Les Fab Labs en bibliothèques - épisode 3

Par Catherine MULLER, le 19 Novembre 2013

Fab Labs en bibliothèques : quels acteurs  pour quels prototypes ?

Pour l’heure, les partisans des Fab Labs en bibliothèques s’organisent et imaginent prototypes et services innovants, certains plus activement que d’autres, notamment à l’étranger, mais aussi depuis peu en France.  Les structures des FabLabs hors bibliothèques sont aujourd’hui bien organisées et reconnues ;  le wiki FABlabo ouvert par l’association nantaise Ping, l’ouvrage de Fabien Eychenne, Fab Lab. L’avant-garde de la nouvelle révolution industrielle ou encore les travaux de recherche récents dont ils font l’objet[1] sont la preuve de cette vitalité. L’appel à projets lancé cet été  par la ministre chargée de l’économie numérique montre que les pouvoirs publics sont sensibles à l’intérêt économique que représente le développement  de ces nouveaux ateliers de fabrication numérique.
La situation est en revanche beaucoup plus nuancée pour les bibliothèques où le recul nécessaire manque encore pour recenser et analyser toutes les initiatives de Fab Labs. Néanmoins, certaines tendances se dégagent.

Tour d’horizon des Fab Labs en France et à l’étranger

Pour les années à venir, on observe que de grands projets architecturaux conçoivent un peu partout dans le monde les nouveaux modèles de bibliothèques hybrides où les espaces participatifs occuperont une place stratégique : en Finlande, la bibliothèque centrale d’Helsinki, au Danemark, le projet « Aarhus Urban Mediaspace », ou encore au Canada, la Bibliothèque Centrale d’Halifax.
 
Par ailleurs, depuis quelques années, des bibliothèques publiques, américaines et canadiennes le plus souvent, ont déjà plusieurs réalisations de Fab Lab à leur actif. Aux Etats-Unis, la New York Public Library s’appuie sur son laboratoire, le NYPL Labs pour valoriser ses collections numériques et développer d’étonnants prototypes comme l’insolite stereogranimator qui permet aux usagers de transformer des collections illustrées en 3D. Mais c’est dans l’état de New York, à la Fayetteville Free Library, qu’est né en 2010 le 1er laboratoire de bibliothèque publique, le Fabulous Laboratory - librement adapté par la jeune bibliothécaire Lauren Britton Smedley sur le modèle du Fab Lab de Gershenfeld - et qui a initié le mouvement. Le paysage français n’est pas en reste, même si le phénomène est récent. A Paris, le Labo BnF suscite également la curiosité des publics : ouvert en 2011, il est le 1er laboratoire expérimental public  à explorer les nouvelles technologies de lecture et d'écriture et à imaginer des interactions entre outils et collections autour d’animations publiques.  En régions, à Nantes, Toulouse, Toulon, Brest, Quimper ou encore Rennes,  le concept des Cantines numériques, fortement influencé par les espaces de coworking américains, rencontre l’adhésion des collectivités pour qui elles sont un atout économique majeur de l’innovation numérique. Ces espaces collaboratifs ne sont pas étrangers aux expérimentations de Fab Labs en bibliothèques : Toulouse s’illustre par son dynamisme, notamment grâce aux initiatives conjuguées de « La Cantine Toulouse » et du Fab Lab Artilect, accueilli avec ses imprimantes 3D à la médiathèque de Toulouse. Très impliqué également dans ce courant participatif, Rennes bénéficie d’un solide réseau régional de Fab Labs, d’une Cantine numérique située au cœur de l’équipement culturel des Champs Libres et d’une école d’art très investie dans ce courant, l’École Européenne Supérieure d’Art de Bretagne qui ouvrait un Labfab en 2012. C’est d’ailleurs à la bibliothèque de l’EESAB, dans le cadre d’une manifestation organisée par la Région Bretagne « Tu imagines ? Construis ! » que s’est déployé  cet été un dispositif d'expérimentation et de création participatives autour des services en bibliothèque, BiblioRemix ;  l’occasion pour la bibliothèque d’être « remixée » et repensée par ses usagers avec quelques belles réalisations à la clef comme la borne enrichissante

L’atelier numérique : une culture de l’expérimentation

Autre facteur favorable à la création de Fab Labs en bibliothèques, la préexistence d’une culture de l’expérimentation autour du numérique. A Nîmes, un « laboratoire des usages » très attractif,  initié par le Carré d’art bibliothèques, le  Labo²,  a ouvert ses portes début 2013.  A la clef du succès, participation des publics, résidences d’artistes et expérimentations de prototypes inédits tels l’outil de médiation muséographique MuséoTouch ou la borne tactile AudioTact destinée à promouvoir les musiques libres de droit en bibliothèque. C’est le cas aussi pour un certain nombre de médiathèques qui organisent des événements autour du concept du « Faites-le vous-même » dans le cadre de leur politique d’animation culturelle. Par exemple, le festival « Fabriques numériques » organisé par la médiathèque François Mitterrand des Ulis, le cycle d’ateliers « Impression 3d » animé par la médiathèque de Martigues en partenariat avec une association de designers, l’invitation de la médiathèque de Quimperlé  à découvrir ce qu’est un Fab Lab dans le cadre de la Fête des Sciences, ou encore  tout  récemment, l’initiative décalée et expérimentale de la bibliothèque bordelaise Biblio Bato qui propose de revisiter ses collections musicales.

D’autres expériences hybrides, à mi-chemin entre les espaces de co-working et les FabLabs de bibliothèques ou de musées, se multiplient ici et là dans le cadre d’événements ponctuels ou plus durables. Ces initiatives connaissent un engouement certain si l’on en juge par le taux de participation des publics. Par exemple la manifestation annuelle Museomix, dont la dernière édition s’est  produite en novembre, est revendiquée par la profession comme un autre mode d’appropriation culturelle citoyenne à l’aune de l’innovation numérique qui permet à tout visiteur, codeur, créateur, muséographe, conservateur, artiste, ou  médiateurs de remixer un musée. Dans le domaine de la culture scientifique, on retrouve la même volonté de décloisonner, d’interagir, de partager et de co-construire les savoirs avec des acteurs venus d’horizons diversifiés.  En témoigne la création récente au cœur de l’espace numérique de la Cité des Sciences et de l’Industrie, Carrefour numérique2, de deux laboratoires participatifs FabLab et Living Lab  adaptés aux pratiques technologiques des jeunes générations. A Grenoble, le Centre de Culture Scientifique Technique et Industrielle, « La Casemate »,  organise chaque année une exposition « Qu’est-ce que tu fabriques ? » pour offrir à tout public une « zone de création libre et numérique ».  A Paris, la programmation de La Gaité Lyrique, qui promeut les cultures numériques et les musiques actuelles, suscite l’enthousiasme de publics variés - gamers, technophiles, férus d’électro  ou simples curieux -  et propose des prolongations au centre de ressources où les visiteurs peuvent librement s’initier à la programmation et expérimenter les technologies du web en laboratoire ouvert.

FabLab à l’université et dans les grandes écoles

Les bibliothèques universitaires américaines se sont lancées à leur tour dans la croisade. Figure de proue de cette approche renouvelée du rôle de la bibliothèque, le Harvard Library Lab  ouvert en 2010 à l’université de Harvard. Désireux d’apporter une valeur ajoutée aux travaux des chercheurs et de travailler en partenariat avec les entreprises et les étudiants, ce laboratoire met au point des logiciels et prototypes documentaires à partir des matériaux et des savoir-faire des bibliothèques :  StackLife est l’un des exemples de navigation innovante dans les collections de la bibliothèque. L’équipe tente aussi des  expérimentations insolites comme l’installation éphémère et hors les murs d’un Fab Lab de bibliothèque, le Labrary, imaginée en plein cœur de Harvard par le concepteur du Harvard Library Lab, Jeff Goldenson. En France, si les initiatives de ce type sont encore rares en bibliothèques universitaires, elles commencent à voir le jour dans l’enceinte même de l’université  -  le Fab Lab ouvert en 2012 à l’université de Cergy Pontoise en est une belle illustration  - ou des grandes écoles.  En l’occurrence, le médialab de Sciences Po, inspiré du prestigieux laboratoire du MIT, a été imaginé à la fois comme centre de ressources et lieu d’expérimentation et de recherche pour la communauté académique et pédagogique. Avec la spécificité notable de mener des projets de recherche à la croisée des métiers de l’information, du design et des technologies, parmi lesquels le webcrawler Hyphe ou le projet de livre augmenté réalisé à partir de l’enquête de Bruno Latour sur les modes d’existence.

Que conclure de cette réflexion sur l’émergence de ce nouveau modèle de bibliothèque participative ? Le concept trouvera-t-il sa place et sa légitimité auprès des professionnels de l’information et des bibliothèques ? L’essor des Fabs Labs est un véritable phénomène de société qui, on l’a vu, touche et modifie en profondeur l’organisation sociale et économique de la communauté. L’espace socio-culturel de la bibliothèque est indéniablement concerné. A la fois, parce que la bibliothèque est, elle aussi, par essence un lieu démocratique idéal de rencontres, de  formations et de transmissions du savoir. Mais aussi, parce que dans un siècle profondément ancré dans le partage et l’échange, avec le développement des technologies de production et de diffusion de l’information, la bibliothèque ne peut plus se contenter d’être un espace de consommation et d’accès à l’information. L’entrée dans l’ère de « la culture du faire » constitue une opportunité de services innovants et un tournant historique pour renouveler son image, son rôle et gagner de nouveaux publics. Il est probable que ce tournant demandera un temps d’adaptation et un retour critique sur les expériences innovantes. Toutes les bibliothèques ne voudront pas ou ne pourront pas le prendre. Comme le soulignait dernièrement Samuel Besson, auteur du blog Mixeum, « Changer les musées et les bibliothèques en propulseurs des biens communs » : transformer  les bibliothèques « en terrains d’expérimentation […] pour ouvrir de nouvelles possibilités d’invention de ce qui fait une culture partagée» , ce qui « fait bibliothèque », ne se fera pas sans une mutation en profondeur des modèles économiques, de fonctionnement et d’évaluation des structures culturelles pour parvenir à adopter une logique « relationnelle » de co-création centrée usager et ouverte aux communautés contributives.

 


[1] Citons entre autres le remarquable travail de terrain de Camille Bosqué, doctorante à l'Université Rennes 2 en Esthétique sous la direction de Nicolas Thély, dont la thèse porte sur les FabLabs, makerspaces et hackerspaces.

 

Tags : Fablab, Makerspace, Labo BnF, NYPL Labs, Harvard library lab, Cantine numérique, BiblioRemix, Labo2, Museomix, MediaLab, Casemate, Gaîté Lyrique, Aarhus Urban Mediaspace, Innovation numérique, Cité des Sciences et de l’Industrie, Carré d’art bibliothèques, Jeff Goldenson, Samuel Besson, Camille Bosqué, Fablabs

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Commentaires

Anonymous (non vérifié)

Merci pour ce panorama!
Par contre si le LaboBnF est considéré comme un Fablab, alors n'importe quel vendeur de matériel numérique qui met ses produits en présentation en est un aussi -_-
J'ai trouvé le Labo BnF (visité en 2012) très décevant: il ne permet pas de créer, il ne permet pas le lien communautaire et l'entraide qui à mes yeux font partie de l'esprit des Fablabs, il est aux antipodes de la notion d'apprentissage par le bidouillage.
PS: vous savez que les captchas sont contraires aux régles d'accessibilité du web? (ayez pitié des malvoyants)

Catherine Muller (non vérifié)

Merci pour cette remarque pertinente qui permet de préciser en effet que Le Labo de la BnF ne revendique pas à proprement parler l’identité du FabLab, même s’il en présente certains signes communs. Au-delà du nom de baptême, la création de ce « laboratoire expérimental public » s’inscrit bien dans une volonté d’ouverture aux usagers et d’expérimentation des nouvelles technologies et usages de lecture, d’écriture et de recherche : à ce titre il partage l’objectif - propre à la philosophie des FabLabs - de permettre aux citoyens l’appropriation de modes d’accès innovants à la connaissance. Toutefois, il n’en reste pas moins que l’animation du lieu relève d’une logique verticale de l’institution vers le public et non de co-création et de fabrication proprement dite. A ce propos, il est juste d’observer que les critères de co-construction avec l’usager et de co-participation qui sont essentiels à la définition du FabLab ainsi que les notions d’apprentissage et de bidouillage que vous relevez, varient à des degrés divers en fonction de la structure de pilotage et des utilisateurs du lieu. Ces variations permettent ainsi d’esquisser une typologie des FabLabs : la participation peut être totale sur le modèle du co-working associatif, partielle ou restreinte à un public « d’expert », par exemple les étudiants et chercheurs d’une grande école ou d’une université. On lira à ce sujet avec intérêt le tout dernier ouvrage collaboratif Fablab, Hackerspace , disponible en accès libre, qui dresse une typologie des laboratoires de fabrication numérique : http://fr.flossmanuals.net/fablab-hackerspace-les-lieux-de-fabrication-n....

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