Constructions de bibliothèques avant 1945

De manière schématique, les bibliothèques médiévales sont nées dans les monastères. S’il existe d’autres prestigieux exemples, comme la bibliothèque d’Alexandrie ou celle de Pergame, la construction de ces lieux de savoir prend, en France, ses racines dans le monde ecclésiastique. Ces bibliothèques médiévales répondent toutes aux mêmes contraintes. Construites en étage, pour des raisons de protection contre l’humidité, elles sont caractérisées par l’étroitesse de leurs galeries et la modestie de leurs proportions. La faible luminosité s’explique en grande partie par les dimensions des galeries construites à cette période, telles celles du Collège de Sorbonne (1253, 40mx12m) ou du Chapitre de Noyon (1506, 23 mètres par 5 mètres). Les pupitres de copie sont alors peu éclairés par des fenêtres de petites dimensions, seules sources de lumière. L’orientation des bâtiments est, elle aussi, dépendante de l’environnement, climatique notamment. Les bâtiments sont orientés nord-sud ; le mur ouest demeure aveugle pour se prémunir de la pluie, mais le mur orienté à l'est bénéficie d’ouvertures pour profiter des vents secs. Ces contraintes physiques expliquent en grande partie l’homogénéité des constructions durant cette période de l’histoire. Dès les origines cependant, l’organisation spatiale des bâtiments imprime dans son agencement des aspirations autres que simplement pratiques. L’architecture laisse peu de place à l’humain et incite à se consacrer à l’objet du savoir, à une lecture studieuse et sacrée.

Les Renaissances italienne et espagnole vont avoir raison du modèle médiéval. La bibliothèque laurentienne, construite à Florence vers 1520 par Michel-Ange, et surtout la bibliothèque de l’Escorial à Madrid construite en 1592, révolutionnent les conceptions architecturales classiques des bibliothèques. Pour la première fois, les bibliothèques sont associées à la grandeur de l’espace et à la luminosité. Ces bibliothèques voient aussi l’apparition d’un geste architectural fort : l’exposition des ouvrages sur des rayonnages. À la même période, en France, la bibliothèque du roi opère un changement symbolique majeur. Elle se doit d’incarner la puissance et la sagesse du monarque. L’architecture, au-delà du geste technique et de ses applications pratiques, témoigne désormais de sa « puissance d’évocation[1] » dans le champ séculier. Durant les Lumières, l’architecture des bibliothèques devient « l’exemple d’une architecture d’admiration[2] ». Le projet d’Étienne-Louis Boullée dans son mémoire L’architecture, essai sur l’art rédigé en 1785, témoigne de l’achèvement de ce basculement. L’architecte présente son projet de salle de lecture pour la Bibliothèque Royale de la rue de Richelieu. Il y mêle la description des préoccupations habituelles (circulation, extensibilité des collections, etc.), le souci de la fonctionnalité du bâtiment et un argumentaire idéologique. Il s’agit alors de trouver une « adéquation entre le lieu de consultation, le lieu de stockage et le lieu intellectuel[3] ». Dans sa théorie de l’architecture parlante, la rhétorique de grandeur trouve une place de choix. Économie, praticité, grandeur symbolique, ces impératifs de construction ne changeront plus.

La Révolution française de 1789 marque une autre rupture dans l’histoire des bibliothèques et de leur construction. Le nouvel État se doit désormais d’assurer le stockage et la gestion de collections enrichies par les saisies révolutionnaires. Les confiscations ont permis d’accroître considérablement les collections de l’État : six à huit millions d’ouvrages intègrent les collections nationales selon l’abbé Grégoire. Cette masse documentaire nouvelle nécessite une conception renouvelée du classement et un nouveau mode de stockage. Pour ce faire, le décret du 18 janvier 1803 donne naissance aux bibliothèques municipales. Durant cette période charnière, les bibliothèques ont en charge non seulement de conserver la masse documentaire récemment acquise mais aussi d’assurer la présence symbolique du pouvoir politique en province.

Malgré la théorisation à l’œuvre dans la première moitié du XIXe siècle, avec notamment Henri Labrouste, l’architecture des bâtiments se renouvelle peu. Les bibliothèques demeurent construites selon les mêmes schémas. Fortement solennelles et rigides, les bibliothèques municipales restent bâties autour de la salle de lecture, couvertes de rayonnages et éclairées zénithalement. À l’instar des écoles ou des palais de justice, les bibliothèques incarnent dans les localités la présence d’un État jeune, centralisé et hiérarchisé. Cette volonté d’incarner la puissance de l’État se traduit architecturalement par des façades extérieures chargées d’allégories et géométriquement rigides. Les architectures de ces établissements visent alors avant tout l’homogénéisation, sur le territoire national, des représentations symboliques de l’État. Visuellement, la bibliothèque doit être facilement identifiable pour ce qu’elle est : lieu de savoir, service de l’État centralisé, symbole de l’autorité du pouvoir.

Il faut attendre le XXe siècle pour constater un véritable renouveau des constructions de bibliothèques, dans le prolongement de modernité de l'œuvre d'Eugène Morel à la fin du XIXe siècle. Sous l’impulsion de Julien Cain et de Jean Zay, les bibliothèques publiques sont inscrites au programme des grands travaux. Le séisme provoqué par les deux guerres mondiales, les influences étrangères, notamment anglo-saxonnes, et la volonté progressive de faire de la lecture publique une cause nationale incitent à renouveler l’offre de services proposés par les différents établissements et initient de nouveaux chantiers de bibliothèques. En 1945, la création de la Direction des bibliothèques, rattachée au ministère de l’Éducation nationale, marque le début d’une croissance exponentielle du nombre de bibliothèques sur le territoire national. En 1945, on en dénombre environ 400.

 


[1] MARREY, Bernard. L’homme, le livre, la lumière, Premiers volumes. Paris : Carte Segrete, 1989.

[2] Ibid.

[3] ARNOULT, Jean-Marie. Bibliothèque en quête d’architecture. Monuments historiques. Mars 1990, n. 168, p.7.