Prêt numérique en bibliothèques : le modèle américain - épisode 4

Par Catherine MULLER le 08 juillet 2014

Nous clôturons la série de billets sur l'étude comparée des modèles de prêt numérique en bibliothèques en France et dans le monde. Ces analyses sont issues des travaux de recherche menés par Hans Dillaerts sur l'intégration du livre numérique dans l'offre de services des bibliothèques, dans le cadre de son postdoctorat au sein du Département Recherche de l'enssib.

Ce que veulent les bibliothèques et ceux qui les fréquentent

Une complémentarité entre les offres papier et numérique


Beaucoup d’utilisateurs attachent une grande importance au fait que les bibliothèques continuent de fournir des livres papiers en plus des e-books ainsi qu'en témoignent les résultats de l'enquête nationale  (ci-dessus) Library eBook Survey hosted by OverDrive and American Library Associationmenée conjointement en 2012 par le fournisseur OverDrive et l'American Library Association (ALA)l'association des bibliothèques publiques américaines. 

L’intégration d’ouvrages numériques du domaine public dans les catalogues des bibliothèques
 

De nombreux usagers déclarent en effet « redécouvrir » les classiques en effectuant des recherches pour trouver des livres numériques gratuits ou à bas prix. Les conclusions de l'article Public library use of free e-resources paru dans le Journal of Librarianship and Information Science en 2013, vont également dans ce sens en soulignant la volonté des bibliothécaires d'intégrer des ressources électroniques libres dans les collections des bibliothèques publiques, même si, et c'est aussi un point important à relever, ils peuvent estimer que ces ressources ne sont pas perçues par le public comme partie intégrante du fonds documentaire des bibliothèques. Quoi qu'il en soit, l'accent de la politique documentaire du libre est mis sur une vaste gamme de ressources : aussi bien des projets bien établis tels que le Projet Gutenberg que les projets numériques locaux1.

Par ailleurs, l’intérêt croissant pour ces ressources numériques s’explique principalement par les contraintes budgétaires auxquelles les bibliothèques doivent faire face et qui voient dans la valorisation des ressources du domaine public un moyen de proposer des ressources complémentaires à leurs usagers.

Même si les bibliothèques considèrent l'ajout de telles ressources comme une réelle valeur ajoutée, elles ne semblent pas très disposées à les intégrer dans les stratégies de développement de leurs collections. L’intégration repose en réalité en grande partie sur une base informelle plutôt que sur une politique institutionnelle directive. De ce fait, cette approche entraîne une intégration aléatoire des ressources numériques gratuites2

La bibliothèque comme éditeur/producteur/diffuseur de livres numériques

Dans la mesure où les bibliothèques se trouvent régulièrement confrontées à des impasses dans leurs négociations de prêt numérique avec les six principaux éditeurs, les “Big Six publishers” qui dominent le marché de l'édition numérique américaine, elles se tournent de plus en plus, sur les recommandations de l'American Library Association, vers des éditeurs plus petits et indépendants, voire même directement vers des auteurs et des distributeurs de contenu pour fournir plus de ressources à leurs lecteurs. Mais une des difficultés rencontrées reste la distribution des livres numériques auto-publiés qui ne sont pas disponibles sur les plateformes de prêt numérique. D'après l'enquête sur l'usage des ebooks dans les bibliothèques américaines de 2013 parue dans Library JournalSurvey of Ebook Usage in U.S. Public Librariesseules 4% des bibliothèques proposent une offre de livres numériques auto-publiés3

 
La bibliothèque comme éditeur et producteur : un retour aux sources
 

Mark Coker4, le fondateur de la plateforme américaine d'auto-édition Smashwords, rappelle dans son billet de blog publié sur le site du Huffington Post, Libraries to Become Community Publishing Portals, combien les bibliothèques ont été depuis le Moyen Age jusqu'au début de la Renaissance des lieux privilégiés de production et de reproduction des textes imprimés , avec de nombreux monastères et des bibliothèques royales disposant de scriptoria où les scribes copiaient des manuscrits pour le stockage ou la diffusion, et qui produisaient même leurs propres œuvres ; avec l'avènement de l'imprimerie, les éditeurs commerciaux ont pris le relais de la reproduction de textes, ce qui a eu pour effet de réduire ce rôle jusque-là dévolu aux bibliothèques.

 
Une activité éditoriale récente qui permet aux bibliothèques de stimuler la créativité et de « reconquérir » leur public
 

Par essence et de par leur héritage, les bibliothèques sont de fait particulièrement qualifiées pour mobiliser les ressources et les talents communautaires et aider les écrivains locaux à devenir des éditeurs. Avec les outils numériques, elles sont de plus en plus des lieux où les gens peuvent se rencontrer et apprendre à écrire leurs propres histoires. D'après l'analyse de Nate Hill, en charge du numérique à la Chattanooga’s librarydans un article publié en 2012 sur le blog de l'American Library AssociationA two part plan to make your library a local publisher, les bibliothèques publiques ont tout à gagner auprès de leurs usagers à se positionner comme éditeurs. Pour lui, la nouvelle figure de la bibliothèque publique doit s'imposer comme une institution qui s'engage aussi bien dans la consommation que dans la production de connaissances, et doit être impliquée à valeur égale dans toutes les phases du cycle de création. 

Partenariat entre Los Gatos Public Library et Smashwords
 

Entre autres exemples de cette nouvelle figure éditoriale de la bibliothèque publique, le partenariat qui a vu le jour au cours de l’année 2012 entre la bibliothèque publique américaine californienne Los Gatos et la plateforme d’auto-édition SmashwordsCe partenariat permet ainsi aux auteurs de la communauté de la bibliothèque publique de publier leurs travaux sur la plateforme Smashwords. La bibliothèque garde la main sur l’acquisition des ressources : ces livres ne sont pas intégrés de manière automatique dans le catalogue de la bibliothèque. Elle doit donner son aval à travers un processus de sélection. 

Le succès de cette collaboration a fait ses preuves et continuera de faire des émules dans la profession si l'on en croit l'enthousiasme des auteurs diffusés sur Smashwords qui voient dans les bibliothèques une autre voie privilégiée pour faire découvrir leurs livres et leurs parcours auprès des lecteurs. 

Bibliographie

ALA TechSource workshop, Purchasing E-Books for your Library, 2013. 
 
 
BOOTH Char, BUCKLAND Amy, HILL Nate, PORTER Michael, Making stories : Libraries and community publishing, 2013. 
 
 
 
 
CRAWFORD Walt. The Librarian's Guide to Micropublishing: Helping Patrons and Communities Use Free and Low-Cost Publishing Tools to Tell Their Stories [Kindle Edition]. Information Today, Inc., 2012
 
 
 
 
 
HILL Heather, BOSSALLER Jenny, Public library use of free e-ressources. Journal of Librianship and Information Science, 2012, vol 45, n°2
 
 
Libary Journal, School Library Journal, Ebook usage in U.S. Public Libraries, 2012.
 
 
MOFFAT Kael. Libraries As E-Publishing Centers, 2013. 
 
Open Letter to Librarians,” HarperCollins, Library Love Fest blog. March 3, 2011. 
 
Pew Internet, Libraries, patrons, and e-books, 2012.
 
 
 
STROSS Randall, “Publishers vs. Libraries: An E-book Tug of War” New York Times, December 24, 2011. 

[1]“A desire to integrate some free e-resources into public libraries’ collections, even if these items are not seen a part of the collection. The focus is on a broad range of resources, including large-scale, well-established projects such as Project Gutenberg as well as local digital efforts.” 

 [2]“Even as libraries express interest in adding such materials, there seems to be little activity towards making such materials a part of the libraries’ ongoing collection development strategies. It is largely informal basis, rather than institutional policy, that dictates how libraries treat e-resources. This mixed relationship results in a haphazard incorporation of free e-resources.”
[3] " Larger libraries and libraries with the biggest budgets, are more likely to acquire self-published titles. This is logical; with minimal resources it is hard enough to keep up with mainstream published titles without taking a chance on a risky self-published original."
[4]“Libraries have always been involved in the production of what Professor Gregory Crane, of Tufts University, refers to as “text-bearing objects.”.   In The Story of Libraries, Fred Lerner observes that the ancient palace library at Ebla, in modern-day Syria, doubled as a “school library” for scribes in training and “existed to create and preserve knowledge as well as to propagate it.”  Later, scholars at the great library of Alexandria “wrote many volumes of prose and verse, and especially commentaries on earlier works,” which were “deposited in the Library” itself.  Libraries as centers of textual production and reproduction continued through the Middle Ages and up into the early Renaissance, with many monasteries and royal libraries having scriptoria, or chambers in which scribes copied manuscripts for storage or dissemination and even produced their own work; with the advent of the printing press, commercial publishers took over the role of reproducing texts, which diminished libraries’ role in the creation of text-bearing objects.” 

 

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