La place du livre numérique dans les bibliothèques publiques françaises - épisode 1

Par Catherine MULLER le 26 août 2014

Alors que le congrès de l'IFLA 2014 « Bibliothèques, Citoyenneté, Société : une confluence vers la connaissance » vient de s'achever à Lyon ce 22 août, un rapport de l'IFLA, The 2014 eLending Background Paper, dénonce les freins au développement de la lecture numérique auxquels sont confrontées les bibliothèques au niveau international, même si des nuances notables existent entre l'Europe et le reste du monde. L'organisation internationale des bibliothèques appelle de ses voeux une refonte du copyright pour tendre vers un modèle global et harmonisé d'accès aux collections.
En France, deux chercheurs en sciences de l'information, Hans Dillaerts à l'université de Montpellier 3 et Benoît Epron, directeur de la recherche à l'enssib viennent de co-publier dans la Revue canadienne des sciences de l'information et de bibliothéconomie un état des lieux et une prospective sur la place du livre numérique dans les bibliothèques publiques françaises. Cette analyse du modèle français fait suite à l'étude comparée des modèles de prêt numérique en bibliothèques européennes et américaines conduite par Hans Dillaerts, dans le cadre de son postdoctorat à l'enssib en 2014.

Partant du constat que trop peu de bibliothèques publiques françaises sont à même de proposer à leur public une offre de livres numériques en français satisfaisante faute d'une offre commerciale conséquente de la part des éditeurs, l'étude livre une analyse du contexte français à la lumière de l'expérimentation récente du service de prêt de livre numérique en bibliothèques portée par le projet PNB. Au-delà du constat de freins au développement du prêt de livre numérique qui expliquent le retard du modèle français, les auteurs préconisent quelles pourraient être les solutions d'intégration du format ebook aux collections constituées au fil du temps par les bibliothèques.

Retour sur les lignes de force de l'étude.


Un taux de pénétration des services de prêt de livre numérique en bibliothèques qui manque d'envergure

Avec à peine 1% de bibliothèques publiques françaises à proposer un fonds de livres numériques digne de ce nom d'après l'enquête IDATE de 2013, la France accuse un retard certain en matière de politique d'accès au livre numérique alors même qu'elle bénéficie d'un marché de l'édition numérique plutôt développé en comparaison avec d'autres pays européens. Pourquoi un tel paradoxe ? Une des clefs d'explication se trouve dans l'intégration problématique de ce nouvel objet éditorial dans les collections des bibliothèques. Spécificité nationale d'autant plus curieuse que pour les bibliothèques européennes voisines, la pénurie de l'offre en bibliothèque vient moins d'un problème d'intégration au fonds documentaire que de la rareté d'une offre éditoriale numérique nationale comme l'illustre par exemple le modèle de prêt numérique suédois

Même si la qualité des catalogues disponibles aux bibliothèques varie d'une plateforme à l'autre, on observe partout en France un décalage significatif entre le nombre de titres destinés au prêt en bibliothèques et ceux destinés au grand public. Cette distorsion qui n'est pas sans soulever question et mécontentement à la fois chez "les lecteurs de bibliothèques" et dans la profession, reflète les difficultés des éditeurs à définir des modèles économiques qui ne mettent pas en péril des équilibres financiers déjà relativement fragiles. Avec le livre numérique, on assiste depuis quelques années dans le milieu de l'édition au retour en force des grandes peurs de cannibalisation et d'effondrement du marché, enrayées par la loi de 2003 sur le droit de prêt en bibliothèquesCorollaire de ces résistances, la disparité des modalités d'accès au livre numérique, sur place ou à distance, en téléchargement ou en streaming qui vise autant que faire se peut à limiter tout risque de perte de marché ou de piratage pour l'édition dont les bibliothèques seraient responsables.

Construire un modèle ouvert de distribution des livres numériques : un nouveau service public de prêt numérique en bibliothèques ?

Avec la volonté affichée de respecter le rôle de chaque acteur du livre, de l'éditeur à la bibliothèque en passant par le libraire, l'auteur et le lecteur, le projet de prêt numérique en bibliothèque, le PNB, orchestré par l'opérateur technique DILICOM et déployé en 2014 dans les bibliothèques municipales pilotes de Grenoble, Aulnay-sous-Bois et Montpellier, vise d'abord à stabiliser la place des libraires fragilisée par l'arrivée du numérique sur le marché du livre, avec notamment l'émergence du concept de "e-distributeur" qui vient s'ajouter à celui d'agrégateur. Le rapport Lescure de 20131, conscient des bouleversements qui modifient l'écosystème du livre préconise que "les libraires devraient redevenir des interlocuteurs non pas exclusifs, mais privilégiés des bibliothèques".

Le projet PNB s'inspire du dispositif québécois Pretnumerique.ca qui a été créé en 2011, où l'on retrouve cette même volonté de préserver tous les acteurs économiques de la chaîne du livre. A l'inverse du modèle américain où les librairies ne sont pas intégrées dans le processus du prêt numérique en bibliothèques. Ici le distributeur numérique occupe tous les rôles et la transaction avec la bibliothèque se fait en direct, sans intermédiaire. La plateforme OverDrive a largement le monopole du marché sur le territoire américain et canadien anglophone avec plus de 90% de bibliothèques publiques à son actif.

En France, l'absence d'une tradition de dialogue directe entre bibliothèque et éditeur ne facilite pas les négociations autour du prêt numérique. Le dispositif de PNB ne déroge pas à ce principe car il ne permet pas davantage, à priori, d'ouvrir un espace de rencontre qui permettrait aux deux professions de mieux se concerter sur ce qu'elles partagent, au-delà des modalités techniques, juridiques et économiques
2. Dans le contexte français et européen où le marché du livre numérique ne dispose pas encore de modèles économiques et d'accès satisfaisants, ce dialogue serait d'autant plus enrichissant qu'il permettrait d'affiner et d'enrichir l'analyse des usages de la lecture numérique encore difficiles à jauger. 

Le prochain épisode paraîtra le 9 septembre et portera sur les solutions possibles pour mieux intégrer les livres numériques dans les bibliothèques publiques françaises. 


[1] Lescure, Pierre. 2013. « Rapport de la Mission « Acte II de l'exception culturelle » : Contribution aux politiques culturelles à l'ère numérique ». Ministère de la culture et de la communication, 2013.
[2] Cette réserve émise à l'encontre du projet PNB avait notamment été formulée dans un article paru en 2013 dans la revue Liber Quartely par Sébastien Respingue-Perrin en charge des négociations ebooks de Couperin en ces termes : "The “dark side” of the project is the impossibility to negotiate a relevant offer for libraries because of legal price maintenance, the limitation of the market to one actor, high tariffs and a uniform business model. Relationships between libraries and publishers will be definitely broken."
 

Tags : France, Bibliothèques publiques, Prêt de livres numériques, PNB, Livre numérique, Marché du livre numérique, IFLA, Edition numérique

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