1990 à 2000 : évolution des métiers

« Les mutations professionnelles découlent presque toujours d'autres changements. Elles accompagnent les transformations socio-économiques et les options technologiques. Elles se manifestent par des adhésions et par des refus qui divisent parfois les professions : le refus de ceux qui veulent freiner l'évolution parce qu'ils l'associent à leur disparition, l'adhésion de ceux qui veulent accélérer le processus pour retrouver une légitimité sociale. Les bibliothécaires n'échappent pas à cette règle. […]Pour atteindre les objectifs qui leur sont désormais fixés, les professionnels doivent faire preuve d'un nouvel état d'esprit : meilleure observation des comportements culturels, plus grande capacité d'évaluation, meilleure définition des priorités, aptitude à se situer à côté des partenaires, et spécialement du partenaire politique. Bref, il faut de nouveaux comportements, de nouvelles sensibilités, de l'imagination, une part de risque, de l'initiative, toutes qualités pouvant se résumer en une aptitude à conduire et à diriger un projet culturel. »[1]

Un mouvement de convergence se dessine entre les métiers des bibliothèques et ceux de la documentation pour tendre vers un intitulé commun : les métiers de l’information et de la documentation. En 1987, Cécil Guitart, Centre régional de formation professionnelle de Grenoble, s’exprimait ainsi : « Il faudrait être capable de dépasser les clivages qui paralysent aujourd'hui les métiers de la documentation : entre le bibliothécaire conservateur, le bibliothécaire descripteur, le bibliothécaire prescripteur et le documentaliste, les différences devraient s'estomper, ce qui justifie une formation dans laquelle les éléments de différenciation devront être introduits le plus tard possible. » [2]

La dualité entre conservation et utilisation des documents s’estompe quand ces notions s’apposent à celle de service rendu aux publics. « Le professionnel de l'information est, comme l'individu utilisateur, confronté à l'hyper-choix documentaire. On peut même affirmer qu'il est bien souvent complètement noyé dans l'océan documentaire. Alors que toutes les pratiques et les formations privilégiaient jusqu'à présent les démarches d'acquisition et de conservation, c'est désormais le concept de sélection-élimination qui devient le véritable déterminant de l'exercice professionnel ». [3]

Les principales modifications concernent le traitement de l’information et sa mise à disposition.
L’informatisation des deux métiers a favorisé ce rapprochement. C’est avant tout dans la maîtrise d’un savoir-faire commun qu’ils se rapprochent et non dans l’identité professionnelle. La progression de l’informatisation doit être nuancée. Tous les professionnels n’accompagnent pas cette première révolution technique avec enthousiasme. L’informatisation ne se fait pas au même rythme selon les établissements. Le rapprochement est plus sensible entre bibliothèques scientifiques et centre de documentation.

« L’approche de [l’informatique] par [les bibliothécaires] fut particulière. Il s’agit d’une informatique de gestion, caractéristique des deux avant-dernières décennies du siècle. Au-delà de la gestion du stock (la collection) et de ses mouvements (les prêts), les bibliothécaires ont trouvé dans cette technologie, l’occasion de magnifier, jusqu’à des sommets de raffinement sans doute inégalables, leurs normes relatives à la description bibliographique et à l’accès à celle-ci. […] Il n’est pas exagéré de dire que l’informatique a été l’occasion d’un enfermement des bibliothécaires sur eux-mêmes. […] L’internet représente pour les bibliothécaires un objet nouveau, insaisissable, indélimitable. Il mêle indistinctement la publication, la publicité, le commerce, le jeu et la correspondance privée. Il repose sur le principe du libre parcours et de l’accessibilité universelle quand les bibliothécaires convoquaient sur leurs rayonnages un extrait dûment classé de la production éditoriale. Il apparaît comme infini et infiniment changeant quand tout ou partie de l’édition sur un support déterminé était maîtrisable et presque exhaustivement inventorié dans des publications spécialisées et des bibliographies nationales. » [4]

Par ailleurs, au début des années 90, une réforme statutaire fragilise la profession dans son organisation interne. La création du statut particulier de conservateur dans la fonction publique territoriale et celui de bibliothécaire dans la fonction publique d’État, sont en effet deux facteurs de mutation. Les modes de recrutement de la fonction publique changent : concours de recrutement sur épreuves à tous les niveaux et formation post-recrutement obligatoire. C’est la fin du CAFB et du recrutement sur titre. « Un diplôme consacr[ait] alors la professionnalisation du métier, le certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire (CAFB) : de 1951 à 1992, pour entrer dans la profession, il y a un diplôme unique, reconnu à la fois par l’Éducation nationale et par les employeurs. Sa disparition, consécutive aux grandes réformes qui inaugurent les années 1990, ouvre la voie à un sentiment de perte d’une identité professionnelle. Ce changement pose une double question toujours actuelle : quelles formations et quels statuts pour les bibliothécaires ? » [5]

La formation s’organise en conséquence, à l’Enssib, à l’Institut de formation des bibliothécaires, et dans les Centres régionaux de formation aux carrières des bibliothèques (CRFCB). La mise en place (1992) du concours spécial réservé aux élèves de l’École nationale des Chartes pour suivre la scolarité du Diplôme de conservateur des bibliothèques (DCB) met fin à des décennies de formation en parallèle des conservateurs d’État des bibliothèques françaises : les uns à l’École nationale des Chartes, les autres à l’ENSB. La fusion de l’Enssib et de l’Institut de formation des bibliothécaires (IFB), service extérieur du ministère de la Culture, fait entrer à l’École les élèves-bibliothécaires de la fonction publique d’État. Les conservateurs investissent les bibliothèques municipales et les bibliothécaires les bibliothèques universitaires.

Les emplois-jeunes font également leur entrée sur le terrain professionnel pour satisfaire essentiellement deux nouvelles activités : la médiation et les nouvelles technologies dans un second temps. Un fort repositionnement interne de la profession est à l’oeuvre : statuts, compétences et missions. Une étude des métiers est devenue nécessaire par ces transformations du cadre d’action des personnels des bibliothèques d’État : le premier recensement des métiers des bibliothèques, rédigé par Anne Kupiec à la demande de la direction de l’Information scientifique et technique et des Bibliothèques (ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Insertion professionnelle), en 1995. « Il s’est agi […] de définir les contenus d’activités et de compétences ; d’identifier les facteurs-clés d’évolution qui influent ou vont probablement influer sur ces métiers en termes de transformation, de disparition ou bien encore d’émergence. […] Dans le métier, c’est l’individu qui prime et non la structure dans laquelle il agit ; l’exercice d’un métier, c’est aussi la maîtrise d’un savoir-faire et la reconnaissance d’une identité. » Le recensement privilégie les fonctions et les compétences aux corps de métiers et statuts.
Ce repositionnement induira également une formalisation de l’activité des bibliothécaires avec les premières politiques documentaires, politiques d’accueil et politiques d’action culturelle (plus tardivement).

En bibliothèque publique, la médiation est au coeur des préoccupations. La diversité des publics et des usages en regard du libre accès aux documents repositionne le bibliothécaire sur son rôle de médiateur entre public et collection.
L’arrivée des « médiateurs du livre » dynamise cette activité de médiation notamment pour les activités hors les murs, avec cette préoccupation de voir la bibliothèque fréquentée par tous les publics. « Le médiateur du livre se définit comme une passerelle entre les enfants des quartiers défavorisés (dont il est lui-même issu) et les bibliothèques. Il tire de sa propre histoire la faculté de comprendre les mécanismes de l'exclusion culturelle et entreprend, à partir des bibliothèques de rues le plus souvent, d'amener les enfants à lire et à fréquenter les équipements de lecture publique. » [6]  Le bibliothécaire assume son rôle de travailleur social. Les emplois-jeunes/médiateurs constituent également les personnels des espaces multimédias qui fleurissent dans les bibliothèques publiques. Jeunes recrues, plus rompues aux nouvelles technologies, elles ont pour mission de gommer la fracture numérique entre les générations et les catégories sociales. Celles qui peuvent s’équiper à domicile et les autres. Une nouvelle catégorie de personnels, contractuels, fait son entrée en bibliothèque sur des tâches nouvelles et potentiellement importantes à l’avenir.

En bibliothèque universitaire, on parle de formation des usagers. En 1999, est mise en place FORMIST (FORMation à l'Information Scientifique et Technique) afin de rassembler et évaluer les ressources pédagogiques sur la formation à l’information, encore rares à cette époque.
Les réseaux documentaires s’organisent sur le territoire. Ce sont les pôles associés de la BnF, Couperin ou le CCFr, les uns liés à une volonté de travailler sur le territoire de façon complémentaire, les autres liés au développement et au partage de la documentation électronique.

« L'ère des réseaux permet la multiplication des relations entre différents acteurs, entre des acteurs aussi différents qu'une bibliothèque publique et la Bibliothèque nationale de France. Utiliser les ressources de l'un pour simplifier les tâches de l'autre est un choix qui se répercute sur les diverses fonctions de la bibliothèque, qu'il s'agisse de recherche documentaire, d'acquisition, de gestion, ou d'accueil. Il en résulte des gains de temps et de coût, ainsi qu'une qualité accrue, dont bénéficient les usagers de la bibliothèque. Des usagers par qui et pour qui vivent les bibliothèques, qu'elles soient universitaires ou publiques. Des usagers, dont le dialogue avec les bibliothécaires et les décideurs passe désormais par la mise en place d'indicateurs réunis dans la toute nouvelle norme d'évaluation des performances des bibliothèques. Des usagers, à qui les bibliothèques s'adressent, au travers de guides plus ou moins bien ciblés. Des usagers, dont la satisfaction, de plus en plus recherchée par les bibliothécaires, pourrait être accrue, si la formation professionnelle, en France, contrairement à ses voisins européens, ne faisait pas l'impasse sur l'entretien de référence, sur la dimension relationnelle entre usagers et bibliothécaires ». [7]

Les profils de postes des conservateurs d’Etat sont au milieu des années 90 majoritairement orientés sur des compétences en informatique pour notamment la rétro-conversion, l’assistance du public sur les Opacs. En 2001, on recherche en bibliothèque universitaire des responsables du système d’information : administration du SIGB, développement du site web en relation avec le webmestre, mise en oeuvre et suivi du projet de numérisation. En bibliothèque municipale, des responsables du système informatique et du développement des nouvelles technologies de l’information ou des responsables de l’évaluation des services rendus aux usagers et de l’impulsion des actions de médiation culturelle.

La formation continue de l’enssib s’organise autour de quatre grands axes thématiques : management et gestion d’un établissement, collections et politiques documentaires, services et publics, informatique et nouvelles technologies.

A la fin de cette période, le professionnel de l’information et de la documentation commence à cataloguer à partir de récupération bibliographique. Ses sources et références techniques sont BN-Opale, BN-Opaline, CD-Rom Electre, OCLC, UNIMARC, HTML, XML, Z39). Son travail s’inscrit dans des réseaux documentaires. Il est à la tête d’un service public ou d’un service dédié aux usagers. Il affiche son projet qu’il décline en politiques d’accueil et documentaire. Il assume son rôle culturel et social. Il s’interroge en bibliothèque universitaire sur la formation à l’information et la gestion/diffusion des savoirs.

« Le bibliothécaire va-t-il, peut-il être à la fois technicien des bibliothèques (de leurs fonds et de leurs outils), hôtesse d’accueil, pédagogue, spécialiste de la communication inter-personnelle comme de la navigation dans internet ? Entre passé érudit et avenir cybernétique, où en est aujourd’hui le bibliothécaire dans ses relations avec son public ? Où est désormais sa légitimité, ballottée entre l’excellence des collections et les chiffres du succès public ? Comment penser sa formation, alors que son champ d’intervention est si vaste ? Comment définir son métier, alors que son travail face au public est à la fois le pivot des valeurs démocratiques qui animent la profession et le trou noir, le point aveugle de la littérature professionnelle ? »[8]


[1] Cécil Guitart, Un nouveau bibliothécaire, Bulletin des bibliothèques de France, 1987, n° 4.
[2] Ibid.
[3] Jean Michel, De la créativité en documentation, Bulletin des bibliothèques de France, 1990, n° 3.
[4] Dominique Lahary, Le métier de bibliothécaire au risque du numérique in Victor Sandoval (dir.), Les mutations des métiers, Les cahiers du numérique, vol 1 – n°3-2000.
[5] Jean-Pierre Durand, Monique Peyrière, Joyce Sebag, Bibliothécaires en prospective, Travaux du Deps, ministère de la culture, 2006.
[6] Marguerite Marx-Backès et Johnny Méjean, Parcours d’un médiateur à Vaulx-en-Velin, Bulletin d’informations de l’ABF, 1996, n°170.
[7] Annie Le Saux, Editorial, Bulletin des bibliothèques de France, 1998, n° 6, p. 7.
[8] Anne-Marie Bertrand, Bibliothécaires face au public, PBI, 1995.