Les bibliothèques contemporaines depuis 1992

Au début des années 1990, se fait jour l’idée d’inventer en région un nouveau type de bibliothèque à même de relever les défis européens et de contrebalancer l’hégémonie de la future Très Grande Bibliothèque, annoncée en 1988 et qui mettra une décennie à voir le jour : l'ouverture complète du site François-Mitterrand en 1998 scelle alors l'achèvement du projet architectural de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Plusieurs décideurs politiques, et notamment Jean-Pierre Sueur, maire d’Orléans, souhaitent voir leur ville dotée d’un équipement de lecture publique capable d’incarner leurs ambitions et de donner une nouvelle image de leur municipalité. Alors également secrétaire d’État aux collectivités territoriales, Jean-Pierre Sueur présente le 22 avril 1992 un projet de loi relatif à l’action des collectivités territoriales en matière de lecture publique. Ce projet de loi préconise l’ajout d’une troisième part au concours particulier et la création de bibliothèques municipales à vocation régionale dans les grandes villes de province. Les bibliothèques municipales à vocation régionale (BMVR), archétypes de la bibliothèque contemporaine, sont nées.

L’effort financier réel de l’État et des collectivités s’accompagne d’une exigence nouvelle en matière d’expressivité architecturale. Le bâti doit conjuguer de manière fonctionnelle de multiples exigences telles que la généralisation des nouveaux média, l’ouverture à tous les publics (publics empêchés, enfants, etc.) ou l’efficience énergétique tout en ne sacrifiant rien de son esthétisme, de son originalité et de sa praticité.  Les demandes faites à ces bibliothèques d’un genre nouveau sont complexes et vont de la valorisation identitaire à la prise en compte des besoins des publics ou de la diversification des pratiques culturelles. Face à la multiplication des paramètres, la multiplication des acteurs est inévitable comme en témoigne l’actualisation de l’ouvrage Bibliothèques dans la cité[1] dont la rédaction est confiée à plusieurs types de professionnels (conservateurs, chercheurs, architectes, etc.). Chaque bibliothèque correspond donc à une pluralité de points de vue et toute idée d’homogénéisation des architectures semble inconcevable.

Certains points communs se retrouvent néanmoins. L’architecture, depuis les années 1990, se veut avant tout expressive. Il est fait recours à des formes élémentaires, simples. Une importance capitale est dévolue aux volumes et la géométrie s’érige en modèle de vérité et de rigueur. Le mouvement moderne en architecture, incarné par Christian de Portzamparc (Les Champs Libres à Rennes) et Pierre Riboulet, héritiers du Corbusier et de Mies van der Rohe, fait de la géométrie et de la nudité des symboles d’universalité. Sobre, élégant, respectueux de l’environnement urbain, le verre caractérise également le bâtiment de bon nombre de BMVR. Les progrès techniques réalisés depuis les années 1970 en permettent une utilisation étendue. Plébiscitée par les élus comme image de transparence, de lisibilité et de modernité, l’utilisation architecturale du verre permet l’édification de bibliothèques ouvertes, accessibles aux publics et symboliquement très présentes. Les municipalités de Bordeaux, Montpellier ou Reims font, par exemple, le choix de ce matériau.

L’autre grande tendance de cette époque est celle de l’architecture-sculpture comme à la BMVR de Nice dite « Tête au carré ». Conçue par le cabinet d’architecture Chapus-Bayard, monumentale, signal fort dans la ville, cette sculpture habitable doit symboliser l’idée de la connaissance comme architecte de la pensée.

L’architecture de ces grandes bibliothèques devient également un enjeu urbain majeur. Équipement structurant, « la médiathèque doit soigner l’art du placement[2] ». Elle permet de créer ou de valoriser de nouveaux quartiers (BMVR de Bordeaux et le quartier de Bordeaux-Mériadeck), d’en terminer d’autres (BMVR de Nice construite dans le prolongement de la Promenade des Arts) ou de revaloriser des centres villes (BMVR de Limoges). Enfin, phares dans la nuit, ces bibliothèques rappellent le rôle qui est le leur, la diffusion de la connaissance.

En 2013, la France compte 7500 bibliothèques et 72% des citoyens sont desservis par le réseau de lecture publique[3]. Chaque année, le réseau s’enrichit de nouveaux établissements et la bataille de la lecture publique semble gagnée.

Les architectures de ces bâtiments sont mises en valeur et les architectes sont désormais placés sur le devant de la scène. Plutôt que l’appartenance à un mouvement, les architectures des bibliothèques cherchent l’autonomie, l’unicité, l’originalité. « La médiathèque française se caractérise sans doute par quatre traits dominants […] dont l’un est l’originalité de son architecture. La médiathèque française n’est pas un simple bâtiment, mais un véritable monument, emblème d’une ville et dont la population doit être fière[4] ».

 

[1] GRUNBERG, Gérald (dir.), Bibliothèques dans la cité. Paris : Éd. du Moniteur, 1996.

[2] LYON, Dominique. Point de vue et usage du monde. Paris : IFA et Éditions Carte Segrete, 1994.

[3] Ministère de la Culture et de la Communication, département des études de la prospective et des statistiques. Chiffres clés 2013, statistiques de la culture. 2014.

[4] MELOT, Michel. " Grandeur et lacunes de l'activité des bibliothèques publiques françaises", in Lire, faire lire : des usages de l'écrit aux politiques de lecture. Sous la dir. de Bernadette Seibel. Le Monde Éditions, 1995, p. 383. Pour l’auteur, les autres traits sont la modernité, la richesse des collections audiovisuelles et la réputation des animations.