Prêt numérique en bibliothèques : le modèle américain - épisode 3

Par Catherine MULLER le 24 Juin 2014

Nous poursuivons la série de billets sur l'étude comparée des modèles de prêt numérique en bibliothèques en France et dans le monde. Ces analyses sont issues des travaux de recherche menés par Hans Dillaerts sur l'intégration du livre numérique dans l'offre de services des bibliothèques, dans le cadre de son postdoctorat au sein du Département Recherche de l'enssib.

DES ENJEUX STATÉGIQUES DE POUVOIR POUR LES BIBLIOTHÈQUES

Dans quelle mesure les bibliothèques sont-elles propriétaires de leurs titres de livres numériques ?

L'affaire qui a opposé OverDrive et Jo Budlerélue bibliothécaire de l'année par la rédaction du Library Journal en 2013 pour sa ténacité face au ténor américain des distributeurs de livres numériques, est révélatrice des revendications des bibliothèques américaines en matière de livre numérique. La notoriété de cette bibliothécaire de la Kansas State Library et présidente du groupe de travail du COSLA, tient à sa détermination dans la bataille juridique qui l'a opposé à OverDrive, différend qui a constitué de ce fait un précédent judiciaire exemplaire pour les bibliothèques; jugeant excessive la politique tarifaire d'OverDrive basée sur une augmentation annuelle sensible des coûts des ebooks, Jo Budler n'avait pas hésité à rompre le contrat d'abonnement de la bibliothèque à OverDrive. Après examen du litige par l'instance juridique des bibliothèques et forte du soutien du sous-procureur général expert en droits d'auteur et de propriété intellectuelle, elle avait obtenu le droit de transférer les titres sur une autre plateforme

L'affaire OverDrive - Budler1 
"La question centrale du contrat[…] est de savoir si les bibliothèques sont propriétaires de leurs titres numériques comme c'est le cas pour les titres imprimés, ou si elles louent simplement un accès sur le modèle de la souscription à une base de données numérique. Jo Budler, bibliothécaire d'état du Kansas, a récemment mis fin au contrat des bibliothèques du Kansas avec OverDrive en mettant l'accent sur cette question. Selon le Library Journal, Budler a refusé de renouveler le contrat des bibliothèques avec OverDrive lorsque cet agrégateur a non seulement tenté d'augmenter considérablement les prix, mais aussi de réécrire les termes du contrat afin d’empêcher les bibliothèques de transférer les livres numériques acquis à un autre prestataire de service dans l’avenir. La Bibliothèque d'État du Kansas a alors décidé de transférer le catalogue numérique actuel des bibliothèques à un nouveau prestataire de service de prêt de livres électroniques  […]. Budler a précisé toutefois que la bibliothèque devait d'abord obtenir les accords nécessaires des éditeurs pour pouvoir transférer les titres numériques. Les bibliothèques ont finalement pu transférer environ deux tiers de l’ensemble de leur catalogue numérique."2

La licence “un livre, un utilisateur” est clairement un frein au développement du service de lecture numérique

Le modèle de prêt du Kindle Library Lending proposé par OverDrive illustre parfaitement la limitation du mécanisme "1 livre, 1 utilisateur" ainsi que l'analyse l'enquête Libraries, patrons, and e-books, publiée en 2012 par le Pew Research Center’s Internet & American Life Project.  

"Chaque titre possédé par la bibliothèque et accessible via OverDrive peut maintenant être téléchargé directement sur la liseuse électronique Kindle ou l’application Kindle. L'usager de la bibliothèque ne télécharge pas la copie numérique de la bibliothèque, mais la copie numérique d’Amazon. Quand un usager télécharge cette copie, le titre est indisponible pour les autres usages de la bibliothèque."3

Dans ce rapport, d'autres conditions d'usages particulièrement impopulaires chez les usagers sont pointées, au premier rang desquelles les listes d'attentes pouvant atteindre des records de plusieurs mois, les systèmes d'accès conditionnés à une authentification avec login, enfin toutes restrictions sur le contenu numérique verrouillé par les DRM qui vont à l'encontre d'une appropriation intuitive et du partage de la lecture.

Quelle vision de service numérique ont les bibliothèques pour répondre à leurs usagers ?

Les bibliothécaires, conscients des restrictions qu'imposent leurs services de prêt numérique ont eu le temps d'affiner une vision de l'offre idéale qui serait accessible rapidement, simplement et en abondance ainsi que le résume le slogan « fast, easy, plentiful ». En miroir, les emprunteurs et utilisateurs du service, attendent eux du service une offre caractérisée par l'actualisation et l'abondance (là-aussi) des titres disponibles, sans limitation d'accès ou de formats avec davantage d'offres de type découverte en mode streaming par exemple : " increased availability, unlimited access, access to all formats, and a more streamlined discovery and check-out process."

dES ENJEUX PROFESSIONNELS : le rapport ebook business models for public libraries ET LES Recommandations de l'ALA4

En réponse au contexte critique que traversent actuellement les professionnels des bibliothèques autour du prêt numérique, l'American Library Association a constitué un groupe de travail pour aider la profession à élaborer un autre modèle de commercialisation du livre numérique plus souple pour l'ensemble des parties et plus favorable aux intérêts des bibliothèques. Le rapport publié en 2012 rend compte d'un certain nombre de préconisations à l'adresse des éditeurs, distributeurs et bibliothèques, dont nous retiendrons ici les éléments phares. 

Le rapport Ebook Business Models for public libraries de l'ALA
  • Tous les titres de livres disponibles à la vente au public devraient également être disponibles pour les services de prêt :
" All book titles available for sale to the public should also be available to libraries for lending."
  • Les bibliothèques devraient pouvoir posséder réellement les livres numériques qu’elles achètent, y compris le droit de les transférer sur d’autres plates-formes et la possibilité de continuer à les prêter indéfiniment :
"Libraries should have an option to effectively own the ebooks they purchase, including the right to transfer them to another delivery platform and to continue to lend them indefinitely."
  • Les bibliothèques ont besoin que les éditeurs mettent à leur disposition les métadonnées et des outils de gestion pour améliorer la découverte des livres numériques : 
"Libraries need access to metadata and management tools provided by publishers or distributors to enhance the discovery of ebooks."
  • La capacité du prêt à autoriser deux ou plusieurs utilisateurs à accéder de manière simultanée à un livre moyennant éventuellement un prix plus élevé ; la possibilité de combiner des accès simultanés avec un nombre de prêts limités : 
"While the single-user constraint is generally accepted, alternatives might be considered and sought: e.g., the ability to allow two or more simultaneous users for a higher price; the ability to combine multiple simultaneous users with a limited-number-of-loans model."
  • La bibliothèque doit racheter le même titre après un certain nombre de prêts. Bien que ce modèle viole le principe de la propriété, il peut être acceptable à condition d'entraîner une baisse des prix à partir d'un certain nombre de prêts :
"The library must repurchase the same title after a defined number or loans. While this model violates the principle of ownership, it may be an acceptable way of achieving lower pricing if the defined number of loans is high enough. Ideally, this model could be combined with a sunset provision, providing for permanent ownership after a period of years. At minimum, the library should have permanent access if the ebook title is no longer offered for sale when the loan limit is reached."
  • Alors que la vente retardée viole le principe de l'inclusion de tous les titres, un bref délai pourrait être acceptable si les titres sont par exemple ensuite offerts à un prix réduit :
"While any delayed sale violates the principle of inclusion of all titles, a brief delay may be acceptable, especially if titles are then offered at a discount. Embargoed titles are less valuable, and their price should reflect that. Conversely, libraries may be willing to pay a premium for immediate access to the most popular titles."
  • Les modèles d’open access peuvent apporter des avantages considérables : les bibliothèques peuvent agir ensemble pour assurer le financement. Les bibliothèques devraient accorder plus d'importance à l'utilisation du domaine public et aux livres numériques sous licence libre :
"Libraries will need to consider business models that take advantage of the digital nature of ebooks to go beyond what has existed for print. These models will have unique advantages and drawbacks that libraries should carefully consider. For example, subscription models may provide unlimited or metered access to broad collections. Open-access models, in which access to content is unrestricted, can provide global benefits when libraries act together to provide funding. Finally, libraries should give more emphasis to the use of public domain and open license ebooks."
  • En ajoutant un lien "acheter" dans le catalogue de la bibliothèque, les bibliothèques pourraient générer des ventes supplémentaires pour l'éditeur. En retour, les bibliothèques pourraient négocier une part des revenus générés par ce canal, soit par un paiement direct, soit sous la forme de rabais sur des futurs achats :
"By adding a “buy it” link in the library catalog, libraries can generate additional sales for the publisher. In return, libraries could negotiate for a share of the revenues generated through this channel, either as a direct payment or as a discount on future purchases."

DES ENJEUX DE FORMATION : dispositifs nomades et donnees personnelles

La formation des bibliothécaires 
Les formations dont bénéficient les bibliothécaires sont insuffisantes et ne sont pas adaptées aux réalités de terrain. L'enquête Libraries, patrons, and e-books fait état de programmes de formation désorganisés ou des formations "théoriques" auxquelles les personnels directement concernés par l’utilisation des outils de lecture ne sont pas conviés. Les répondants ont également mis l’accent sur la difficulté de suivre le rythme de l'évolution technologique qui constitue une difficulté importante pour les bibliothécaires en charge de la formation des usagers.

“Meanwhile, the hallmarks of poor training experiences were clearly spelled out by respondents. They included disorganized training programs, out-of-date materials, and “theoretical” training that did not include staff members using the devices in question. A common theme was the difficulty of keeping up with the pace of technological change”

La formation des usagers
La grande majorité des répondants ont confirmé la mise en place de dispositifs de formation par leur bibliothèque qui propose des initiations à la lecture numérique sur liseuses à travers des formations en présentiel, des tutoriels ou des FAQ. Pour autant la plupart des personnes interrogées affirment apprendre à utiliser les liseuses et la lecture numérique sans intermédiaire. Et même s'il apparaît toutefois que certaines bibliothèques ont fait le choix de ne pas systématiquement former les usagers à l'appropriation des dispositifs nomades, la plupart des répondants précisent qu’ils ne seraient pas intéressés par des formations si la bibliothèque leur en proposait.

La vie privée des usagers menacée ?
En revanche, un travail de sensibilisation des bibliothèques auprès des usagers sur l'exploitation commerciale des données personnelles de leurs lectures numériques reste à faire. Un article récent d'Andrew Proia A New Approach to Digital Reader Privacy; State Regulations and Their Protection of Digital Book Data paru en 2014 dans la revue juridique Indian Law Journal alerte les lecteurs sur les menaces et atteintes à leur vie privée que dissimulent, à leur insu, ces nouvelles formes de lecture numérique.

Actuellement, les fournisseurs de services et de dispositifs de lecture numérique ont la possibilité de stocker les données sur les habitudes de lecture des utilisateurs avec des détails précis, sachant non seulement ce que le lecteur a acheté comme livres, mais aussi quels livres il a parcouru, quelles pages il a visualisées, et même le temps qu’il a consacré sur tel ou tel passage du livre. Cela peut être réellement inquiétant dans la mesure où ces données pourraient permettre à des tiers d'en faire un usage nuisible aux libertés individuelles.5 
D'autre part, le chercheur souligne dans cet article le risque de contrôle exercé par les instances gouvernementales qui collectent et analysent des données sur les citoyens américains. En effet, à cause de la Third Party Doctrine, un individu n’a très probablement aucune protection constitutionnelle contre l'accès des instances gouvernementales à ses données de lecture numérique.6

Comme le souligne avec pertinence Andrew Proia, il y a urgence à informer les "lecteurs numériques" des menaces potentielles qui pèsent sur leur vie privée, dangers dont ils ne sont généralement pas ou peu conscients par ignorance ou par indifférence.7
 

Le prochain et dernier épisode de cette série paraîtra le 8 juillet et portera sur les revendications des professionnels en matière de prêt numérique en bibliothèques dans le modèle américain.


[1] L'affaire est analysée dans l'enquête Libraries, patrons, and e-bookspubliée en 2012 par le Pew Research Center’s Internet & American Life Project.
[2]"A central issue […] is whether libraries own their e-book titles as they do print titles, or if they merely lease access to them as they would subscription to an external digital database. Jo Budler, the state librarian of Kansas, recently ended her state’s libraries’ contract with OverDrive over this issue. According to Library Journal, Budler refused to renew the libraries’ contract with OverDrive when the distribution service attempted not only to significantly raise fees, but also to rewrite the terms of the contract in such a way that would prevent the libraries from ever transferring their holdings to a different provider . The State Library of Kansas then decided to transfer the libraries’ existing digital content to a new e-book lending service from technology company 3M, although Budler said that they first had to secure individual publishers’ permission to transfer the titles. (The libraries were able to transfer about two-thirds of their content.)."  
[3] "With Kindle Library Lending, any title the library owns that is available via OverDrive can now be downloaded by patrons who own Kindles, or who have devices running the Kindle app, such as Android devices; iPads, iPod touches, and iPhones; desktop computers, including Macs and PCs; BlackBerry devices; or Windows Phones. The library patron is technically not downloading the library’s copy of that e-book, but a copy directly from Amazon that corresponds to the library’s title—although the title will still be “unavailable” to other patrons when it is checked out to a Kindle.”

[4] ALA : American Library Association

[5]“Currently, service providers and e-readers have the ability to store their users’ reading habits with precise detail, knowing not only what books a reader has purchased but also what books a reader has browsed, what pages a reader has viewed, and even the amount of time a reader has dedicated to a single page. This can be quite concerning, considering that the books individuals read can tell more about them than simply what their favorite literary genre might be but can allow others to draw conclusions on their viewpoints, their life’s perspectives, and their personal knowledge.”

[6]“Although the Fourth Amendment has long protected individuals from the search and seizure of private records by the government without reasonable justification, advancements in technology and the way that data is processed over the Internet have caused issues with how the Fourth Amendment can protect digital, personal data […] As personal information related to digital books becomes more Internet dependent, the more severe the potential exposure of personal information to government entities becomes. Because of the Third Party Doctrine , an individual would likely have no constitutional protection from government access to an individual’s digital book records. While federal regulations like ECPA have attempted to protect content traveling through electronic communications, the system in which digital books are currently used would allow the government to gain access to some data connected to a digital book transaction with little more than an administrative subpoena.”

[7]“Even if a sophisticated reader knew such activities were being tracked and analyzed, research suggests that the “immediate gratification” of immediately receiving and reading a digital book might be more important to a reader than taking the time to understand the complexities associated with the user’s online exposure. Furthermore, the personal data that service providers track and record about their users is much more expansive than the data collected at traditional brick and mortar bookstores.”

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