèque ressemble à un club par ses activités diverses qui toutes se servent du livre. Club de poésie à Cleveland, groupe de critique à New-York. Le simple registre où les lecteurs faisaient connaître leurs impressions est devenu un bulletin mensuel ronéoté et une émission à la radio a lieu tous les samedis matin. Des programmes d'étude sont établis à la rentrée. « Regards sur le monde nouveau » a donné l'occasion à Détroit d'entendre tour à tour un journaliste, une hôtesse de l'air, un champion de « base-ball », une spécia-liste de la mode. Les jeunes ont eux-mêmes organisé les conférences, fait la publicité et dirigé les débats. A Cleveland le thème « Un seul monde » a permis d'évoquer différents pays par des lectures, des expositions, des séances folkloriques, des présen-tations de costumes. Deux séances de musique par semaine sont consacrées à New York, l'une au jazz, l'autre aux classiques, avec auditions de disques, concerts et conférences. Dans les petites bibliothèques on peut relever des programmes moins ambitieux mais semblables. Toutes ces manifestations satisfont l'esprit créateur des jeunes, leur goût pour le travail en équipe, mais elles supposent aussi des recherches variées dans la bibliothèque, éveillent la curiosité, attirent l'attention sur certains ouvrages et ainsi peuvent révéler l'intérêt de la lecture.

Pour ma part, je me plais souvent à évoquer cette bibliothèque de quartier. l'Adam street branch library, que j'ai visitée à Boston et qui m'est apparue comme un modèle. Les bâtiments, un rez-de-chaussée sans étage, ont été étudiés afin de pouvoir facilement changer de destination si la bibliothèque venait à déménager et devenir station d'essence ou super-market. Construits en bordure d'un jardin, qui l'été accueille les lecteurs, ils comprennent une grande salle de lecture très claire, très accueillante avec ses meubles aux couleurs vives, divisée par des rayonnages bas et des cloisons vitrées, qui séparent sans les isoler, la section des adultes, celle des enfants et celle des jeunes ; à gauche une salle de réunion sert aux conférences, aux concerts, aux séances de cinéma et aux jeux dramatiques ; à droite sont aménagées les pièces réservées au personnel, bureau de travail, salle commune, cuisine et chambre de repos. Sept bibliothécaires dont deux bibliothécaires à mi-temps, un manutention-naire, assurent le service. Deux jeunes bibliothécaires ont la charge de la section des adolescents (13 à 20 ans) ouverte il y a un an. L'une s'occupe plus spécialement des garçons, l'autre des filles. Quand un jeune arrive elles lui demandent de répondre à un questionnaire et d'indiquer ce qu'il veut faire dans la vie, ses distractions préférées, les livres qu'il aime. Les jeunes gens ont entrepris avec leur monitrice l'étude du port et l'exploration des îles. Ils vont régulièrement pêcher et nager mais ce n'est pas en vain qu'ils ont décidé de s'appeler «The reviewers». Ils font régulièrement la critique des livres qu'ils lisent et établissent des listes choisies. « Les reviewers recommandent...» Le groupe de jeunes filles « the busy teens » parfaitement organisé, avec présidente, vice-présidente, secrétaire, demande à ses membres une cotisation de 10 cents par semaine pour le coca-cola, les tables, etc. Il se réunit tous les quinze jours et pendant plusieurs mois a discuté du « grooming ». Ce fut l'occasion de consulter des manuels d'éducation physique, de soins immédiats, d'esthétique, d'histoire du costume aussi bien que des traités du savoir vivre, des journaux de mode et d'exécuter certains travaux de couture et de broderie. Garçons et filles ont ensemble décoré le coin de la salle qui leur est réservé d'une frise composée avec les jaquettes illustrées de leurs livres préférés et se retrouvent de temps en temps pour de grandes promenades qu'ils préparent ensemble.

Lorsque je pense à la branch library de Boston, j'évoque aussi avec mélancolie ce club Bibliothèque construit à la porte d'Italie à l'occasion de l'Exposition 1937 qui acueillit pendant quelques mois les jeunes du quartier et disparut à la guerre.

Quand verrons-nous en France des réalisation semblables ?

Les bibliothèques de jeunes en Allemagne

Par Jacques Letheve

Le problème des bibliothèques pour les jeunes a pris en Allemagne depuis quelques années une importance particulière. Déjà en 1935, la bibliothèque de Mulheim-an-der-Ruhr, détruite par les bombardements dix ans plus tard, avait été une section spéciale pour ses jeunes lecteurs. Mais c'était là une expérience isolée, alors que les tentatives et les réalisations se multiplient dans la nouvelle Allemagne, tant sous l'influence de l'Amérique que devant l'acuité des problèmes posés par la jeunesse. En Allemagne, en effet, habituée avant la guerre à l'encadrement des orga-nisations hitlériennes, s'affirme, plus que partout ailleurs en Europe, la nécessité d'aider les jeunes. Sait-on qu'actuellement vivent en communauté dans un millier de maisons de jeunes (Jugendwohnheim), apprentis ou jeunes travailleurs, chômeurs et réfugiés de l'Allemagne de l'Est, soit quelque 60.000 jeunes gens de 14 à 22 ans ? On doit donc mettre au premier rang la volonté de donner une nourriture intellec-tuelle saine à la génération montante et de lutter contre ce qu'on appelle là-bas la littérature de poussière et de pacotille (« Kampf gegen die Schund - und Schmutzlite-ratur »). Accessoirement s'y ajoute la volonté d'éloigner les adolescents des files d'attente dans les bibliothèques de prêt, car la proportion des jeunes atteint ou dépasse en certains points la moitié des lecteurs. Voyons là d'ailleurs beaucoup moins un enthousiasme pour les livres, qui serait particulier aux jeunes Allemands, qu'une désaffection des lecteurs adultes ; nos collègues d'Outre-Rhin se plaignent de la timidité de leurs lecteurs qui n'ont pas encore compris que la bibliothèque populaire est leur chose et à qui une propagande constante est nécessaire pour leur faire connaître le chemin de la bibliothèque ; cette propagande est freinée d'ailleurs par ceux qui, dans la lignée lointaine de Nietzsche, croient au danger du livre pour le peuple et nomment avec quelque mépris « idéalistes » ceux qui en jugent autrement.

Cette situation explique en tout cas l'intérêt grandissant qu'apportent les bibliothécaires allemands aux bibliothèques pour les jeunes. Au cours de son congrès de juin 1952, l'Association des bibliothécaires de lecture publique (Verein der Volks-bibliothekare) décida de consacrer à ces questions une réunion spéciale qui se tint à Munich en octobre 1952. Une brochure publiée à cette occasion, de nombreux articles dans l'organe de l'Association « Bücherei und Bildung », des répertoires spé-cialisés de livres réservés aux adolescents attestent un mouvement qui n'est pas de simple curiosité puisqu'il repose aussi sur des réalisations concrètes : création de bibliothèques réservées aux jeunes ou de sections spécialisées dans un grand nombre de bibliothèques publiques.

La réunion de Munich eut lieu dans la première bibliothèque réservée aux enfants et aux adolescents qui fut établie en Allemagne : l'Internationale Jugendbi-bliothek, fondée au moins en partie avec des crédits américains, dirigée par une Anglaise, Mrs Jella Lepman, et qui voudrait s'affirmer comme un organisme interna-tional. La seconde bibliothèque du même type fut au contraire une création purement allemande. C'est la Bücherei der Jugend, de Dortmund, ouverte dans cette ville de plus de 500.000 habitants en janvier 1952 et destinée à tous ceux que leur travail met en contact avec des jeunes et aux jeunes eux-mêmes de 14 à 18 ans. Située dans un local de l'école professionnelle en attendant d'être transférée soit dans une maison de jeunes soit dans un bâtiment proche d'un nouveau bloc d'écoles professionnelles qui doit recevoir 12.000 élèves, elle avait dans ses onze premiers mois prêté 15.000 volumes à 800 lecteurs inscrits. Elle travaille en liaison avec tous les groupements de jeunesse ; elle donne une large place aux livres qui peuvent apporter à leurs lecteurs une aide dans leur métier et un élargissement de leur horizon ; elle organise enfin des expositions, des conférences et des stages pour moniteurs.

Une autre expérience caractéristique est celle de la section spécialisée (Bücherecke für junge Menschen), créée à Heidelberg dès l'hiver 1950-1951, à l'intérieur de la bibliothèque municipale, par une bibliothécaire qu'avait séduite aux Etats-Unis la constitution des « teen age corners ». Ayant groupé deux mille volumes pouvant convenir à des lecteurs de 14 à 21 ans, et prélevés sur le fonds courant, cette section possédait moins d'un an après 632 lecteurs inscrits, dont 441 nouveaux qui ne fréquen-taient pas jusqu'alors la bibliothèque. Parmi ces jeunes lecteurs, on relevait les origines suivantes : 272 écoliers, 115 apprentis et ouvriers manuels (dont deux serveurs de brasserie), 52 employés de bureau ou de commerce, 11 jeunes filles sans profession, 16 étudiants de l'Université, 62 élèves de l'école de commerce, etc...

Ces réalisations encourageantes ont servi de modèles et, malgré les multiples problèmes posés par la reconstruction et une nécessaire réorganisation dans un pays dont la structure politique et sociale a été bouleversée, elles ont engagé beaucoup de bibliothèques à apporter une solution plus ou moins radicale à la lecture des jeunes. Une enquête récente nous permet de mesurer ces efforts et d'entrevoir les difficultés, non toujours résolues, qui s'offrent dans un domaine aussi délicat (1) .

Il faut noter tout de suite que cette enquête a porté globalement sur les biblio-thèques destinées aux enfants comme aux adolescents, ce qui nous oblige à nuancer les résultats concernant ces derniers. Elle concerne les villes de plus de 20.000 habi-tants : l'Allemagne de l'Ouest en compte 218, dont 117 ont été interrogées et dont 99 ont répondu. Une première catégorie groupe les 147 villes possédant plus de 100.000 habitants dans la Bundesrepublik ; 37 d'entre elles possédaient, en 1953, au moins une section de bibliothèque réservée aux jeunes ; une véritable bibliothèque de jeunes existait dans 18 villes, 2 étant en construction, 2 en projet. 15 bibliothèques ont un prêt particulier pour les jeunes, 2 ne leur prêtent pas, 16 ont un prêt mixte (adultes et jeunes sans distinction). La proportion moyenne de lecteurs jeunes est dans ces grandes villes de 21 % ; le prêt qui leur est consenti représente 22 % du prêt total, mais il n'y a que 10 % de livres à leur disposition.

Dans la deuxième catégorie, celle des 58 villes de 20.000 à 100.000 habitants. 49 ont répondu à l'enquête. La proportion des lecteurs jeunes y est encore plus forte et s'élève jusqu'à 25 % à Darmstadt, 48 % à Clèves, 62 % à Bocholt. Si l'on compare le nombre des lecteurs inscrits au nombre d'habitants des villes, on voit que la proportion des jeunes lecteurs de 6 à 16 ans est de 6 % dans les petites villes et de 4 1/2 % dans les villes de plus de 100.000 habitants.

L'organisation varie de bibliothèque à bibliothèque puisque, pour la seule limite d'âge, l'enquête révèle 18 types différents, certaines étant ouvertes aux «lecteurs» de 3 ans, mais les cas les plus fréquents étant de 6-16 ans, 10-16 ans et 10-18 (ou 20 ans).

L'idéal vers lequel voudraient tendre les bibliothèques populaires allemandes, serait d'organiser partout trois sections (coins séparés ou locaux différents selon les cas), réservés respectivement aux enfants, aux adolescents et aux adultes. Certaines, faute de mieux, se contentent d'heures d'ouverture différentes pour le prêt aux adultes et pour le prêt aux jeunes ; d'autres, ayant le libre accès aux rayons (qui n'existe que dans un petit nombre de cas : 6 sur 37 dans les grandes villes), ouvrent des armoires spéciales aux heures de prêt aux jeunes : c'est le cas à Berlin-Zehlendorf. Dans les bibliothèques de libre-accès, même les mieux organisées, on trouve quelque hésitation dans la solution de problèmes délicats qui relèvent d'abord de celui du choix des livres. C'est ainsi que dans les bibliothèque de Hambourg, les jeunes à partir de 15 ans accèdent librement aux documentaires des adultes, mais conservent un rayon spécial dans le domaine des romans ; certains emploient des étiquettes portant «à partir de 16, de 17, de 18 ans» qui permettent d'en refuser le prêt aux lecteurs plus jeunes. D'autres ont créé une catégorie de livres «prêtés sur demande» (les ouvrages de Sartre, par exemple) qui sont remplacés sur les rayons par un « fantôme ».

C'est le problème central et le plus difficile, celui du choix des livres pour les adolescents qui se trouve soulevé par ce biais. Les pionniers des bibliothèques de jeunes en Allemagne se plaignaient de n'avoir aucun guide. Aujourd'hui les biblio-thécaires allemands sont beaucoup mieux outillés : ils possèdent diverses publications dont on trouvera un aperçu ci-dessous (2) ; ils sont aidés par leur « Centrale d'achats » de Reutlingen (3) qui édite des listes spéciales. Les commentaires qui accompagnent les listes choisies ne cachent pas ou cachent mal les difficultés qui se posent à vrai dire de la même façon dans tous les pays à tous ceux qui s'intéressent aux lectures des adolescents. Car s'il existe dans une certaine mesure une littérature enfantine, existe-t-il réellement des livres destinés aux adolescents ? Ne trouve-t-on pas seulement parmi les ouvrages écrits pour tous, des livres qui leurs sont « mieux appropriés » ? S'il est nécessaire de mettre les jeunes en contact avec les grandes oeuvres des lettres universelles, les bibliothécaires constatent souvent que celles-ci ne sortent guère que pour des raisons scolaires. D'ailleurs les jeunes s'intéressent surtout aux auteurs contemporains parce qu'ils veulent des histoires où ils se retrouvent des hommes de leur temps dans un monde qu'ils connaissent. Mais le choix offert par les diverses listes publiées en Allemagne montre deux tendances divergentes : d'une part une sévérité parfois déconcertante, d'autre part la volonté de mettre les jeunes en face des réalités. Ainsi certaines listes repoussent Le voyage d'Edgard, d'Ed. Peisson, Typhon, de Conrad, jusqu'à 16 ans ; Le petit prince, de Saint Exupéry, jusqu'à 17 ans. Beaucoup de bibliothécaires insistent au contraire sur la nécessité de ne pas écarter des jeunes les oeuvres de valeur, même si elles abordent certains problèmes avec une grande brutalité. Les journées d'étude de Munich avaient abouti sur ce point à une résolution recommandant au bibliothécaire d'informer le jeune lecteur dans un entretien personnel de la nature de l'ouvrage en lui priant de lui donner après lecture son impression personnelle. On arriverait ainsi, dit ce texte. « à ce qu'ils lisent cette littérature moderne pour connaître les idées de notre temps et non par curiosité érotique».

Voilà posé, mais certainement pas résolu, le problème de la responsabilité du bibliothécaire en ces matières. Il faut reconnaître que nos collègues allemands ne reculent pas devant ces questions. Elles se compliquent pourtant des rapports, plus difficiles chez eux que partout ailleurs, entre générations successives. Il faut citer d'une des bibliothécaires qui a le plus fait pour les bibliothèques de jeunes, ces lignes publiées à l'occasion des journées d'étude de Munich : « Je ne peux m'empêcher de penser que la jeunesse d'aujourd'hui est trompée. Trompée lorsqu'il s'agit de l'exemple que nous ne pouvons plus être pour elle. Et pourtant nous fermons les yeux et nous essayons d'élever nos enfants comme s'il n'y avait pas eu une époque hitlérienne avec des camps de concentration, des villes et des oeuvres culturelles détruites, le marché noir et toutes les séquelles actuelles de l'après-guerre. La jeunesse d'aujourd'hui n'est pas dans une situation telle qu'elle puisse nous tenir nous de la génération précédente, comme une autorité. Et pourtant elle a besoin de nous. C'est même là son plus grand besoin. Elle réclame de nous honnêtement un sentiment de camaraderie. Il est peut-être inhabituel de pratiquer la camaraderie au lieu de faire figure d'autorité. Mais je pense, parce que notre génération s'est avec plus ou moins de culpabilité, si totalement trompée, qu'il ne nous reste, si nous nous y efforçons honnêtement, pas d'autre chemin libre. » (4)

Affirmations qui montrent, chez certains au moins de nos collègues allemands, un sentiment aigu et même émouvant de leurs responsabilités. Nulle part mieux que lorsqu'il s'agit de guider des adolescents, elles ne peuvent mieux s'exercer. Reconnais-sons que dans ce difficile chemin, ils ont eu le courage de s'engager résolument.

Cette étude, qui n'a pas la prétention d'être complète, doit l'essentiel de sa documentation aux renseignements fournis par des collègues d'Outre-Rhin et en particulier Mlle Ruth Drews, bibliothécaire du « Coin des jeunes » de Heidelberg, et Mlle Gertrud Gelderblom, directrice des bibliothèques publiques de Francfort-sur- le-Main.

On pourra lire sur la question :

  • Die Bücherei für Jugendliche, Ziele und ersté Versuche des Verwirklichung. Bre-men, Druck. F. Pörtner. 1953, in-8°, 40 p., pl. (Brochure collective publiée à la suite des journées d'étude de Munich. Bibliographie.)
  • LANGFELDT (Johannes). - Das Buch, die Bücherei und der Jugendliche (Bücherei und Bildung, 1948-49, p. 146 sq.)
  • GELDERBLOM (Gertrud). - Der Stand der Jugendbüchereien im Bundesgebiel (Büche-rei und Bildung, n°5, mai 1953).
  • OVERWIEN (Willi). - Wie erreicht die Bücherei die Jugendlichen ? (Bücherei und Bildung, n° 6, juin 1953.)


1. Enquête entreprise au début de 1953 par Mlle G. Gelderblom et dont les résultats ont été publiés dans Bücherei und Bildung de mai 1953. retour au texte

2. Voici quelques-uns de ces répertoires de livres pour les jeunes : Nimm und lies ! Hilden, Stadtbücherei, s.d. Unsere Jugendbücher, 2. Auflage, Frankfurt-am-Main, Städtische Volksbüchereien, 1951. Bücher für Jugend und Mädchen, Reutlingen, EKZ, 1951. Bücher für die Jugend, Reutlingen, EKZ, 1951. Biicher für die Freizeit für Jungendlichen von 14 bis 16 Jahren, Reutlingen, EKZ, 1953. Das Buch der Jugend, Stuttgart, K. Thienemann, 1953 (OEuvre du syndicat des éditeurs de livres pour jeunes). Enfin la revue Bücherei und Bildung, organe de Verein deutscher Volksbibliothekare, consacre, parmi ses analyses de livres nouveaux, une place Importante à la littérature pour jeunes. retour au texte

3. La Centrale d'achats de Reutlingen, Würtemberg (Einkaufzentrale, en abrégé EKZ) est une institution destinée aux bibliothèques de la République fédérale. Elle s'est donnée pour tâche l'examen des livres récemment publiés en liaison avec le Verein deutscher Volksbibliothekare : les analyses paraissent dans Bücherei und Bildung, organe de l'Association, dont elle est l'éditeur ; elles sont ensuite utilisées pour des comptes rendus plus brefs dans les Mitteilungen der Einkaufzentrale, enfin dans des listes groupant la bibliographie de sujets particuliers. La Centrale possède son impri-merie, son service de cartographie, un dépôt de matériel pour bibliothèques, et elle vend à ces dernières, sous reliure spéciale, les ouvrages indiqués par les listes publiées chaque semaine ou Einmeldungen. retour au texte

4. Ruth Drews, dans Die Bücherei für Jugendliche, p. 16. retour au texte

La bibliothèque de l'école professionnelle de la régie Renault

Par O. Altmayer

Une nouvelle bibliothèque a été ouverte le 1er septembre dernier à la Régie Renault. Elle est destinée aux élèves de l'Ecole professionnelle, garçons de treize à dix-neuf ans qui, munis du certificat d'études primaires, font trois ans d'apprentis-sage pour préparer le certificat d'aptitudes professionnelles (ajusteur, tourneur, frai-seur, carrossier, etc...). Les meilleurs d'entre eux pourront bénéficier d'une quatrième année qui leur donnera la même formation que les agents techniques de la Régie ou entrer comme boursier à l'Ecole nationale professionnelle pour préparer le bacca-lauréat technique ou les Arts et Métiers.

La bibliothèque a été installée au rez-de-chaussée d'un pavillon, situé à l'entrée de l'Ecole, devant lequel matin et soir passent les apprentis et dont une fenêtre a été aménagée en vitrine exposition. Elle est ouverte gratuitement, après simple inscription, à tous les élèves de l'Ecole, de midi et demie à sept heures, pour le prêt et la lecture sur place. Chaque lecteur peut emprunter à la fois deux livres et un numéro de revue (1) .

Le premier fonds de livres a été établi en utilisant certaines indications de « Beaux livres, belles histoires » et en consultant les catalogues de bibliothèques comme celles des apprentis de la S.N.C.F. Pour les romans, à côté des classiques de la jeunesse (Curwood, Campbell, Kipling, Jack London, Hector Malot, Jules Verne, etc...), il comprend des romans d'auteurs contemporains (Frison Roche, Kessel, Peisson, Peyré, Vercel, etc...) et quelques oeuvres d'une lecture plus difficile (Bromfield, Pearl Buck, Cronin, Giono, Graham Green, Saint Exupery, etc.) et aussi des livres-amorces (comme la série du Capitaine Johns), des romans policiers (Charteris, Agatha Christie, Decrest, etc...). Pour les documentaires, des collections comme l'Encyclopédie par l'image, La Joie de connaître (Bourrelier), les Guides du naturaliste de Kosch, les Beaux pays (Arthaud), Les Provinciales (Horizons de France), les grands peintres (Hazan) voisinent avec des classiques (Collection du Flambeau chez Hachette), la Petite histoire de l'Art et des Artistes (Nathan), des livres sur les bêtes (Fabre, Maeterlinck, etc.) et des très nombreux récits de voyages, expéditions polaires (Byrd, Paul-Emile Victor, etc...), ascensions (Herzog, la collection Semper vivum de chez Arnaud), voyages maritimes (Le Kon tiki), explorations de cavernes (Casteret), récits d'aviation (Clostermann, etc...).

Très rapidement ce premier fonds va être complété par certains ouvrages déjà anciens et par des nouveautés. Nous souhaitons établir une liaison étroite avec les professeurs d'enseignement général et tenir compte dans le choix des livres des questions qu'ils mettent au programme. Les catalogues seront constitués comme dans toutes les bibliothèques analogues mais nous attachons une importance particulière au catalogue sujet que nous rendrons plus complet en y signalant les principaux articles des revues régulièrement dépouillées. Il sera l'instrument de recherche person-nelle des garçons pour qui la bibliothèque doit être un centre de loisirs et de détente mais aussi de documentation et de culture à la mesure de leurs besoins.

La Bibliothèque a rencontré tout de suite un accueil que nous n'espérions pas. En deux mois et demi, 195 apprentis (sur un effectif de 550) sont venus s'y inscrire.. Le nombre des livres empruntés augmente chaque semaine et atteignait le 15 novem-bre une moyenne de six livres par garçon et par mois, tandis que la moyenne des présences journalières dans la salle de lecture était de vingt-deux.

Les livres « amorces » sont naturellement les plus lus. La série du Capitaine Johns et parmi les policiers, les « Aventures du Saint » sont les plus souvent demandés. Parmi les romans ce sont surtout « les classiques de la jeunesse » qui sortent. Ceci tient peut-être au fait que la bibliothèque est surtout fréquentée par les élèves de première année. Les élèves de 2 e et 3 e années ont pris leurs habitudes et sont moins tentés par la nouveauté que représente la bibliothèque.

Dans une quinzaine de jours, lorsque le fonds de la bibliothèque sera plus riche, nous nous proposons d'organiser une exposition de livres et de présenter, avec l'aide des garçons qui se chargeront de la décoration, les meilleurs ouvrages parmi les récits de voyages maritimes, d'expéditions boréales, de montagne, d'aviation, les romans d'aventure et les romans contemporains français et étrangers. Ainsi nous ferons connaître les ressources de la bibliothèque et nous essaierons de détourner l'attention de nos livres amorces et de l'orienter vers les récits d'aventure vraie et des romans de valeur. Un ciné-club sera ouvert en liaison avec la bibliothèque qui offrira une documentation sur le cinéma et des ouvrages traitant des mêmes sujets que les films présentés. Des conférences, des visites dans Paris, des concours (photos, etc...), attire-ront de nouveaux lecteurs vers la bibliothèque.

De cette très courte expérience, il semble permis de dégager deux constatations : le très grand appétit de lecture des jeunes et les facilités qu'offre l'implantation de la bibliothèque dans le milieu même de leur travail.

(Novembre 1953.)

Le 15 janvier le nombre des inscriptions a dépassé 250, l'exposition projetée a été réalisée, le ciné-club travaille en liaison avec la bibliothèque, les promenades dans Paris ont commencé. Les lecteurs se montrent toujours aussi assidus.