Le streaming comme modèle de prêt numérique en bibliothèques ? entretien avec Elisa Boulard, directrice commerciale de la librairie Immatériel

Par Catherine MULLER, le 13 Mai 2014

Nous poursuivons avec Hans Dillaerts notre cycle d'entretiens sur les modèles de prêt numérique en bibliothèques en donnant la parole à Elisa Boulard, directrice commerciale de la librairie numérique Immatériel.  

Issue d’une filière littéraire et après plusieurs stages dans l’édition, Élisa Boulard rentre chez immatériel.fr en 2010 où elle occupe aujourd’hui le poste de directrice des ventes. La prise en charge des clients et des projets commerciaux de l’entreprise lui ont permis de développer une expertise pointue du marché, à tous les niveaux de la chaîne du livre. 

Pouvez-vous présenter rapidement la librairie Immatériel ?

L’objectif que nous visions en créant la librairie en ligne librairie.immateriel.fr était de créer un lieu sur lequel nous pouvions concrétiser notre travail de distribution. En 2008, lorsqu’immatériel.fr a été créé, les librairies en ligne qui vendaient des livres numériques se comptaient sur les doigts d’une main,  et notre métier d’intermédiaire entre les éditeurs et les libraires étaient quasiment invisible. Nous avons donc créé cette librairie en ligne afin de tirer la demande vers le haut, et de montrer aux éditeurs ce que pouvait être une librairie numérique. Cependant, nous ne nous considérons pas comme un libraire, nous n’avons d’ailleurs aucun libraire dans notre équipe, nous ne faisons aucun travail d’animation sur notre librairie, elle fonctionne toute seule et la visibilité qu’elle a acquise au fil des années s’est créée grâce à notre manière particulière de gérer les métadonnées qui plaît aux robots des moteurs de recherche. D’ailleurs 80% des usagers de notre site sont tombés dessus par hasard, au gré de leur recherche sur le web.

Depuis quand travaillez-vous avec les bibliothèques publiques ? Et avec combien de bibliothèques publiques travaillez-vous aujourd’hui ? Le marché des collectivités publiques représente-t-il une part importante de vos activités ?

Nous travaillons avec les bibliothèques pratiquement depuis le début de notre activité car cela a tout de suite été une demande de nos éditeurs, notamment de publie.net qui a été l’un des premiers éditeurs à nous faire confiance. Aujourd’hui, nous travaillons avec une quarantaine de bibliothèques publiques. Cette activité représente une petite partie de notre chiffre d’affaires quantitativement, celui-ci étant plutôt concentré sur les 10% de commission que nous conservons sur les flux de distribution que nous faisons circuler. Cependant, c’est une activité à laquelle nous consacrons du temps, car nous pensons avoir encore des choses à apprendre et des choses à dire sur le sujet.

Vous vous définissez vous-même comme une librairie numérique. La notion de librairie numérique est-elle réellement pertinente ? Qu’est-ce qui vous distingue d’un agrégateur numérique plus classique ? Quelle(s) valeurs ajouté(s) offrez-vous par rapport à un agrégateur numérique comme Amazon ?

On nous prête ce rôle de libraire car c’est la partie la plus visible de notre activité, mais en réalité nous sommes distributeur numérique, c’est d’ailleurs ainsi que nous nous présentons sur notre site : http://www.immateriel.fr. Nous sommes un intermédiaire logistique entre les éditeurs et les revendeurs, notre valeur ajoutée est donc de permettre aux éditeurs de ne s’adresser qu’à un seul interlocuteur pour la gestion de leur catalogue numérique (stockage, gestion des mises en ligne, récupération des rapports de vente,  facturation unique). Ce métier n’est pas né avec le numérique, nous faisons exactement le même métier qu’un distributeur de livres papier, et au contraire de ce que l’on peut penser, les intermédiaires sont indispensables à la chaîne du livre numérique. Le contraire serait plutôt triste pour l’industrie du livre en France, car cela signifierait que le marché s’est restreint à une ou deux plates-formes en situation monopolistique, comme aux États-Unis. Le livre a toujours été un produit culturel complexe, et avec la fluidité du numérique sont nées de nouvelles complexités, par exemple autour du prix. Tous les jours, nos éditeurs effectuent des changements de prix temporaires sur leurs livres, que ce soit dans le cadre d’une promotion ponctuelle sur un livre ou sur tout un catalogue, notre défi est de faire en sorte que ces prix soient correctement répercutés chez tous nos partenaires (Amazon, Apple, Kobo, Fnac.com, Bookeen, Carrefour, Chapitre, …), et qu’ils reviennent à la normale après la période de promotion. Pour des raisons évidentes, cette souplesse n’existe pas dans l’industrie du livre papier. Notre valeur ajoutée par rapport à ces plates-formes, qui sont en réalité nos partenaires, c’est justement de travailler avec chacune d’entre elles, et de permettre aux éditeurs de se concentrer sur leur métier : publier des livres.

La plateforme Immatériel.fr pro http://librairie-pro.immateriel.fr/ a été créée en 2011. Au départ, votre catalogue recensait 3500 livres numériques et aujourd’hui il recense environ 9620 livres, ce qui représente une augmentation de 175%. L’offre numérique à destination des bibliothèques va-t-elle continuer à croître à ce rythme-là dans les années à venir ? Quels sont vos objectifs ?

Les éditeurs qui nous ont donné le feu vert pour intégrer leur catalogue dans cette offre l’enrichissent quotidiennement, donc notre librairie pro s’alimente d’elle-même. Régulièrement, des éditeurs que nous distribuons nous font la demande également d’ajouter leur catalogue dans cette librairie pro, ce que nous faisons bien volontiers. Certains auteurs resteront toujours inaccessibles par abonnement, pour des raisons de contrat, le reste suivra son cours. Nous ne nous sommes pas fixé d’objectif, car notre catalogue est trop fluctuant. À l’inverse de certaines plates-formes spécialisées uniquement dans la vente aux collectivités, nous avons un rôle plus large qui implique que les éditeurs qui nous font confiance nous confient leurs contenus régulièrement, puisque nous leur permettons d’être disponibles en bibliothèques mais surtout d’être disponibles chez les principaux revendeurs de livres numériques. Notre offre aux collectivités bénéficie donc de ce double métier, et s’enrichit très régulièrement.

Contrairement à d’autres plateformes, vous privilégiez le streaming. Ce type d’offre n’est-il pas un peu à contre-courant de ce qui se développe un peu partout en matière de service de prêt numérique (téléchargement, prêt chrono dégradable, DRM) ? Pouvez-vous revenir sur les motivations de ce choix ?

Ce qui est drôle, c’est que le streaming a beau être à contre-courant de ce qui se fait dans le livre, il est pourtant partie intégrante d’une technologie qui existe depuis 30 ans et qui s’appelle le web. Peu de personnes font le lien entre les deux, mais il existe bien, on entend d’ailleurs très souvent des études prétendre que les gens « ne lisent plus », alors qu’au contraire ils n’ont jamais autant lu depuis l’invention du smartphone. Nous partons du principe que le livre est d’abord un contenu avant d’être un contenant, et que pour continuer à faire partie de la vie des lecteurs, il doit s’adapter à leurs pratiques de lecture. Puisque les supports connectés sont des lieux de lecture privilégiés aujourd’hui, nous avons fait le pari que le streaming serait plus adapté que le fait de recréer un système d’exemplaires numériques chrono dégradables qui est finalement artificiel, puisque la notion d’exemplaire est totalement étrangère au numérique qui est un flux, et pas un objet fini.

Le prêt de livres numériques par le streaming (sur place et à distance) n’accroît-il pas le risque de cannibalisation des ventes ? Que répondez-vous aux éditeurs qui peuvent avoir des craintes à ce niveau-là ?

C’est une bonne question, car effectivement nous nous la sommes posée. Pour l’instant, le marché n’est pas assez développé pour qu’il puisse y avoir un effet perceptible de cannibalisation. Cependant, c’est en partie pour cette raison que nous n’avons pas développé davantage la possibilité de lire en streaming offline, car alors cela se rapprocherait trop de l’offre réservée aux particuliers, sauf que les usagers pourraient y accéder moyennant un simple abonnement à leur bibliothèque.

Selon Jean-François Cusson, responsable du service PretNumerique.ca, le streaming n’est pas adapté aux besoins des usagers dans la mesure où ce modèle de lecture en ligne est réservé aux seuls appareils connectés. Que lui répondez-vous ?

Aujourd’hui, le streaming comme les DRM ont leurs avantages et leurs inconvénients, je considère qu’aucune offre de lecture numérique en bibliothèques n’est idéale aujourd’hui. Les DRM sont un système extrêmement contraignant pour les usagers et pour les bibliothécaires, car il demande un certain nombre de manipulations très complexes pour lire un simple livre. J’ajouterais également que du point de vue de l’éditeur, le DRM n’est pas une protection satisfaisante : un usager un peu trop agacé par un DRM pourra très facilement le faire sauter grâce à tous les outils qu’il trouvera sur le web. Pour récupérer un livre en streaming, cela demande tout de suite un peu plus de compétences. Si pour l’instant il requiert une connexion internet, le streaming a le mérite d’être simple à utiliser. Le DRM impose un usage du numérique qui n’a rien à voir avec les activités numériques que nous avons tous au quotidien (lire des articles, lire les réseaux sociaux, consulter son compte en banque), le fait d’essayer d’intégrer la lecture de livres à ce quotidien fait sens.

Les lecteurs peuvent-ils annoter, surligner ou souligner des passages dans les livres numériques ? Ces apports sont-ils sauvegardés et si oui comment ? Comment les lecteurs peuvent-ils travailler avec le texte ?

Nous avons aussi choisi le web car c’est un environnement qui dispose déjà de toutes sortes d’outils et de services autour de la lecture. Des logiciels, comme Zotero ou OneNote par exemple, sont tout à fait indiqués pour annoter comme on le souhaite des pages web et, a fortiori, des livres en streaming. Ce sont des outils qui ont pour la plupart une fonction cloud, qui vous permet de récupérer vos notes où que vous soyez. N’étant pas créateur d’interface nous-même, en choisissant le web nous nous sommes appuyés sur des outils et des usages existants, plutôt que de repartir à zéro.

Le « prêt » de livre numérique représente un surcoût important pour les bibliothèques publiques. Les tarifs des bouquets numériques ne sont-ils pas trop élevés ? Les bibliothèques publiques vont-elles pouvoir continuer à investir de manière durable dans des collections numériques qu’elles ne peuvent pas acquérir et pour lesquelles elles achètent seulement un droit d’accès ? Le risque n’est-il pas de reproduire les problèmes liés aux big deals que l’on peut rencontrer dans le marché de l’édition scientifique ?

Il faut corréler les tarifs avec le service que vous achetez : le coût de l'abonnement payé par les bibliothèques ne donne pas droit à un simple accès de contenus mais bien plutôt à un ensemble de services ajoutés autour de la lecture de ces contenus. Ici, par exemple, la bibliothèque d’une ville de 1000 habitants paiera 1000€ pour un ensemble de prestations : composer un bouquet de 200 titres de son choix (et non de bouquet imposé) - avec un prix identique pour tous - obtenir un site de consultation clé en main, intégrer les livres dans son SIGB en important un lot de notices au format UNIMARC, offrir enfin un accès illimité à tous ses usagers pendant un an sans craindre de surcoût ou de blocage puisque les accès simultanés sont également illimités. Rapporté au nombre de titres, cela lui aura coûté moins d’1ct par titre et par habitant. Et l’année suivante, elle pourra à partir de ses rapports de consultation choisir de reconduire son accès à certains titres, ou alors repartir complètement à zéro avec une nouvelle collection. La plupart du temps, nos abonnements ne paraissent pas cher aux yeux des bibliothécaires, les tarifs d’abonnement à des livres numériques sont sans commune mesure avec les tarifs des bases de données ou des big deals dont vous parlez qui offrent généralement des services beaucoup plus rigides et qui surtout sont indispensables aux bibliothèques, qui se retrouvent piégées. Nous sommes loin de ce type de modèle. La plupart du temps, les bibliothèques qui viennent vers nous ont déjà trouvé leur intérêt dans notre système, pour convaincre les autres nous comptons sur les libraires à travers des plates-formes comme PNB. Encore une fois, en tant qu’intermédiaire nous-même, nous avons tout intérêt à nous reposer sur des partenaires qui connaissent leur métier et qui nous permettront d’atteindre des clients que nous ne pourrions pas connaître nous-mêmes. 

Tags : Prêt numérique en bibliothèques, E-books, lecture numérique en streaming, PNB, Distributeur numérique, Economie du livre numérique, Immatériel, Elisa Boulard, Innovation numérique

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Commentaires

Alice Bernard (non vérifié)

En tant que particulier, les rares fois où j'ai acheté des ebooks, c'était sur Immatériel. Mais jamais en streaming, et toujours sans DRM, j'aime bien promener les textes sur différents supports.
En tant que bibliothèque, il y a quelques points qui me dérangent, tournant autour du streaming et de l'offre pour bibliothèque. Déjà, ça exclu l'usage sur liseuse, objet peu adapté à ce mode d'accès mais plus approprié pour la lecture (confort, autonomie). Certes les gens lisent beaucoup sur tablettes et smartphones. Mails, articles, réseaux sociaux, presse, BD,... mais des romans ? Pas si sûr. Autre chose, le streaming implique 1 accès à Internet. Or la fracture numérique existe toujours, je le constate quand on prête des liseuses et des tablettes, une partie des emprunteurs n'a pas d'accès à Internet. Cela ne nous empêche pas de leur offrir de la lecture numérique qu'on aura déjà intégré sur des outils technologiques. Certes, le mode "hors-connexion" qui permet de se passer de cette connexion est intéressante, les gens chargent les textes qu'ils veulent à la médiathèque (profitant de notre réseau), puis sont tranquilles chez eux pour en profiter. Mais en lisant l'article on sent que c'est une tendance amenée à être abandonnée, au profit d'une offre purement streaming. Donc l'offre pour bibliothèque se résume à être destiné aux gens qui ont une connexion Internet, et lisent des romans sur ordi/tablette/smartphone. Dommage en terme d'accessibilité au plus grand nombre.
Enfin, j'ai pu constater que les offres d'éditeurs sans DRM comme Bragelonne, Numeriklivres, Walrus,... sont exclus de l'offre pour bibliothèque (cf 1 article sur mon expérience : http://geekstardust.blogspot.fr/2013/09/epagine-ou-les-galeres-du-ebook-...). Et ce ne sont pas les éditeurs qui bloquent, ni les librairies en ligne (Epagine par exemple), mais bien leur distributeur, Immatériel. C'est d'ailleurs pour ça que Numeriklivres a créé une licence spéciale bibliothèque. En tant que particulier, pas de soucis avec Immatériel, mais en tant que bibliothèque, j'ai du mal. Et j'ai l'impression que la tendance générale des développements actuels va vers le streaming. Comme s'il n'y avait que le streaming d'un côté, les DRM chronodégradables de l'autre, et c'est tout. Personne ne se creuse la tête pour trouver 1 autre solution pour les bibliothèques.
Pour finir par une note positive : le site de consultation clé en main, le nombre d'accès simultané illimité, l'import de notices dans nos catalogues, sont quand même appréciables !

ajacquet

C'est ce que veut promouvoir EBLIDA avec sa campagne "Pour le droit de lire numérique", couplée avec une pétition afin d'attirer l'attention des décideurs au niveau européen : http://www.change.org/en-GB/petitions/pour-le-droit-de-lire-num%C3%A9rique

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