La modernisation des bibliothèques : 1945-1991

1. Des morceaux de sucre aux modèles imposés : 1945-1968
2. La fin des modèles : 1968-1980
3. La naissance de la bibliothèque moderne : 1981-1991 
 

1. Des morceaux de sucre aux modèles imposés : 1945-1968

En 1945, la France est marquée par les années de guerre. 29 bibliothèques municipales sont entièrement détruites et environ 60 considérées comme sinistrées. Le pays est à rebâtir et les années 50 sont avant tout celles de la reconstruction. À l’initiative de Jean Monnet, le plan quadriennal de modernisation et d’équipement voit le jour. La priorité est donnée à l’industrie et au logement afin de retrouver au plus vite le niveau de production d’avant-guerre et de gérer au mieux l’importante croissance de la population. Dans le même temps, la création, le 18 août 1945, de la Direction des bibliothèques par le gouvernement provisoire a pour objectif de résoudre le problème de la lecture publique sur l’ensemble du territoire et de « doter la France d’un réseau de bibliothèques suffisamment dense pour que toute demande de livre quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne fût satisfaite[1] ».

La reconstruction se réalisant par la voie des plans quadriennaux ou quinquennaux décidés par l’administration centrale, l’architecture des bibliothèques est largement conditionnée par des impératifs budgétaires. La construction de bibliothèques n’est alors pas considérée comme une priorité de la toute jeune Ve République et la modeste quarantaine de bibliothèques construites entre 1945 et 1970 est soumise à des impératifs économiques, fonctionnels et de rationalisation des espaces. La complexité des enjeux urbains impose des regroupements hasardeux entre différentes institutions culturelles et ce mélange des genres est souvent à l’origine de non-sens architecturaux.

Pour faire face à ces enjeux, Jean Bleton est, à partir de 1950, nommé conseiller technique pour la construction de bibliothèques au sein de la Direction des bibliothèques. Inspiré par les exemples étrangers, évoqués notamment dans le Petit guide du bibliothécaire d’Yvonne Oddon ou dans le Manifeste de l’Unesco sur la bibliothèque publique, Jean Bleton va transformer la conception traditionnelle de la bibliothèque et contribuer largement à en faire évoluer les théories architecturales. Ses différentes expériences à la Bibliothèque Nationale puis à la Direction des bibliothèques lui assurent les connaissances nécessaires pour publier, en 1958, l’ouvrage Local et mobilier des bibliothèques publiques[2]. Il y définit le triple rôle des bibliothèques : « conserver, mettre en valeur les documents les plus précieux qu’elles possèdent et offrir des ouvrages d’étude et de documentation[3] ». Selon lui, l’architecture des lieux doit se plier aux missions énoncées. Jean Bleton renseigne ainsi sur les surfaces à prévoir pour les différents services, la taille des ouvertures dans les magasins ou la construction de murs et d’angles droits, proscrivant les tailles en demi-cercle.

D’un point de vue pratique, les villes ont une parfaite liberté de choix concernant leur architecte. Pour des raisons de souplesse et d’économie, elles se soucient généralement peu des théories précédemment énoncées. Maîtres d’œuvre, la plupart d'entre elles font le choix de leur propre service d’architecture. Cette décision de privilégier des architectes locaux a pour conséquence de favoriser l’aspect fonctionnel de la construction et de développer une « production de facture discrète, alors que l’originalité, redoutée ou souhaitée, serait le fait de libéraux[4] ».

Cette conception aboutit à l’élaboration d’un « plan-type » que l’on retrouve dans des constructions telles que Marseille ou Le Havre. Ce plan est dit « ternaire ». La bibliothèque est composée de trois éléments : les services intérieurs, les services publics divisés en différentes salles et les magasins. Elle est généralement dotée d’une salle pour réceptionner les ouvrages, d’une salle d’équipement et d’un endroit destiné à cataloguer les livres. Le lien entre ces différents espaces suit le circuit du livre et celui du lecteur. Schématiquement les bibliothèques sont constituées de deux blocs, ce qui permet d’espacer leur construction dans l’espace et dans le temps et de strictement séparer les salles de lecture des magasins (ce qui facilite la surveillance). Pendant près de 20 ans les constructions prennent cette forme en T, un premier bloc formant une barre le long de la rue et le second prenant la forme d’une tour placée perpendiculairement à l’arrière du premier bâtiment. Les places consacrées à la consultation du catalogue et à la consultation sur place sont, dans ce schéma, situées en hauteur tandis que les lieux d’exposition et ceux réservés à la jeunesse occupent souvent le rez-de-chaussée et disposent alors d’entrées particulières. Ces derniers services proposent par ailleurs les activités les plus attractives pour les personnes extérieures à la bibliothèque. Ces bibliothèques se construisent donc autour d’une « tour-silo » de stockage qui présente l’avantage de réduire le coût d’acquisition des terrains et de constituer un repère dans le paysage urbain. Elles mettent ainsi en avant la présence de la bibliothèque dans la ville et, symboliquement, la richesse du contenu et des collections. L’archétype de ce genre de bibliothèque est incontestablement celle de Lyon-Part-Dieu. Elle est aussi la dernière bibliothèque construite selon ce modèle dit en « morceaux de sucre [5]», modèle qui fait à partir des années 70 l’objet de nombreuses contestations au sein de la profession.

Entre 1945 et 1970, si les architectures changent et deviennent plus fonctionnelles, le livre reste au centre des réflexions, loin d’un public très largement absent et souvent considéré comme un ennemi. Les problèmes liés à la lecture publique restent donc entiers. Il faut attendre 1968 pour qu’une politique cohérente et ambitieuse de construction de bibliothèques ne soit élaborée par l’administration au service d’une population de plus en plus nombreuse, urbaine, jeune et en attente de loisirs.

 

2. La fin des modèles : 1968-1980    

En 1968 sont rendus publics « le plan décennal de construction de bibliothèques et différentes mesures pour favoriser la lecture publique[6] », dans un document voulu par Georges Pompidou dès 1964. L’objectif est densifier le maillage culturel français et de tenter de résoudre l’accès à la lecture sur le territoire. La période post-68 est également marquée par l’évolution des mentalités et la population française désire profiter des possibilités nouvellement offertes par ce qu’il est convenu d’appeler la « société de consommation[7] ». De 1970 à 1981, les évolutions technologiques, la vertigineuse croissance de l’édition, l’apparition de nouveaux média mais aussi de nouveaux modes de consommation des loisirs impliquent la création de nouveaux espaces et une refonte totale des modèles architecturaux des bibliothèques. 600 000 m2 d’équipement sont ainsi prévus et le taux de subventions applicable à la construction passe de 30% à 50%. La lecture publique devient une « cause nationale[8] ».

Durant la période pompidolienne, les bibliothèques s’autonomisent architecturalement et esthétiquement. Il s’agit de prendre des distances avec cette « esthétique de la fonction, rigide et discriminatoire[9] » qui a marqué les siècles précédents. Le caractère obligatoire du 1% culturel pour les bibliothèques municipales, à partir de 1972, a pour ambition de rompre « une impression de conformité, à la limite de l’ennui[10] ». Jean Bleton souhaite ainsi convaincre les villes de la pertinence de ce concept qui permet à la fois d’habiller la nudité de bâtiments généralement construits en béton et de favoriser la collaboration entre artistes et architectes. Architectes, bibliothécaires et municipalités s’accordent sur le fait qu’il est temps de mettre fin à la division hiérarchique de l’espace et qu’il est nécessaire de reconsidérer la construction et l’organisation des bibliothèques. La notion de « bibliothèque pour tous », c’est-à-dire pour un public unique, est valorisée. Une place nouvelle est donnée aux lieux d’information et d’animation, à la convivialité et au confort, aux nouveaux média.

En 1973, Étienne Dennery valide le projet de rédaction d’un document « relatif à la méthode de programmation des constructions de bibliothèques municipales[11] ». Les nouvelles normes de programmation préconisent trois fois plus de surfaces destinées au service public par rapport à 1958 tandis que les magasins disposent de surfaces dites « hors-normes ». Ils ne sont plus le cœur des bibliothèques et ne concernent que les documents exclus du prêt. Ces normes, pourtant simplement indicatives, légitiment les nouvelles pratiques (l’heure du conte) ou les nouveaux espace (discothèque). Un deuxième document, Les constructions de bibliothèques municipales[12], publié en 1975, affirme la volonté de voir émerger un nouveau type de bâtiment. Les édifices bâtis à partir de cette période témoignent de ces nouvelles préoccupations.

Le nombre de constructions dans les années 70 est près de sept fois supérieur à celui des années 60. Cette croissance est en grande partie due à l’augmentation du taux de subvention. Dans les villes moyennes, qui ne possèdent généralement pas de services architecturaux et qui font plus facilement appel à de jeunes architectes, des « partis architecturaux novateurs, voire hardis[13] » sont pris. S’il est difficile de dégager une tendance générale, certains choix architecturaux se retrouvent régulièrement : façade de brique et de verre (Maison Alfort, 1976), acier (Pantin, 1975) et béton. Les bibliothèques à niveaux disparaissent et surtout les « tours-silo », devenues inutiles par l’extension du libre accès, s’effacent du paysage urbain. Les magasins à livres se dissolvent désormais dans le volume général de la bibliothèque et les établissements doivent décliner d’autres marques d’identification. Des initiatives originales voient le jour un peu partout comme à Metz ou à Mulhouse.

Le nom de médiathèque, donné pour la première fois à la bibliothèque municipale de Cambrai, prend tout son sens dans la création de la Bibliothèque publique d’information, inaugurée en janvier 1977. Symbole d’un développement culturel pragmatique et moderne, bâtiment ouvert, elle fait office de véritable révolution. Pensé dès 1969 par Georges Pompidou, cet espace pluriculturel s’impose par la mise en valeur des nouveaux média, sa conception nouvelle de l’aménagement de l’espace, entièrement modulable, et une architecture remarquable pensée par les jeunes architectes Renzo Piano et Richard Rogers. Architecture incontournable, la Bpi devient une référence et signe la « fin des modèles[14] ».

À la veille des années 80, la France compte 948 bibliothèques municipales sur l’ensemble de son territoire, 2 609 000 citoyens y sont inscrits, soit 10% de la population, et le personnel employé à plein temps pour faire fonctionner ces infrastructures a augmenté de 168% en une décennie[15]. La bibliothèque traditionnelle se métamorphose en médiathèque, modèle qui se définit comme un bâtiment « aux locaux spacieux, lumineux, confortables et peu cloisonnés, une localisation dans le centre-ville, facile d’accès […] enfin une volonté politique de faire de ce lieu à la fois une vitrine et un carrefour[16] ». Il reste à ce modèle à se généraliser.

 

3. La naissance de la bibliothèque moderne : 1981-1991    

Les années 1980 marquent le début d’un double processus : la montée en puissance de « l’État culturel[17] » et l’autonomisation des villes.

L’arrivée de la gauche au pouvoir lors de l’élection présidentielle de 1981 est l’occasion de mettre en pratique de nombreuses dispositions exposées dès 1975 dans le Manifeste pour le Livre publié par le parti communiste français. Le premier acte qui marque la volonté du nouveau pouvoir en place de voir se développer un réelle politique culturelle en France est le doublement du budget du ministère de la Culture qui passe alors de 0,47% à 0,76%, soit de 3 à 6 milliards de francs. Le livre et la lecture font partie intégrante des priorités du nouveau gouvernement comme en témoignent la loi sur le prix unique du livre votée le 10 août 1981 et l’élargissement des missions de la Direction du Livre, devenue Direction du Livre et de la Lecture, dirigée par Jean Gattégno.

Les grandes lois de décentralisation de 1982 et 1983[18] donnent aux localités un pouvoir de décision jusque-là inégalé en matière de construction. « Les collectivités locales, en héritant de nouvelles compétences en matière d’édification, acquièrent ainsi une plus grande liberté pour décider pleinement de leur devenir architectural et urbain[19] ». L’alliance de la politique volontariste de l’État en faveur des bibliothèques et l’utilisation par les élus locaux des nouveaux pouvoirs qui leur sont conférés permettent la mise en place au niveau national d’une politique de grands travaux en faveur, entre autres, de la construction de bibliothèques. Grâce aux nouveaux modes de financement[20], deux grandes orientations sont prises pour renouveler l’architecture : l’utilisation de concours architecturaux nationaux et internationaux et l’encouragement à l’architecture publique. Les pouvoirs transférés aux municipalités par le législateur permettent d’initier en province des chantiers, parfois pharaoniques. Les « maires-bâtisseurs[21] » font leur apparition et tentent de marquer leur passage à la direction de leur municipalité par l’édification de nouveaux bâtiments. L’architecture devient un moyen d’expression de l’identité d’un lieu et donne aux institutions une image moderne et valorisante.

Mario Botta le premier réalise cette volonté de faire de l’architecture un geste fort pour l’identité des villes et leur rayonnement national et international. En 1983, le projet de Maison du Livre, de l’Image et du Son (MLIS) de Villeurbanne doit sortir la ville nouvelle de « son inconsistance urbanistique et de sa désolation architecturale[22] ». L’architecte choisit d’intégrer sa construction dans le tissu urbain existant et de favoriser la continuité architecturale tout en érigeant un repère facilement identifiable dans la ville. C’est le rôle dévolu à sa « tour de Babel », puits de lumière autour duquel s’articulent les différents espaces de la bibliothèque et qui incarne à elle seule la modernité voulue par la municipalité et l’histoire mythique qui manquait à la ville. À peu près au même moment, Norman Foster est choisi pour réaliser la bibliothèque municipale de Nîmes. Malgré des contraintes fortes dues à la présence sur le site de l’antique Maison Carrée, temple romain du Ier siècle dédié par l’empereur Auguste à ses deux petits-fils, l’architecte réussit le tour de force de souscrire aux exigences du cahier des charges de la ville et de contenter la commission supérieure des monuments historiques[23]. Le bâtiment se présente comme un volume de forme simple, aux façades lisses, largement vitrées, et d’ordonnance classique. Cette structure pourtant moderne n’entre pas en concurrence avec la Maison Carrée à laquelle elle fait au contraire écho par ses proportions.

Si ces deux constructions demeurent des références, elles ne peuvent pourtant se prévaloir d’être des modèles. Chaque collectivité souhaite désormais marquer sa différence dans un monde devenu concurrentiel et l’existence de modèles n’est plus en adéquation avec l’air du temps. La médiathèque, version moderne de la traditionnelle bibliothèque, devient l’enjeu de la compétition que se livrent les municipalités. Chacune ambitionne de construire un équipement de lecture publique original et prestigieux.

En 1989, Jack Lang annonce sa volonté de relancer les politiques en faveur du livre et de créer des grandes bibliothèques régionales. La création de ces bibliothèques régionales est mise à l’étude.

 


[1] RICHTER, Noé. La lecture publique et ses institutions, 1919-1989. Paris : Plein Chant, 1989, p. 146.

[2] Lire à ce propos la critique publiée dans le Bulletin des bibliothèques de France.

[3] Architecture française. Juillet-août 1963, n. 251-252, p.35.

[4] ALLEGRET, Jacques. Les communaux, les pratiques architecturales intégrées aux collectivités locales. Extenso. 1985, n. 6, p.189.

[5] CAROUX, Hélène. Architecture & lecture : les bibliothèques municipales en France, 1945-2002. Paris : Picard, 2008. Lire la critique du BBF.

[6] Ibid., p. 55.

[7] BAUDRILLARD, Jean. La société de consommation. Paris : Denoël, 1997, c1970.

[8] RICHTER, Noé. La lecture et ses institutions 1919-1989. Le Mans : Édition Plein Chant, 1989. Lire la critique dans le Bulletin des bibliothèques de France.

[9] CAROUX, Hélène. op. cit. p. 124.

[10] WEIS, Hélène. Les bibliothèque pour enfants entre 1945 et 1975 : modèles et modélisation de la culture de l’enfance. Thèse de doctorat en sociologie. Université Paris-X-Nanterre, janvier 2003, p.57.

[11] Note de Mlle Carrigoux à M. le Directeur, 11 septembre 1973, A.N. 1988011, art.4. CAROUX, Hélène. Architecture et lecture. op. cit. p. 146.

[12] Service de la lecture publique. Les construction de bibliothèques municipales. Direction des bibliothèques et de la lecture publiques, SLP 364 bis, avril 1975.

[13] GASQUEL, Jacqueline. La Pierre … et la lecture publique. ABF bulletin d’information [en ligne]. 1976, n. 90,  p.11.

[14] CAROUX, Hélène. op. cit.

[15] Ministère de la Culture. Les bibliothèques en France. Rapport Vandevoorde. Paris : Dalloz, 1981, p.9.

[16] ROUET, François. La grande mutation des bibliothèques municipales, Paris : ministère de la Culture et de la Communication, 1998, p.44.

[17] FUMAROLI, Marc. L’État culturel : une religion moderne. Paris : Éd. de Fallois, cop.1992.

[18] Lois du 2 mars 1982 relative aux droits et libertés des communes, du 7 janvier et du 22 juillet 1983 relative à la répartition des charges et des compétences entre l’État et les collectivités.

[19] CAROUX, Hélène. Architecture & lecture : les bibliothèques municipales en France, 1945-2002. Paris : Picard, 2008.

[20] Par la voie des « concours particuliers ».

[21] Le Nouvel Observateur, 11-17 décembre 1987.

[22] CHANTAL, Bernard. Le manifeste architectural de Mario Botta. Art-Press. Avril 1988, n. 128, p.31.

[23] La Commission nationale des monuments historiques s'est substituée à la commission supérieure des monuments historiques en avril 2007.