Résumé du
rapport final
Octobre 1999
coordination
scientifique
Jean-Michel Salaün
gresi, enssib
Alain Van Cuyck
ersico, université Lyon 3
groupe de
recherche sur les services d'information, (gresi) enssib :
17-21 bd du 11 novembre 1918, 69623 Villeurbanne cedex
équipe
de recherche sur les systèmes d'information et de communication
des organisations,
(ersico)université Lyon 3 : 14 avenue Berthelot, 69007 Lyon
Cette étude s'inscrit dans le cadre de la phase pilote du Programme Numérisation pour l'Enseignement Supérieur et la Recherche mis en oeuvre par la Fondation Maison des Sciences de l'Hommeà la demande du ministère de l'Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie, direction de la Technologie
Directeur
du programme
Jean-Luc Lory, CNRS
Adjoint de l'Administrateur de la MSH
Coordinatrice
Martine Comberousse, MENRT
Tuteurs scientifiques
Sabine Barral, Geneviève Jacquinot, Jacques Perriault
Participants
à l'étude
Christine
Andrys Assistante de recherche CERLIS/CNRS
Ghislaine Chartron Maître de conférences URFIST-Paris,
gresi-enssib
Marie-Noëlle Frachon Pôle Lyonnais du Livre gresi-enssib
Annaïg Mahé Doctorante enssib
Laurence Mazauric Doctorante enssib
Florence Muet PAST gresi-enssib
Abdel Noukoud Doctorant ersico-Lyon 3
Suzanne Peters PAST gresi-enssib
Jacqueline Rey Maître de conférences ersico-Lyon
3
Odile Riondet PAST gresi-enssib
Jean-Michel Salaün Professeur gresi-enssib
Ahmed Silem Professeur ersico-Lyon 3
Alain Van Cuyck Maître de conférences ersico-Lyon
3
Nous remercions
chaleureusement tous ceux qui ont bien voulu nous consacrer un
peu de temps et répondre à nos questions.
Chaque chapitre peut être lu séparément. Nous les avons réunis en deux grandes parties distinctes reflétant deux relations à la question posée. La première partie présente l'ensemble des chapitres reflétant le recueil d'opinions construites et réfléchies. La seconde partie rend compte des enquêtes de terrain.
Plus de 80 documents
relatifs à notre sujet ont été sélectionnés,
puis analysés.
Le numérique se développe dans les universités
dans un contexte où l'évolution du marché
du travail, du nombre et de la qualité des étudiants,
la croissance de la formation continue et celle des publications
de recherche changent les repères. D'un côté,
il se constitue un marché de la formation à distance
où des dynamiques contradictoires se confrontent. De l'autre,
un certain nombre de chercheurs tentent de s'émanciper
des éditeurs commerciaux en développant des services
d'accès directs à la littérature scientifique
tandis que les bibliothèques doivent réagir à
une augmentation très rapide des tarifs d'abonnement des
revues.
Les enquêtes sur les pratiques et les attentes face au numérique,
malgré des limites de méthode, montrent l'intégration
de l'informatique et des réseaux dans le travail universitaire.
Celle-ci est moins forte pour l'enseignement que pour la recherche.
L'usage de la messagerie, pour les enseignants comme pour les
étudiants, se répand très rapidement dans
toutes les disciplines, dans les différents pays anglo-saxons
et européens. Mais la recherche documentaire numérique
reste encore pauvre, tout comme l'utilisation des revues électroniques.
Il existerait une attente pour un enseignement "sur mesure",
de nouveaux contenus de formation et surtout une forte interactivité
avec l'institution de formation. Concernant les revues, les études
montrent que les demandes se portent sur un éventail de
titres large et une facilité d'accès, faute de quoi
les services sont délaissés.
L'offre se développe dans plusieurs directions. L'enseignement
à distance fait l'objet d'avis contrastés. Pour
certains sa croissance serait très rapide, pour d'autres,
au contraire, elle est surestimée. En fait, il semble que
l'offre se développe dans plusieurs directions, proposant
aussi bien du télé-service, du libre-service, des
modules éditoriaux ou des outils personnalisables. Cette
offre oblige à repenser l'organisation, non sans quelques
difficultés de coordination entre les fonctions professorales
et celles de production de documents.
Autour des revues scientifiques, toute une gamme de services est
proposée (accès au sommaires, au texte intégral,
lettres d'information, discussions, revues "mouvantes",
pre-prints, etc.). Les abonnements traditionnels, réglés
par les bibliothèques pour les revues papier, font place
aux licences d'utilisation pour les revues électroniques.
Pour négocier en position de force les bibliothèques
américaines se réunissent en consortiums. Dans ce
contexte, la question de la conservation est difficile à
résoudre. D'une façon plus large, des bibliothèques
numériques se développent, proposant l'accès
à des textes ou à des collections de sites spécialisés.
Enfin, une étude a montré la pauvreté des
sites web des universités françaises.
Le développement du numérique dans l'enseignement
et la recherche, d'après la littérature parait s'orienter
dans trois directions :
- une modification du processus d'apprentissage où l'apprenant
serait au coeur du dispositif, construisant lui-même ses
connaissances à partir des ressources disponibles et où
le formateur serait principalement tuteur. Une enquête australienne
montre que les étudiants sont demandeurs d'une offre flexible,
conforme aux possibilités techniques (intégrant
notamment les discussions), et qu'ils sont très exigeants
sur la fiabilité technique. Une enquête européenne
insiste sur la nécessaire transparence de la technique
qui ne doit pas obliger à un apprentissage supplémentaire.
- Une modification du processus de production scientifique où
les chercheurs transforment leurs méthodes de travail en
utilisant les outils numériques. Le raccourcissement des
délais d'échanges d'information, la facilité
dans les relations internationales en forment la toile de fond
dont l'illustration la plus spectaculaire est la base de pre-print
de Los Alamos pour les physiciens. De nouvelles communautés
scientifiques émergent, le rôle des revues est remis
en question, l'organisation de l'édition est transformée.
Aujourd'hui des propositions radicales sont lancées dans
les disciplines de la santé, comme dans celles de l'histoire.
- Une modification du processus de médiation documentaire
où la notion même de livre et de document se transforme.
On parle de "livre étendu" ou de "livre
ultime". Les fonctions des bibliothèques évoluent
vers des services d'information, de l'assistance et de la formation
et vers une spécialisation.
Ces développements rencontrent des limites. Dans l'enseignement,
la médiation humaine, le rapport enseignant-enseigné
ne saurait être éludé. Les utilisateurs doivent
acquérir le minimum de savoir faire, les résistances
sont encore fortes. Les outils doivent être disponibles
et adaptés. L'hétérogénéité,
la légitimité des informations posent problème.
Le coût de la mise en place des systèmes, l'organisation
d'un modèle juridique viable ne sont pas encore maîtrisés.
Et enfin les inégalités devant l'outil sont grandes
et risquent encore de se creuser.
Pour compléter
notre information sur les relations entre enseignement et numérique,
16 experts ont été interviewés et nous avons
assisté à 7 colloques.
Du côté de la pédagogie, la logique de transmission
du savoir est bouleversée, mais l'évolution du rôle
de l'enseignant rencontre bien des résistances. Ces derniers,
toujours en situation de risque, considèrent en effet leur
travail comme individuel et ne sont pas prêts à le
partager. Les étudiants eux-même ne s'approprient
pas facilement les technologies, quand ils le font ils deviennent
très exigeants. Le résultat, en terme de savoir
acquis, n'est pas nécessairement probant.
Les systèmes et les outils ne sont pas encore vraiment
adaptés à la pédagogie. Les documents réalisés
vont du cours simplement réalisé en langage html
au document entièrement construit pour une utilisation
numérique en passant par toute une série d'intermédiaires
où la relation pédagogique traditionnelle s'adjoint
ponctuellement des outils de présentation, de dialogue
ou d'accompagnement.
Les stratégies des institutions désireuses de développer
le numérique sont orientées vers l'interne où
la difficulté est de faire accepter le changement et vers
l'externe où l'objectif est de se positionner dans la concurrence
internationale.
Une étude a été menée auprès de la communauté universitaire de l'Università degli Studi de Milan entre 1995 et 1998 afin d'évaluer l'usage réel que les chercheurs font des réseaux électroniques et les procédés d'intégration de nouvelles modalités de travail et de communication scientifique. L'introduction des technologies s'inscrit dans un environnement en pleine évolution. La mise en place de l'infrastructure technologique s'accompagne d'une réflexion sur le rôle des différents acteurs dans la construction d'un espace de communication universitaire, à la fois circonscrit géographiquement et ouvert sur le reste du monde. L'intégration des outils électroniques au sein de la communauté scientifique étudiée se fait progressivement et les modalités de cette intégration se diversifient en fonction des disciplines et des chercheurs.
Cependant, l'analyse des données recueillies permet de souligner une uniformisation des pratiques et un consensus dans la représentation des enjeux et de la place occupée par la communication scientifique médiée par l'ordinateur dans le quotidien de l'activité de recherche. Les chercheurs reproduisent sur les réseaux électroniques leur environnement scientifique et leurs pratiques antérieures, tout en profitant des opportunités considérables offertes par ce nouveau média. La communication scientifique via les réseaux favorise l'intensification et l'accélération des échanges et par conséquent de la production scientifique. Cette évolution amène les chercheurs à s'interroger sur la nature de la communication scientifique, sur leurs propres pratiques et sur les normes qui régissent ces pratiques.
Ce chapitre comprend 5 approches.
Les enseignants-chercheurs
face à la numérisation : approche quantitative
32 chercheurs de 22 laboratoires ont répondu à une
enquête par questionnaire. Quelques grandes tendances résument
cette première approche :
Un besoin d'information accru, la volonté d'accompagner
les changements organisationnels que connaissent actuellement
les universités, la volonté de rattraper le retard
par rapport aux universités américaines, l'apport
extraordinaire du numérique en matière d'actualisation
des connaissances sont mis en avant.
Les coûts sont souvent soulignés. Certains enseignants-chercheurs
évoquent le support papier avec une certaine nostalgie.
Il est perçu comme encore irremplaçable. Néanmoins
de l'avis de la plupart, le processus de numérisation change
considérablement le rapport à la recherche et à
l'enseignement.
Une typologie très nette se dégage à travers
les réponses obtenues :
- les usagers acteurs dont la compétence est incontestable,
- les simples usagers qui se limitent au traitement de textes,
et dans une moindre mesure au mél et l'internet.
Entretiens
avec les innovateurs
Une enquête qualitative, par entretien auprès d'enseignants
chercheurs ayant déjà investi le domaine, confirme
certaines tendances de l'enquête quantitative et souligne
d'autres éléments.
Le chercheur face à sa recherche est le plus souvent seul,
et chaque recherche, chaque projet est unique et non réductible.
Quelques uns s'appuient sur des services extérieurs à
l'université, et ne trouvent pas assez d'aide adéquate.
La plupart s'accordent à dire que leur recherche aboutit
souvent à une valorisation même partielle de leur
recherche dans l'enseignement ; tous ont un niveau de connaissances
très élevé de l'informatique ou, lorsque
ce n'est pas le cas, travaillent en étroite collaboration
avec un technicien.
Tous s'accordent pour souligner l'énorme dépense
de temps et d'énergie dès que l'on veut réaliser
quelque chose d'important et de pratique. La plupart d'entre eux
pensent qu'internet n'offre que de faibles ressources documentaires
("l'essentiel est ailleurs"). Tous pensent que le travail
fourni n'est absolument pas pris en compte par les instances d'évaluation.
Du côté
du Service commun de la documentation
Le Service commun de la documentation de Lyon 3 (SCD) a mis en
place une politique documentation en ligne en concertation avec
les établissements Rhône-Alpes. Il propose, outre
son catalogue, des services en ligne dont une liste enrichie des
titres de périodiques en cours au SCD et dans les bibliothèques
de recherche avec des liens hypertextes vers les sommaires, les
résumés, et même le texte intégral
et des liens vers des sites web extérieurs à l'université.
1800 sites web ont ainsi été sélectionnés.
Le numérique au niveau du SCD est nettement plus structuré
qu'au niveau de la recherche, ou les pratiques sont beaucoup plus
spécifiques et individuelles.
Entretiens
avec les décisionnaires
Le président de l'université et le chargé
de mission aux nouvelles technologies éducatives ont été
rencontrés. Ces décisionnaires sont conscients des
enjeux du numérique et des évolutions à venir
pour l'Université.
La priorité est d'abord, pour eux, de constituer une infrastructure
digne de ce nom, afin qu'elle puisse ensuite favoriser les usages
par une mise en réseau de qualité. Tout cela coûte
très cher et ils insistent sur la gestion du processus.
La dynamique semble irréversible. Ce qui semble manquer
le plus ce sont les moyens.
Une redéfinition des services informatiques est envisagée,
notamment pour mieux assister les usagers en maintenance. Un programme
de formation du personnel administratif est également en
cours.
Concernant l'utilisation plus grande des nouvelles technologies
éducatives, elle est actuellement freinée par le
statut des enseignants chercheurs qui ne comptabilisent que les
heures en face-à-face devant les étudiants, alors
que la mise au point d'activités basées sur le télé-enseignement
demande beaucoup d'investissement en matière de temps.
Des solutions sont cherchées, pour le financement de ces
activités (notamment la formation continue), pour l'ouverture
de mi-temps pédagogiques pour des enseignants chercheurs
et pour le support technique d'une équipe d'ingénieurs.
Pratiques
étudiantes
Deux enquêtes parallèles ont été menées,
la première auprès des utilisateurs d'une salle
informatique en libre-service, permettant l'accès à
internet, la deuxième auprès d'un échantillon
d'étudiants pas forcément utilisateurs de cette
salle.
Les utilisateurs de la salle citent, parmi les usages d'internet,
la consultation de la messagerie électronique dans 44%
des cas, puis viennent l'utilisation de moteurs de recherche (29%),
la consultation de sites professionnels (11%) et de sites personnels
(9%). Aucun étudiant ne déclare être abonné
à des listes de diffusion. 51% n'ont pas d'autre accès
à internet. 80% pensent qu'il s'agit d'un outil indispensable
pour l'avenir. La salle semble toucher l'ensemble des facultés
ou instituts.
Sur 78 étudiants interrogés 36 (soit 46%) déclarent
utiliser internet contre 42 (54%). Parmi ceux déclarant
l'interroger, 36 % déclarent l'utiliser pour un usage personnel,
28% pour faire des recherches et 8 % pour approfondir des cours.
Enfin 5 % évoquent un usage professionnel.
L'université est le lieu privilégié des étudiants
utilisant internet. Le taux des étudiants se disant utilisateurs
d'internet coïncide pratiquement avec le taux des étudiants
possédant un ordinateur (45 %). La plupart (69 %) pensent
qu'internet deviendra assez ou très important pour leur
avenir professionnel, mais ce taux tombe à 32 % lorsqu'il
s'agit de loisir.
Peu ou prou,
tous les acteurs de l'université sont en prise avec le
processus de numérisation, qu'ils soient étudiants,
chercheurs, enseignants, administratifs ou décisionnaires
Le numérique ne s'implante pas dans un vide social, organisationnel,
mais il est porté par des acteurs devant s'orienter dans
des situations spécifiques, singulières, en prise
avec des logiques d'action et de cheminement, actualisant ou mettant
en uvre des compétences, des opportunités,
des stratégies en fonction des possibilités environnementales
et organisationnelles.
Un projet scientifique avec tout ce qu'il comporte comme réflexion,
possibilité d'action, méthodologie, perspective,
individualise davantage les usages et les comportements des acteurs,
qu'une logique de service, avec des buts, un raisonnement transpersonnel
et des coopérations plus affirmées et structurées
comme dans le cas du SCD. Le processus, malgré ce caractère
singulier, épouse cependant, avec une assez grande plasticité,
les différentes logiques institutionnelles.
Le secteur de
la santé présente des caractéristiques intéressantes
pour les besoins en matière de numérique. L'image
et le son sont souvent nécessaires à l'illustration
des cours, les étudiants sont répartis sur divers
sites (université, hôpitaux), le travail individuel
y est favorisé par les concours, la formation continue
se développe, les techniques médicales s'informatisent
pour une part. Le cas de l'université Lyon 1 est ici analysé,
à partir de trois enquêtes croisées auprès
des enseignants, des responsables techniques, administratifs et
politiques, et enfin des étudiants.
L'enseignement universitaire évolue vers plus de tutorat,
de travaux sur dossiers, de cas. L'université a équipé
des salles informatique en libre accès et offre aux enseignants
un centre de ressources en infographie. Ces moyens sont ressentis
comme encore insuffisants. Deux diplômes proposent une approche
de la didactique médicale, l'un plus axé sur les
nouvelles technologies et l'autre plus sur la psychologie cognitive.
Les chercheurs utilisent surtout la messagerie, la transmissions
de données (qu'il s'agisse de mise en commun d'articles
ou d'images), la recherche bibliographique et en particulier Medline.
Aucun des chercheurs rencontrés ne lit sur écran,
tous impriment les documents.
Pour l'enseignement, les travaux pratiques incluent parfois des
logiciels de simulation ou des leçons par enseignement
assisté. Mais l'apport le plus décisif est la mise
à disposition des diapositives personnelles des enseignants,
issues d'années de pratique médicale. La préparation
des cours se fait sur ordinateur, néanmoins la création
de cours entiers avec un langage auteur est marginale. Outre le
temps à y consacrer tous les enseignants ne sont pas persuadés
de son intérêt didactique. On voit émerger
une pratique encore ponctuelle de messagerie entre enseignants
et étudiants, et des examens sur ordinateur dans certaines
disciplines.
Les disciplines où l'image est importante sont plus promptes
à intégrer le numérique : anatomie, radiologie,
par exemple. Les créations de cédéroms et
de services Web se développent dans les services hospitaliers.
Les polycopiés électroniques remplacent progressivement
les polycopiés sur papier. La moitié des produits
interactifs utilisés sont des créations des enseignants
locaux, l'autre moitié des produits commercialisés.
La médecine est une discipline pour moitié pratique,
où l'on enseigne le geste thérapeutique autant que
des savoirs, certains apprentissages ne paraissent pas numérisables.
Les mêmes enseignants, qui utilisent les technologies du
numérique, émettent des doutes sur leur impact auprès
des étudiants, non par lassitude, mais parce que l'apprentissage
leur semble nécessiter plusieurs supports. Ils s'interrogent
sur le meilleur support en fonction des opérations intellectuelles
à effectuer, le support numérique étant peut-être
plus analytique et le papier synthétique.
Les étudiants utilisent les salles avec accès internet,
mais les didacticiels et les laboratoires de langue servent moins.
Leur apprentissage utilise majoritairement le papier, mais avec
des variations. Pour apprendre un cours, la nécessité
du papier apparaît écrasante, et si les polycopiés
électroniques sont consultés, ils sont systématiquement
imprimés. Les recherches sur le web et les méls
sont cependant intéressants pour la préparation
d'exposés. Pour la préparation d'examens et de concours,
le recours aux polycopiés électroniques des autres
universités ou la recherche de services spécialisés
concerne un étudiant sur dix.
Le numérique
n'impose aucune pédagogie : c'est un support investi en
fonction des a priori pédagogiques et épistémologiques
de chacun. Le numérique présente des caractéristiques
intermédiaires entre celles attribuées jusque là
à l'écrit et à l'oral. La question est sans
doute moins celle de la substitution d'un support par l'autre
que de leur alternance, qu'il s'agisse de la transmission de contenus
ou de la relation pédagogique. Le réseau favorise
le lien entre des individus qui se connaissent déjà,
entre ceux qui travaillent déjà ensemble. Les usages
du réseau tendent à restreindre les espaces de déplacements,
déplacements la plupart du temps perçus comme une
perte de temps peu supportable.
Il manque sans doute certains acteurs, certains profils pour que
les nouvelles technologies d'enseignement se développent
: des personnes formées à l'intersection entre l'ingénierie
de formation, les nouvelles technologies et les contenus.
A partir de
septembre 1998, les services de documentation de l'Université
de Jussieu ont mis à la disposition des laboratoires de
recherche des accès électroniques au texte intégral
d'un certain nombre de revues scientifiques. Nous avons choisi
de sélectionner les disciplines pour lesquelles l'offre
était plus conséquente afin de mieux en mesurer
l'impact sur les pratiques des chercheurs. Au total, nous avons
effectué 36 entretiens semi-directifs : 9 auprès
des responsables du Service Commun de la Documentation et des
bibliothèques de recherche et 25 auprès de membres
de laboratoires de Physique, Chimie, Biologie, Informatique, Mathématiques
et Sciences de la Terre, en essayant d'obtenir à chaque
fois le point de vue d'un chercheur et celui d'un doctorant.
L'analyse des entretiens auprès des responsables de la
documentation montre que la gestion de ces nouveaux accès
à l'information est complexe, encore mal maîtrisée
et non stabilisée. Par ailleurs, il existe un écart
entre le monde des bibliothécaires et celui des chercheurs
qui ne facilite pas la mise en place de ces outils. Nous avons
construit une typologie des usagers, en fonction de deux paramètres
: l'environnement dans lequel s'effectuent les pratiques et les
choix des chercheurs en matière de support (papier ou numérique).
Nous avons ainsi dégagé quatre catégories
d'usagers, allant des plus enthousiastes envers le support numérique
aux plus réticents. Un bilan par disciplines fait ressortir
les différences suivantes : les physiciens, chimistes et
informaticiens se positionnent globalement pour numérique,
contrairement aux tenants des Mathématiques et des Sciences
de la Terre ; les biologistes, quant à eux, sont dispersés
dans toutes les catégories.
Il faut être prudent sur la généralisation
de ces résultats : la période de l'enquête
et le choix de disperser les entretiens sur un nombre assez large
de laboratoires ne nous ont pas toujours permis d'obtenir des
corpus suffisants (pour l'Informatique, les Mathématiques
et les Sciences de la Terre). Cependant, ces résultats
concordent assez largement avec ceux de la littérature.
Nous avons constaté l'importance de plusieurs facteurs
dans l'intégration ou non des revues électroniques
dans les pratiques de recherche d'information : la discipline
de recherche est fondamentale dans la détermination des
usages, certaines étant plus en avance ou plus exigeantes
que d'autres ; l'environnement joue aussi un rôle primordial,
qu'il s'agisse du matériel, des habitudes locales, des
ressources mises à disposition et de leur promotion ; les
différences de statut, par ailleurs, influent sur l'accès
aux ressources et aux informations, plus facile à mesure
que le statut s'élève et mettant plus particulièrement
les doctorants sur la touche ; enfin la motivation individuelle
est confrontée à ces différents facteurs
et évolue en permanence.
Ce chapitre,
plus modeste, comprend un entretien avec un responsable de la
division de l'audiovisuel et du multimédia de l'université
Jean-Moulin et une petite enquête menée auprès
de huit centres audiovisuels universitaires en France.
Le centre audiovisuel, au même titre que la bibliothèque
ou que le service informatique, est un acteur à part entière
du processus de numérisation. La plupart des services sont
reliés à un réseau câblé au
sein de l'établissement. Ils ont une vidéothèque,
sont équipés d'un plateau de télévision
avec des bancs de montage essentiellement en bétacam ou
numériques et des camescopes professionnels. Ils ont un
service photographique et offrent un service de scannérisation.
Les services concernent essentiellement la production de supports
pédagogiques, la recherche, l'aide à des étudiants,
mais aussi les besoins administratifs.
La plupart offrent aux enseignants la possibilité de mise
en page numérique à des fins de vidéoprojection.
La moitié ont déjà réalisé
des Cédéroms. La plupart sont équipés
en matériel de photo numérique soit de prises de
vue, soit en retouche d'images. Ils sont aussi équipés
en montage numérique virtuel et parfois en impression numérique.
Tous sauf un produisent des vidéos. La majorité
entretiennent des contacts avec des producteurs audiovisuels ou
multimédias et travaillent avec eux en partenariat soit
pour de la coproduction, de la sous-traitance, ou des collaborations
multiples.
Enfin à la question concernant le développement
futur des nouvelles technologies de l'éducation et la place
que prendront les services audiovisuels, la quasi-totalité
des répondants se disent concernés par le processus
de numérisation et insistent particulièrement sur
les compétences acquises par les centres audiovisuels en
matière de pédagogie et d'enseignement.
Plusieurs tendances
relevées sur nos terrains d'enquêtes sont transversales.
Une situation paradoxale semble s'être installée
où d'un côté des innovateurs isolés,
non reconnus par l'institution, développent des produits
numériques sophistiqués tandis que la pratique du
réseau, et notamment celle de la messagerie, se banalise
dans l'enseignement supérieur. D'importantes différences
de logistiques et de politiques peuvent être aussi relevées
entre les grosses universités traditionnelles qui peinent
ou tardent à prendre les mesures d'implantation du numérique
et les établissements mieux dotés (grandes écoles,
universités nouvelles) qui ont une politique volontariste.
Les appréciations sur l'efficacité et l'opportunité
du numérique sont très contrastées. On lui
reproche principalement son manque de confort pour la lecture
et le risque d'éloignement entre l'enseignant et l'enseigné.
A l'opposé, il est apprécié surtout pour
ses capacités de traitement des images, de manipulation
des données, pour les facilités de la bureautique
et de la communication. Quoi qu'il en soit tous les acteurs de
l'université sont touchés.
Enfin, l'intégration du numérique varie non seulement
en fonction des disciplines scientifiques, mais aussi des environnements
et des cheminements particuliers.
Nous avons repéré des différences importantes
entre les enquêtes de terrain et la littérature.
De nombreux auteurs insistaient sur le rôle joué
par le numérique dans les changements de pédagogie
ou dans la montée d'une régulation marchande. Ces
thèmes ne ressortent pas des observations du terrain, non
que la pédagogie n'évolue pas ou que le marché
ne soit pas de plus en plus présent, mais bien que le numérique
n'apparaisse pas comme un vecteur favorisant l'une ou l'autre
dynamique. A contrario il nous a semblé que les acteurs
du terrain sousestimaient les modifications apportées par
le numérique dans l'enseignement à distance ou la
publication scientifique.
Nous proposons
de déplacer la problématique vers une approche plus
économique en remarquant que, de ce point de vue, les universités
anglo-saxonnes, par leur taille, leur moyen et leur tradition
pédagogique ont un fort avantage sur les universités
francophones. Partout néanmoins un seuil a été
franchi et le branchement des universités et des universitaires
sur le réseau est aujourd'hui la norme.
Dans cette perspective, après avoir souligné les
traits généraux d'une économie du numérique
scientifique (coût du prototype/coût de la diffusion,
effet de résonance, prix/gratuité, coopération/verrouillage)
nous faisons sept propositions :
- reconnaître la valeur de l'investissement numérique,
- participer au débat international sur les revues scientifiques,
- coopérer sur le réseau,
- désenclaver les opérations documentaires,
- désenclaver les fonctions pédagogiques,
- valoriser et approfondir la pédagogie collective,
- construire progressivement un nouveau modèle économique
de la publication pédagogique et scientifique sans dogmatisme