2000 à 2012 : évolution des métiers

« La nouvelle édition du Métier de bibliothécaire […] s’inscrit dans la continuité de l’histoire de cet ouvrage collectif devenu au fil des années la référence de base d’une profession en continuelle métamorphose. Elle paraît à un moment où le monde de l’information et du savoir, et en particulier les bibliothèques et les organismes documentaires, sont conduits à repenser entièrement leurs missions, leurs objectifs et leurs modalités d’intervention, pour intégrer la révolution numérique et internet. Dans un monde où l’information numérisée est annoncée comme accessible à tous, partout et instantanément, quels rôles vont jouer les bibliothèques ? Pour répondre à ces questions qui, plutôt que d’inquiéter ou de décourager les professionnels, doivent les stimuler, les auteurs du Métier de bibliothécaire s’attachent à montrer la cohérence d’une profession devenue multiforme, utilisant des techniques de plus en plus sophistiquées, et contrainte par la diversité des publics à satisfaire et des services à rendre à une polyvalence sans cesse accrue. »[1]

Les métiers des sciences de l’information et de la documentation se réorganisent avec la prise en compte du numérique. Les différents supports audio/vidéo avaient été intégrés au fil de l’eau tout comme le livre jeunesse. Certes cela avait donné lieu à des discothécaires, vidéothécaires et bibliothécaires jeunesse – types professionnels qui traduisent des spécialisations par support ou par publics. Ces spécialisations ne révolutionnaient pas les pratiques. Il s’agissait d’élargir l’offre. Avec le numérique, les données sont différentes. Ses caractéristiques universelle et immatérielle sont pour le professionnel de l’information et de la documentation une véritable révolution. Élargir l’offre signifie prendre en compte la complémentarité d’une collection matérielle et d’une collection immatérielle. Cette collection immatérielle n’étant pas l’apanage de la bibliothèque, il faut se réapproprier son métier. « La manifestation la plus évidente de tous ces bouleversements réside dans l’explosion du phénomène Internet, c’est-à-dire dans l’avènement de l’hypertexte à l’échelle mondiale. Celui-ci a toutes les apparences d’un triomphe pour le mythe de l’encyclopédie et de la bibliothèque universelle, alors qu’en réalité il en signifie la chute. En effet, il substitue un modèle poly-centré et en perpétuel mouvement à une vision hiérarchisée et relativement stable, ou du moins simplement cumulative, du champ de la connaissance. Ce qui se trouve en cause du fait d’Internet, c’est moins l’accroissement des informations ou l’ouverture des murs de la bibliothèque (problèmes déjà difficiles à maîtriser), que la multiplication et la volatilité des points de vue, c’est l’impossibilité de continuer à s’inscrire dans la perspective régulatrice d’un point de vue unique, qui prétendrait englober les variations de l’opinion et de la sensibilité comme autant d’approximations d’une vérité ».[2]

Cette « bibliothécarisation du monde »[3] où chacun est en mesure de constituer sa bibliothèque numérique personnelle suscite plusieurs réactions des professionnels de l’information.

Les points communs des métiers d’archivistes, documentalistes et bibliothécaires sont réaffirmés dans un appel à la mutualisation et l’unité. Dans cette logique est créée la fédération des associations professionnelles qui deviendra en 2010 l’IABD. « Nos responsabilités, loin d’être diluées ou rendues obsolètes par la nouvelle économie, sont lourdes et renouvelées par ce nouveau monde de la culture et de la documentation. Ces compétences que nous avons acquises en raison même de notre position pratique, analytique, et critique sur la nature du document, sont celles que la nouvelle génération attend et sans lesquelles l’avalanche de nouveaux médias pourrait nous rendre sourds, muets et aveugles. […] Le rôle des archivistes, des bibliothécaires et des documentalistes, en croisant leurs expériences, demeure essentiel. Il faut avoir conscience que nos métiers sont éminemment évolutifs, qu’ils l’ont toujours été et que nous devons consolider la trame qui les tisse. Si nous perdons la trame, nous perdons la toile ».[4]
Cette évolution des métiers de l’information et de la documentation si elle est commune n’est toutefois pas uniforme : « […] les documentalistes ont beaucoup orientés leurs activités vers la veille d’information, la gestion de l’information interne et des connaissances. Les archivistes ont entrepris des projets d’archivage électronique ou sont en réflexion sur le sujet. Quant aux bibliothécaires, ils sont entrés dans l’âge de la bibliothèque 2.0 ».[5]

Par ailleurs, la publication ces dernières années de référentiels métiers multiples (référentiel des métiers-types des professionnels de l’information-documentation, ADBS ; Bibliofil’, ministère de l’Éducation nationale et de la Recherche ; le référentiel métiers de la profession d’archiviste ou des métiers des archives, AAF) reflète le besoin de chaque métier de se distinguer par rapports aux autres : de préciser ce qu’il n’est pas. « [Le référentiel] contribue à clarifier nos rapports avec les professions partenaires, en nous permettant de réfléchir à nos propres limites : nous travaillons avec des architectes, mais nous n’en sommes pas, et il en va de même avec les informaticiens, les juristes, les restaurateurs, etc. »[6]

La formation se réorganise. « Une profession crée une grande partie de son identité et de sa légitimité par sa formation professionnelle. Des liens très étroits unissent bibliothécaires, documentalistes, gestionnaires d’information, notamment pour les outils largement partagés. Mais une formation pour une profession ne peut s’attacher aux seuls outils utilisés par cette profession. Au cœur de cette formation s’imposent l’explication et la transmission des valeurs professionnelles et de la déontologie de la profession, seuls points communs à la variété des fonctions exercées par les bibliothécaires de tous niveaux et de tous grades ». [7]  Cette technicité souvent revendiquée comme le cœur de métier est remise en cause dans une société ultra-technologique. Les valeurs communes, la déontologie sont des notions réinvesties.

La formation de l’Enssib se modernisera quelques années plus tard. Globalement, l’accent sera mis sur une évolution technique qui reste inévitable. La formation continue évolue en 2011 sur le mode : un tronc commun et des parcours professionnels individualisés et des options. La création de nouveaux masters caractérise l’évolution de la formation initiale. Le simple énoncé de leurs intitulés parle : Master sciences de l’information et des bibliothèques options ingénierie documentaire ou réseaux d’information et document électronique (2004) ; Master livre et savoirs et Master cultures de l’écrit et de l’image (2008) ; Master édition scientifique et bibliothèque (2009) ; Master sciences de l’information et des bibliothèques, avec 3 options Information scientifique et technique, Publication numérique et Archives numériques (2010); Master politique des bibliothèques et de la documentation (2011). Pour la formation tout au long de la vie, la formation à distance se développe. Les propositions de stages sont majoritaires dans deux domaines : l’établissement et son management ; collections et politique documentaire.

Le management et la gestion d’établissement sont, en effet, deux autres aspects de l’évolution de la formation des cadres des bibliothèques. Loi d’orientation sur la loi de finance (2006), réforme générale des politiques publiques et loi relative aux libertés et responsabilités des universités (2007) – tout un environnement financier et législatif des politiques publiques qui impacte les cadres des bibliothèques. Leurs fonctions sont de plus en plus administratives. « L’enjeu pour les services de documentation universitaire est de quitter le cadre protecteur d’une tutelle nationale forte pour accompagner les transformations en cours dans les universités, et donc d’obtenir l’appui des équipes dirigeantes pour des plans d’action en lien étroit avec les objectifs stratégiques. Ils y parviendront d’autant mieux qu’ils mèneront leur action de façon coordonnée, en favorisant l’insertion de leurs établissements dans les réseaux nationaux et européens. C’est le seul moyen pour eux de gagner en visibilité. Cela implique d’avancer sur les terrains du management, de la négociation et de l’évaluation ». [8]

Puisque le cadre de bibliothèques doit être manager, expert, ingénieur, est-il nécessaire qu’il soit conservateur ?

Les tutelles des bibliothèques s’interrogent sur la nécessité d’un cadre A de la filière culturelle à la tête des établissements. Parallèlement, l’édition d’un nouveau référentiel de la filière des bibliothèques Bibliofil’, (ministère de l’Éducation nationale et de la Recherche) prend en compte dans ses emplois-types le directeur de bibliothèque et clarifie ses missions et compétences. La notion de qualités managériales fait également son entrée dans les profils de postes des conservateurs en bibliothèques municipales puis en bibliothèques universitaires.

Parmi les réponses à opposer à la révolution numérique se trouve, en bibliothèque publique, la proximité. L’hyper-proximité en réponse à l’hyper-individualisation avec des services comme « le Guichet du savoir » ou « Points d’Actu » de la Bibliothèque municipale de Lyon ou le service « Questions ? Réponses ? » de l’Enssib. Ce qui renvoie à « l’externalisation de la fonction bibliothécaire elle-même »[9] (P. Bazin). Cela peut être aussi une façon de « voir le virtuel global requalifier positivement le matériel local », avec un nouveau positionnement du bibliothécaire : « Jusque-là placées en bout, autour de la fonction de distribution, les bibliothèques remontent dans la chaîne avec des fonctions de production : la production de la rareté en est un exemple, l’événementialisation en est un autre, on pourrait les multiplier, de telle sorte qu’on ne sait plus s’il va exister encore de vrais bibliothécaires comme il y a de vrais gens. C’est ici que plusieurs commentateurs, après le retour du public (en attendant le retour du prêt que certains voient se dessiner au cœur de la bibliothèque lieu de vie), convoquent le retour des valeurs. Construire la bibliothèque de demain autour de la bibliothèque hybride centrée sur les publics, forum et lieu de vie dans la cité sans doute, mais sur un socle de valeurs clairement réaffirmé au risque de la dispersion et de la dissolution. Égalité avec un accès libre et gratuit aux savoirs, fraternité avec une culture qui se discute et se partage, liberté avec une bibliothèque qui permet à chaque individu de se construire : la trilogie républicaine peut encore nous éclairer ».[10]  Dans cette même logique de proximité se retrouve le concept de bibliothèque troisième lieu.

En bibliothèque de lecture publique, le professionnel défend un cœur de métier basé sur deux compétences : la production de contenus et la médiation. Ce qu’il peut exercer sur place et à distance (bibliothèques numériques, portail enrichi et service web 2.0). « Les professionnels s’investissent aujourd’hui dans la gestion des contenus d’information, aussi bien en externes qu’internes, en structurant l’information notamment dans les sites Web, intranet ou portails d’entreprise. Ils créent des interfaces permettant aux utilisateurs d’accéder directement aux informations. Ils sont chargés de créer des plateformes de diffusion de plus en plus collaboratives et de former les contributeurs et utilisateurs. » [11]

Le bibliothécaire a investi les services web 2.0 très rapidement – ce qui n’est pas le cas de la documentation en entreprise : intégration des réseaux sociaux, du micro-blogging, de plateformes netvibes ou de blogs. « Aux compétences professionnelles classiques s’ajoutent de nouvelles compétences liées à la valorisation des contenus. Lionel Maurel, coordinateur scientifique Gallica de la Bibliothèque nationale de France (BnF), s’interroge sur la nouveauté du métier de conservateur dans la bibliothèque numérique : la constitution de collections numériques implique leur mise en valeur via les médias sociaux (blogs ou lettres d’actualité) : on passe de la conservation à la conversation. Inventer une nouvelle médiation pour les usagers est nécessaire selon Lionel Dujol, médiateur numérique pour les bibliothèques du Pays de Romans, pour se positionner sur le territoire numérique par la production de contenus valorisant l’ensemble des collections de la bibliothèque. La nécessité de la médiation dans l’accès au numérique est encore plus évidente dans un contexte social défavorisé. »[12]

Dans le domaine des bibliothèques publiques, on dénombre en 2009 plus de 90 blogs sur le site « Biblioblogs d’établissements », proposés par Bibliopédia. A cela s’ajoutent les nombreux blogs personnels de professionnels : Bibliobsession, Vagabondages, Crieurspublics, Carnet de notes, La recherche éveillée, etc.

En revanche, l’essor des bibliothèques numériques s’est fait plus progressivement voire lentement. Budgets, techniques et matériels de numérisation, droits, ont été autant de freins à la démarche. Sans oublier les difficultés liées à la définition d’une politique de numérisation cohérente et complémentaire de la collection physique. L’objectif de ces bibliothèques numériques (Gallica, Européana, Rosalis, Numelyo) est double : préserver les collections papiers et accroître l’accessibilité des collections. Il faut attendre 2007, pour voir apparaître dans les profils de postes de conservateurs des responsables de bibliothèque numérique puis des gestionnaires de bibliothèque numérique.
En bibliothèques universitaires, la question des politiques documentaires est réinvestie. La mise en application de la loi LRU et la création des PRES (pôles de recherches et d’enseignements supérieurs) induisent des logiques de coopération documentaire, avec des services communs de documentation interuniversitaires (SICD). Les politiques documentaires comptent parmi les outils de gestion des projets mutualisés. « En matière de documentation, les projets communs entre les deux SICD grenoblois, chargés, chacun pour son territoire, de la mise en oeuvre de la politique documentaire, sont nombreux. On peut en citer deux à titre d’exemple : le lancement des thèses numériques, dans le cadre du travail conduit par l’Abes (Agence bibliographique de l’enseignement supérieur) ; la réalisation en cours d’un système d’information documentaire, permettant notamment de procéder à une interrogation simultanée, à travers un moteur de recherche fédérée, des ressources numériques possédées par les deux SICD. »[13]

L’accessibilité de la documentation scientifique et technique est également un objet de préoccupation, avec des questions liées à l’homogénéisation de l’offre numérique et des problèmes de signalement des ressources. « Les bibliothèques n’ont pas ou plus les moyens d’offrir des ressources très spécialisées à des communautés de recherche numériquement plus modestes ou géographiquement dispersées. L’augmentation du coût des abonnements, supérieure à celle des budgets, a contraint les responsables des bibliothèques à réduire les moyens affectés à la documentation pédagogique et à se désabonner de revues n’appartenant pas aux portefeuilles des majors de l’édition. Il s’agit le plus souvent de petits éditeurs, de sociétés savantes ou de presses universitaires. Les désabonnements n’étant bien évidemment pas concertés, le risque de voir disparaître des titres de tout le territoire français est bien réel, et c’est en ce sens que le terme de bibliodiversité peut être transposé à l’offre éditoriale en bibliothèque. » [14]

Dans l’enquête du Serdalab menée en 2009, les professionnels ont été interrogés sur les activités qui selon eux seraient en diminution ou en augmentation dans les cinq années à venir. Les prévisions sont les suivantes :

  • En forte augmentation : la veille documentaire, la conception/mise à jour de sites internet ou intranet, la gestion de projet, l’archivage électronique
  • En forte diminution : le traitement documentaire (catalogage, indexation, résumés), l’accueil physique des usagers, le traitement matériel des documents (rangement, protection)

A la fin de cette période, le cœur de métier des cadres des bibliothèques correspond à des compétences de management et de gestion d’établissement. Le projet s’articule autour de politiques documentaires (collections matérielles/immatérielles), de services orientés publics (production de contenu et médiation sur place et à distance), d’informatique et nouvelles technologies (gestionnaire de ressources ou de bibliothèque numérique).

« La biblioinformatique n’a pas encore la culture bibliologique ni l’institution biblionumérique, c’est-à-dire ni la pensée politique, ni la pratique démocratique, pour rendre lisible l’Internet et multiplier les liens maîtrisés qui sont générés par cette néobibliothèque des bibliomènes virtuels et numériques. Pour sortir du pseudo état de nature dans lequel nous sommes aveuglément conduits, sans doute faut-il retrouver des ressources philosophiques et ces ressources, sans doute, sont-elles dans la matrice bibliothécaire qui a fondé la République ? A nous de travailler ensemble à constituer ce nouvel esprit bibliothécaire dans la société culturelle de servuction informatique que propose la révolution numérique de l’ordinateur. »[15]


[1] Dominique Arot, Avant-propos, Le Métier de bibliothécaire, Paris : Édition du Cercle de la Librairie, 2010.
[2] Patrick Bazin, Plus proches des lointains, Bulletin des bibliothèques de France, 2004, n°2.
[3] Ibid.
[4] Michel Melot, Archivistes, documentalistes, bibliothécaires, Bulletin des bibliothèques de France, 2005, n°5.
[5] Anne Bouget, Virginie Boillet, Louise Guerre, Les nouveaux horizons de l'infodoc étude prospective sur l'évolution des fonctions de l'information-documentation-archives, Paris : SerdaLab, 2009.
[6] AAF, Présentation du référentiel-métiers, 2012.
[7] Bertrand Calenge, Quelle formation pour quel métier ? in Bibliothécaire, quel métier ? Cercle de la Librairie, 2004.
[8] Pierre Carbone, L'université à l'horizon 2012, Bulletin des bibliothèques de France, 2009.
[9] Patrick Bazin, op. cit.
[10] Gilles Éboli, Des nouvelles du futur (des bibliothèques), Bulletin des bibliothèques de France, 2010, n° 3.
[11] Bouget, Les nouveaux horizons.
[12] Laurence Rey, L'étonnante plasticité des compétences professionnelles et la bibliothèque numérique, Bulletin des bibliothèques de France, 2011, n° 4.
[13] Frédéric Saby, Responsabilité et liberté des universités, Bulletin des bibliothèques de France, 2009, n° 6.
[14] Grégory Colcanap, Acquérir la documentation électronique pour l'enseignement supérieur et la recherche, Bulletin des bibliothèques de France, 2009, n° 6.
[15] Robert Damien, Pour un nouvel esprit bibliothécaire ou les re/médiations de la bibliothèque numérique, in Horizon 2019 : bibliothèques en prospective, Presses de l’enssib, 2011.