1935 à 1965 : évolution des métiers

« Outre certaines qualités, on devrait exiger du candidat-bibliothécaire qu’il sortît d’une école " professionnelle ", l’enseignement serait sanctionné par un diplôme, qui, pour conserver sa valeur, ne serait délivré qu’aux élèves préparés, en toute conscience, au métier de bibliothécaire.
J’ai parlé de métier et non d’emploi, contrairement à cette conception, encore trop répandue, qu’il n’y a pas besoin d’apprentissage pour faire un bibliothécaire et pour occuper une charge, une fonction obtenue au hasard de la chance ou des recommandations.
Or, pour devenir un bon bibliothécaire, il faut un sérieux ensemble, non seulement de qualités morales ou physiques, mais encore de connaissances professionnelles, et le métier comporte un apprentissage, comme tous les métiers, avec cette différence qu’on apprend chaque jour du nouveau dans notre carrière, si l’on veut se tenir au courant. »[1]

Le glissement d’un métier intellectuel vers un métier plus technique et plus ouvert sur les publics se poursuit. En parallèle, la formation s’organise. La diversification des bibliothèques accompagne ce mouvement d’ouverture aux publics et rend nécessaire l’évolution de la formation : bibliothèques pour enfants, bibliothèques d’hôpital, bibliothèques de prison, bibliothèques des grandes entreprises pour les ouvriers ou les cheminots. Le développement des bibliothèques municipales (à Paris notamment) est également à associer à ce mouvement : en 1939, les bibliothèques municipales parisiennes comptent 89 établissements (20 bibliothèques centrales, 62 bibliothèques de quartier installées dans les écoles primaires, 2 bibliothèques pour la jeunesse, 3 grandes bibliothèques spécialisées et 7 bibliothèques spécialisées de moindre importance).
Du côté de la documentation, on assiste à la reconnaissance et l’émancipation du métier de documentaliste : « Le temps n'est plus - c'était en 1931 - où un bibliothécaire anglais disait dans une conférence internationale que lorsqu'il parlait de la documentation dans son pays, on lui demandait ce que c'était que cette nouvelle maladie. »[2]

La formation, la participation à des activités associatives, la publication d’ouvrages de référence et de revues professionnelles sont le socle d’une culture commune qui contribue à faire émerger une identité professionnelle des métiers des bibliothèques et de la documentation.
Cette identité professionnelle est confortée pour les bibliothèques par des décrets statutaires et la création par l’État du Bureau d’information sur les bibliothèques en 1937, piloté par la Bibliothèque nationale. La création de la Direction des bibliothèques et de la lecture publique au ministère de l’Éducation nationale en 1945 puis la création d’écoles nationales - l’INTD en 1950 et l’ENSB en 1963 – constitueront un socle identitaire à la profession.
Ainsi, « la création de la Direction des bibliothèques et de la lecture publique apparaît comme une volonté d’homogénéisation du groupe professionnel sur la base d’une identité statutaire et d’une formation et compétence spécifiques. »[3]

Le Diplôme technique de bibliothécaire (essentiellement tourné vers la conservation et la bibliographie) devient Diplôme supérieur de bibliothécaire (DSB) en 1950. Ce nouveau diplôme est plus en adéquation avec l’orientation lecture publique du métier. Il est également l’aboutissement de 20 ans de combats de professionnels pour une réforme de la formation. Il forme les personnels scientifiques d'État - responsables de bibliothèques (accessible avec une licence) - pour les bibliothèques municipales, les bibliothèques universitaires et les bibliothèques des grands établissements scientifiques. Le nouveau Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire (CAFB) créé dans la foulée, satisfera les besoins en formation des personnels, de niveau Bac, travaillant dans les bibliothèques publiques ne relevant pas de l’État. Ce CAFB marque donc la création d’un corps de bibliothécaires intermédiaire entre le responsable, titulaire du DSB, et les employés de bibliothèque non formés. Il permet également d’adapter la formation à la diversification des bibliothèques (bibliothèques d’entreprises, d’hôpitaux, pour enfants) en proposant des stages spécialisés et des examens optionnels. Les cours de l’Association des bibliothécaires français accompagneront de façon complémentaire ces besoins spécifiques. Ils contribueront également à proposer une offre de formation en dehors de Paris.

Parallèlement, le métier de documentaliste se professionnalise et prend ses distances avec le métier de bibliothécaire. Dans les années 30, des professionnels comme Gabriel Henriot réfléchissaient à une formation commune bibliothécaire-documentaliste. Dans les années 50, les professionnels de la documentation affirment leur différence. Avec Suzanne Briet, il s’agit d’un discours selon lequel le documentaliste est une profession distincte qui englobe les autres, qui synthétise les autres : « Une nouvelle profession est née - celle de documentaliste - qui correspond aux fonctions de celui qui documente autrui. Le documentaliste fait métier de documentation. Il doit en posséder les techniques, les méthodes, l'outillage. Il lui est possible maintenant de devenir un technicien patenté : un diplôme d'État existe en France depuis la création de l'Institut national des techniques de la documentation rattaché au Conservatoire national des Arts et Métiers (Arrêté du 1er décembre 1950). […] Archiviste, bibliothécaire, conservateur de collection, notre documentaliste est tout à la fois. […] Le travail documentaire - basé sur la spécialisation culturelle - correspond à une activité dont la spécificité n'a plus besoin d'être démontrée. Ce qu'on appelle la « technique documentaire » est un ensemble de techniques à dosage original et à applications multiples. Il va de soi que l'on ne saurait imposer à l'élève documentaliste les programmes de l'École des Chartes et du Diplôme supérieur de bibliothécaire. S'il est nécessaire d'enseigner le catalogage en 50 heures dans une école de bibliothécaires, on se contentera de 5 heures par exemple dans un cours destiné à des documentalistes. » [4]

« A la conservation en magasin, au service bibliographique, [le documentaliste] oppose la fourniture personnalisée de données factuelles et la formation des utilisateurs. La création de l’Institut national des techniques documentaires à la fin des années cinquante, et celle de l’Association des documentalistes et bibliothécaires spécialisés en 1963, sont l’expression de ce mouvement de contestation […]. » [5]

Le réseau de bibliothèques géré par l’État s’étoffe avec la création des bibliothèques centrales de prêt (BCP) en 1946. Un certain nombre de changements sont notables. Entre 1946 et 1952, les changements concernent les statuts des personnels. A partir de 1964, ce sont la formation et le mode de recrutement. Ainsi, le décret instituant « l’interchangeabilité des fonctionnaires des cadres scientifiques des bibliothèques », la parution de statuts particuliers pour le personnel scientifique et le personnel de service des bibliothèques d’État comme la création d’un corps de sous-bibliothécaire pour le personnel technique modifient en profondeur l’organisation des bibliothèques universitaires, des bibliothèques municipales classées, de la Bibliothèque nationale et des autres bibliothèques qui lui sont rattachées. Jusqu’ici les personnels avaient des statuts différents selon qu’ils travaillaient dans les bibliothèques de l’Université de Paris ou dans une bibliothèque universitaire de département, à la bibliothèque nationale ou dans une bibliothèque municipale classée. Désormais, chaque établissement devient accessible à tous : au personnel scientifique (bibliothécaire, conservateur, conservateur en chef), au personnel technique (sous-bibliothécaire), et au personnel de service (gardiens et magasiniers).

Par ailleurs, jusqu’en 1964, il fallait d’abord obtenir un diplôme professionnel (CAFB puis DTB puis DSB) avant de se présenter à un concours de recrutement ouvert aux titulaires de ce diplôme. Après la création de l’ENSB en 1963, l’ordre de la formation professionnelle et du recrutement est interverti : la formation se fait post-concours et est sanctionnée par un diplôme : le Diplôme supérieur de bibliothèque (aujourd’hui Diplôme de Conservateur de bibliothèque).

A la fin de cette période, le cœur de métier correspond à des compétences techniques bibliographiques et de traitement documentaire (catalogage - CDU). Ces compétences sont mises en œuvre dans une logique de diffusion documentaire. Dans le rapport classique collection/publics, le bibliothécaire s’intéresse plus à la collection mais organise sa communication au public. Les documentalistes défendent des compétences techniques au service du public avec la production de contenus personnalisés.

« A une époque où s'ouvrent tant de voies nouvelles et où l'accélération des progrès scientifiques affecte tous les domaines de l'activité humaine, une profession considérée jusqu'alors à tort comme stagnante ne pouvait manquer de remettre en question ses méthodes. […] Le développement accéléré de l'information scientifique, la prolifération des bibliothèques d'enseignement supérieur, la création toute récente dans les bibliothèques universitaires de secteurs spécialisés en libre accès et de catalogues systématiques développés, exigent désormais un accroissement considérable des effectifs et, en ce qui concerne les fonctions et les responsabilités du personnel scientifique, des qualifications beaucoup plus diversifiées que par le passé. La formation de base valable pour l'ensemble du personnel scientifique et assurant notamment une connaissance approfondie des techniques normalisées doit être complétée par des enseignements spécialisés adaptés aux diverses orientations. […] Au cours de ces dernières années la bibliothéconomie elle-même a subi un renouveau significatif et c'est en grande partie à l'impérieuse nécessité de développer l'aide au lecteur qu'elle le doit. Sans doute parle-t-on volontiers des progrès spectaculaires de la documentation comme s'ils n'affectaient pas les bibliothèques vouées, selon la conception que s'en fait un public mal informé, à la conservation de fonds en sommeil, sinon morts. Un peu de réflexion suffirait cependant à dissiper l'erreur : dans la mesure où la documentation est l'organisation des ressources en vue de leur utilisation, il est aisé de voir qu'elle est, qu'elle a toujours été, l'affaire des bibliothèques. A quoi serviraient leurs immenses ressources si elles devaient rester inexploitées ? […] En fait les bibliothèques et notamment les bibliothèques spécialisées ont à effectuer une lourde tâche de catalogage. Si les normes récemment parues facilitent désormais l'établissement du catalogue auteurs-anonymes, une large place doit être faite dans l'enseignement de première année à l'établissement des fiches matières. L'apprenti-bibliothécaire, quand il a rédigé la fiche de base, doit examiner le contenu du document et devenir, si possible, virtuose dans le jeu de l'indexation, soit pour le catalogue alphabétique de matières, soit pour le catalogue systématique. »[6]
 


[1] Gabriel Henriot, Des livres pour tous, Paris : Editions Durassié et Cie, 1943, p. 129.
[2] Suzanne Briet, Qu’est-ce que la documentation ?, Texte revu et mis en ligne par Laurent Martinet, texte original Éditions Documentaires Industrielles et Techniques - EDIT, Paris, 1951.
[3] Bernadette Seibel. Au nom du livre. Analyse sociale d’une profession : les bibliothécaires. Paris : La documentation française, 1988, p.8
[4] Briet, Qu’est-ce que la documentation ?
[5] Seibel. Au nom du livre.
[6] Paule Salvan, Réforme de la formation professionnelle, Bulletin des bibliothèques de France, 1963, n° 6.