Les gants blancs
Par Philippe Fusaro, le 13 février 2012
J’avais vingt ans et jusqu’à présent, une bibliothèque, fenêtres sur cour, n’était qu’une suite d’étagères blanches en métal ou planches de bois contreplaqué, laminées, blanches aussi.
Jusqu’à présent, mes besoins de lecteur se limitaient aux romans, aux ouvrages scolaires, aux dictionnaires, aux revues.
À vingt ans, je découvre un autre univers, la Grande Bibliothèque, on la dit universitaire mais tout le monde se rassemble ici. C’est une fourmilière de chercheurs, d’étudiants, des vieux messieurs, des arabes, des chinois, des handicapés, des filles sublimes, des dialectophones. Je gravis des escaliers immenses, d’un siècle passé, je marche sur des parquets anciens et cirés. Une salle vous conduit dans une autre, puis dans une autre, puis dans une autre encore.
À vingt ans, je prépare un concours pour entrer dans une école de la photographie et il me faut voir et lire un ouvrage de Bill Brandt. Introuvable à l’achat. Neuf ou d’occasion, inutile de le rêver. Mais la Grande Bibliothèque le possède.
Dans les casiers longs comme un bras aux fiches maintenues par une longue tige en métal qui les perfore, je tombe sur le livre introuvable. Je prends sa fiche, je recopie les codes qui ne sont pas ceux qu’on lit d’habitude.
À l’accueil, le bibliothécaire me demande ma carte de chercheur.
Je ne suis rien de tout cela.
Je suis ici pour une tout autre raison. J’explique mon cas, mon concours, le miracle de savoir ce livre ici.
Conciliabule.
Le bibliothécaire revient. Il me dit, ce livre est épuisé. Il me dit, c’est un ouvrage précieux, vous ne pouvez pas l’emprunter, il ne doit pas sortir d’ici. Il me dit, d’ordinaire, vous n’avez pas le droit d’accéder à cette salle réservée aux chercheurs et aux livres rares que l’on consulte sur place. Il me dit, on vous accorde une autorisation spéciale, laissez-nous votre carte d’identité et quelqu’un me conduit dans les étages supérieurs.
Une porte vitrée.
Derrière cette porte, je m’engage dans une salle au parquet qui grince. Tout est bois ancien. Des rangées de bureaux individuels, espacés, éclairés chacun par une seule lampe au pied en métal doré et à l’abat-jour vert bouteille sont alignées, les unes identiques aux autres. Seule la couleur des habits des lecteurs change.
Je m’assieds là où on me dit de m’installer et j’attends.
J’ai dû abandonner mon sac à l’entrée. Je n’ai droit qu’à un crayon et du papier.
Quelques minutes plus tard, une dame, les mains gantées de blanc m’apporte le livre de Bill Brandt dans son édition originale et le dépose sur le bureau. Religieusement.
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