Avant 1935 : évolution des métiers

« À côté du bibliothécaire érudit et bibliophile, dont la fonction principale avait été la conservation des trésors intellectuels de l’humanité, apparaît le bibliothécaire éducatif qui considère l’institution comme un précieux instrument de formation et se met au service du public pour le guider. »[1]

Sous l’influence d’Eugène Morel et de Paul Otlet, les métiers des bibliothèques et de la documentation s’engagent dans une démarche de professionnalisation.
Ce mouvement commence à se dessiner à la fin du XIXe siècle. Dans un contexte où plusieurs réseaux de bibliothèques cohabitent : bibliothèques d’études, scolaires, paroissiales, bibliothèques populaires d’origines variées et quelques cabinets de lecture en voie de disparition ; avec une large prédominance des bibliothèques d’étude, des bibliothèques scolaires et paroissiales. Les quelques 3000 bibliothèques populaires communales sont agréées par le ministère de l’Instruction publique.

Deux faits notables au XIXe siècle vont influencer l’évolution des métiers : la France ouvre au début du siècle la première école d’archivistes (École des Chartes) tandis que les États-Unis ouvrent à la fin du siècle la première école de bibliothécaires (cf Melvil Dewey) et créent l’association des bibliothécaires américains (l’American Library Association).
« Deux mouvements distincts ont provoqué au cours du XIXe siècle la venue de professionnels dans les bibliothèques et du coup la naissance du métier de bibliothécaire. Le premier acteur est, dès le second quart du siècle, l'École des Chartes, fondée en 1821, pour reprendre la publication des monuments écrits de l'histoire nationale. Ses élèves, dont la formation se déroule alors principalement à la Bibliothèque royale, ont la préférence pour un emploi sur deux (puis sur trois) dans les bibliothèques publiques (y compris la Bibliothèque nationale) et les dépôts littéraires. C'est le premier recrutement de bibliothécaires après une formation spéciale. L'École des Chartes met en place les premiers enseignements professionnels (bibliographie et classement des bibliothèques, service des bibliothèques). Assurés par des bibliothécaires, ces cours constitueront longtemps le seul enseignement du domaine. Dans le dernier quart du siècle s'organisent d'autres dispositifs, exclusivement professionnels. Les bibliothèques universitaires ont été le foyer de ces novations. La création des bibliothèques d'universités par réunion des bibliothèques des facultés nécessitait des bibliothécaires capables de maîtriser catalogage et classification. Dans le modèle allemand, qui servait alors de référence, les bibliothécaires étaient qualifiés. Le recrutement des bibliothécaires des universités françaises s'est donc fait en fonction d'un diplôme attestant d'une qualification professionnelle, le certificat d'aptitude aux fonctions de bibliothécaire. Premier diplôme professionnel, le CAFB s'organise entre 1879 et 1893. À cette date sont exigés en BU la possession d'un diplôme de l'enseignement supérieur, un stage en bibliothèque et la réussite à l'examen du CAFB, épreuve dont le programme est très complet. Sur ce modèle ont été mis en place entre 1885 et 1897, sans équivalence entre eux, des examens d'entrée à la Bibliothèque nationale, à la Mazarine, Sainte-Geneviève et l'Arsenal, et un CAFB pour les bibliothèques municipales classées.» [2]

La démarche d’Eugène Morel se nourrit d’une remise en cause de la formation de l’École des Chartes et de sa foi dans le modèle de bibliothèques anglo-américain.
Un certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire existe bien depuis 1879 mais uniquement pour les personnels des bibliothèques universitaires et quatorze ans plus tard pour les bibliothèques municipales classées. Seules les bibliothèques d’État employaient donc du personnel formé. Et seul le personnel dirigeant de ces bibliothèques était formé. Pour les autres, ce sont en grande majorité des bénévoles ou des personnels sans qualifications particulières. Les préparations pour les deux diplômes du CAFB se faisaient essentiellement sous forme de stages en bibliothèque, l’École des Chartes n’ayant encore à son programme, depuis 1869, que quelques heures de bibliographie et bibliothéconomie.
1897 et 1898 marquent toutefois pour les bibliothécaires le début de la reconnaissance véritable du métier par l’État avec le classement des bibliothèques possédant des fonds rares et précieux puis la définition des qualifications professionnelles nécessaires au personnel travaillant dans ces établissements.
Eugène Morel veut ainsi une formation qui prépare aux métiers de la lecture publique. Il lance alors la Section des Bibliothèques modernes à l’École des Hautes Études Sociales avec le concours de la toute jeune Association des bibliothécaires français (ABF). Le programme de la formation est inspiré de celle des bibliothécaires anglais : 1-Connaissance du livre ; 2-classement et recherches-bibliographie ; 3-les bibliothèques (en France et à l’étranger). Il doit se décliner en conférences – lieux de rencontres et de débats entre professionnels (qui seront nombreuses et dont le programme sera relayé par le Bulletin de l’ABF) et s’appuyer sur des expériences pratiques (stages).
Le métier se professionnalise et un véritable « esprit de corps » commence à émerger. Des examens professionnels se mettent en place.

Au début du XXe siècle, pour devenir bibliothécaire dans les principales bibliothèques françaises, il faut donc réussir un examen professionnel. Ce courant de professionnalisation va de pair avec l’apparition des premières associations professionnelles : association des archivistes de France (1904) ; association des bibliothécaires français (1906).
En la personne de Charles Sustrac, secrétaire général de l’ABF, on voit un véritable souhait de l’association de moderniser le métier en se consacrant à la formation professionnelle, élémentaire mais aussi initiale et continue. Il apporte d’ailleurs son soutien à l’entreprise d’Eugène Morel. Tout comme le feront Henri Lafontaine et Paul Otlet, en représentant l’Institut national de bibliographie aux conférences d’Eugène Morel. Ces derniers participent, par ailleurs, à la création d’un nouveau métier, celui de documentaliste, qui vivra un tournant dans son développement aux débuts des années 1930. « L'intérêt pour l'unification des pratiques et la coopération, la documentation d'actualité et les périodiques, est partagé par le secteur de la documentation, qui s'est développé en France à partir de 1880. Nombreux sont alors les contacts entre bibliothèques et documentation. N'existent alors ni cloisonnement de statuts, ni opposition de métiers. Au niveau international, les congrès des bibliothécaires et la constitution en 1927-1929 d'une fédération internationale de leurs associations font participer activement des Français à l'évolution de la bibliothéconomie. »[3]

Ainsi, dans les années qui précèdent la première guerre mondiale, le personnel recruté dans les bibliothèques correspond de moins en moins à des hommes de lettres mais à des personnes qui ont suivi une formation pour faire ce métier. Les conditions de recrutement sont d’abord imposées en bibliothèques universitaires puis les bibliothèques publiques suivront.
En 1932, le gouvernement crée le Diplôme technique de bibliothécaire, qui se prépare à l’École des Chartes afin de pourvoir ses bibliothèques en personnel spécifique qualifié. Ce diplôme technique ne donnait toutefois pas droit à être pourvu d’un poste par l’État ; le candidat devait justifier non seulement du DTB mais aussi d’un autre titre parmi : archiviste-paléographe, agrégé de l’enseignement secondaire, ancien membre de l’École française de Rome ou d’Athènes, licencié ès lettres ou ès sciences, diplômé de l’École des Langues Orientales, diplômé de l’École Pratique des Hautes Études, Docteur en droit, en médecine ou en pharmacie.
Après la première guerre mondiale, avec l’aide des Américains, le modèle de la bibliothèque publique qui se développe ressemble à celui que nous connaissons aujourd’hui : apparition des rayonnages en libre accès, des catalogues sur fiche, de l’accès gratuit, de la coopération et l’ouverture vers l’extérieur, de la bibliothèque pour enfants. Le métier s’organise en multipliant les structures de formations, suivront en effet : l’École franco-américaine créée par le CARD (Comité américain pour les régions dévastées de la France) et initiée par Jessie Carson (1924-1928) ; puis l’École municipale de la Ville de Paris au sein de la bibliothèque de Forney, sous l’impulsion de Gabriel Henriot (1930-1936) ; les stages de la bibliothèque de l’Heure joyeuse à partir de 1930 et l’École des bibliothécaires-documentalistes, au sein de l’Institut catholique de Paris, en 1935, avec Gabriel Henriot et la Ligue féminine d’action catholique. Ce ne sera toutefois qu’en 1963 avec la création de l’École nationale supérieure des bibliothécaires (ENSB) qu’une formation de bibliothécaire sera véritablement institutionnalisée en France.

A la fin de cette période, le cœur de métier correspond à des compétences techniques archivistiques et bibliographiques. L’ouverture vers le public est présente dans les intentions et les discours. Le professionnel est tourné vers la conservation du patrimoine national et théorise ses pratiques orientées publics.

« Charles Mortet, qui fut le modèle de sa profession, souhaitait que se développât, en France, la fonction éducative des Bibliothèques. Il demandait que pénétrât partout un « esprit nouveau inspiré par l'idée qu'il ne suffit plus seulement, comme autrefois, de donner satisfaction à l'élite des lecteurs en cataloguant, avec une science consommée, les manuscrits, les incunables et les autres raretés bibliographiques, mais qu'il importe aussi d'attirer le grand public et de l'intéresser à la lecture par des catalogues d'une consultation facile, par des aménagements matériels accélérant les services, par des acquisitions de livres modernes et de périodiques répondant aux besoins immédiats du temps présent ». Charles Mortet voulait des bibliothécaires qui fussent des guides et des éducateurs. C'est la vérité même. Pour sa part, pour sa large part, le Manuel amènera les bibliothécaires à faire oeuvre, non seulement de conservation et de classement, mais aussi d'enseignement. »[4]


[1] Bernadette Seibel. Au nom du livre. Analyse sociale d’une profession : les bibliothécaires. Paris : La documentation française, 1988, p.7.
[2] Denis Pallier, Histoire et évolution du métier de bibliothécaire, Bulletin d’informations de l’ABF, 1994, n°164.
[3] Ibid.
[4] Préface du Manuel pratique du bibliothécaire de Léo Crozet, 1932, propos de deux inspecteurs généraux des bibliothèques, Pol Neveux et Charles Schmidt.