Document numérique et métiers : introduction

Document numérique et compétences

La formation aux métiers de l’information et de la documentation assurée par les départements des universités en sciences de l’information, les associations de professionnels de l’information et de la documentation comme l’ADBS ou encore l’école nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques a considérablement évolué ces 20 dernières années pour répondre aussi bien aux nouveaux besoins des métiers traditionnels de la documentation, des bibliothèques et des archives qu’à ceux des nouveaux métiers du web comme la gestion de l’information en entreprise, la veille et l’intelligence stratégique. Traditionnels ou nouveaux, tous ces métiers sont bouleversés par la généralisation du numérique et de la pratique d’Internet comme moyens d’accès privilégié à l’information. « Ce ne sont pas tant les "nouvelles technologies" en général, mais le réseau en lui-même qui a bouleversé notre rapport à la connaissance »1 . Des bibliothèques numériques aux medias sociaux, l’univers numérique se superpose à celui des espaces documentaires matériels. Pour ménager la transition des structures informationnelles classiques vers les nouveaux modèles de gestion, d’organisation et de valorisation de l’information, l’évolution des métiers de l’information prend le tournant des Humanités numériques et développe une formation polyvalente ancrée dans les sciences humaines et les technologies de l’information. Au point qu'aux USA, et bientôt en Europe, les bibliothèques universitaires prennent le nom de "digital center", dont l'objectif est de renforcer la logique de laboratoire et de collaboration avec les chercheurs ainsi que les activités de Recherche et Développement. L’acquisition de nouvelles compétences adossées à la maîtrise d’une solide culture de l’environnement et de la documentation dans le numériquedevient plus que jamais prioritaire pour s’adapter aux mutations et proposer des services web innovants, entre autres en bibliothèque.

Toutes les composantes de la fonction "information" connaissent des évolutions majeures, mais certaines en particulier engendrent l’apparition de nouveaux métiers de l'info-doc aux désignations anglo-saxonnes qui n’ont pas toujours d’équivalent en français : le "document controller" pour le spécialiste en architecture de l’information, le "knowledge manager" pour le gestionnaire de l’information, le "records manager" pour le spécialiste de l’archivage et le gestionnaire du document, le "data librarian" pour le bibliothécaire de données en charge du SID, ou encore le célèbre "community manager" chargé de l’e-réputation et de la notoriété de l’organisation, dont la fonction relève de l’intelligence stratégique de l’information. En définitive, le métier de bibliothécaire à l'heure numérique s'apparente de plus en plus au profil du "bibliothécaire intégré", le "librarian embedded", selon la définition qu'en donne Barbara Dewey3 en 2004, figure centrale et point nodale de l'écosystème d'information, que le besoin soit celui de la formation des étudiants aux diversités des pratiques documentaires numériques à l'université4, des projets de recherche, ou de l'acculturation des citoyens à la culture numérique5.

Édition et écritures numériques

L’ensemble des métiers de l'information, des bibliothèques et des archives à l'ère de la différenciation numérique et des services sont touchés par les nouvelles technologies du web : numérisation, gestion du cycle de vie des documents, pérennité des documents numériques, métadonnées, indexation sociale, wikis, diffusion sélective de l'information, réseaux sociaux, blogs, etc. La fonction éditoriale en particulier a été complètement bouleversée par l’économie numérique qui transforme en profondeur le socle de base de l’édition traditionnelle et remodèle l’ensemble du processus de production du savoir, dans le choix des contenus, leur validation, légitimation et diffusion6. Ce sont toutes les pratiques de l'édition numérique de production et de diffusion du savoir qui sont alors remises en question et qui renouvellent les métiers de l’édition numérique. L'édition web et l'éditorialisation qui l'accompagne sont au cœur de ces nouveaux métiers avec l'appartition de nouvelles écritures numériques et le renouvellement des genres éditoriaux. Au point que le concept d’éditorialisation remplace celui d’édition pour désigner ce nouveau processus qui fait interagir des contenus, un environnement technique, des formats et des pratiques collaboratives.

Stratégies de veille, médiation et partage du document numérique

S'il est vrai que l’essor de ces nouveaux métiers dans le monde des bibliothèques et de l’information s’observe partout dans les secteurs génériques du traitement de l’information, ce sont dans les secteurs plus récents nés avec le numérique, que sont la communication web, l’intelligence et la veille stratégique ou encore les stratégies de présence en ligne7, qu’il est le plus marqué. 

Ces nouveaux métiers de la documentation numérique8 requièrent des formations spécialisées pour s'adapter aux nouvelles fonctions professionnelles liées à la veille, la production et la diffusion de contenus web9 : curation, médiation10, rédaction web, publication, partage sur les réseaux sociaux et renforcement de l'identité numérique11. Derniers maillons du circuit de production et de gestion des documents numériques, ces nouveaux savoir-faire sont vitaux dans le monde de l’information et des bibliothèques, en particulier dans un contexte de surabondance de contenus, car ils assurent, pourrait-on dire en front-office, circulation, lisibilité et visibilité au document numérique. C’est pourquoi nous leur accordons une place privilégiée dans le cadre de ce focus sur les nouveaux métiers du document numérique.


[1]La citation est extraite de l’ouvrage collectif Pratiques de l'édition numérique paru en 2014 aux Presses universitaires de Montréal (PUM) sous la direction de Marcello Vitali-Rosati et Michaël Eberle-Sinatra.

[2]LE DEUFF, Olivier, 2014. La documentation dans le numérique: état de l’art. Villeurbanne, France : Presses de l’enssib. 

[3]DEWEY, Barbara. "The embedded librarian : Stratégic campus collaborations" in Resource Sharing & Information Networks, vol.17, 2004.

[4]ENSSIB, INTD et URFIST, 2012. Pratiques documentaires numériques à l’université: colloque "Diversité des pratiques documentaires numériques dans les champs scientifiques" organisé à l’Enssib en 2009. Villeurbanne, France : Presses de l’Enssib. 

[5]TUR, Alexandre, 2015. Accompagner les citoyens dans l’acquisition d’une culture numérique : le rôle des bibliothèques de lecture publique dans la formation au numérique. [en ligne]. Mémoire de fin d’étude du diplôme de conservateur.

[6]EBERLE-SINATRA, Michael et VITALI ROSATI, Marcello (éd.), 2014. Pratiques de l’édition numérique.Montréal, Canada : Presses de l’Université de Montréal. 

[7]MERZEAU, Louise et ARNAUD, Michel (éd.), 2010. Présence numérique: de la gestion d’une identité à l’exercice d’une liberté. In : Documentaliste (Paris). Paris, France : ADBS. pp. 28‑69. 

[8]L'ensemble des ces nouveaux métiers est présenté et cartographié dans le catalogue de formation 2014 de l'ADBS.

[9]DI PIETRO, Christelle (éd.), 2014. Produire des contenus documentaires en ligne: quelles stratégies pour les bibliothèques ?. Villeurbanne, France : Presses de l’Enssib.

[10]GALAUP, Xavier (éd.), 2012. Développer la médiation documentaire numérique. Villeurbanne, France : Presses de l’Enssib.

[11]ERTZSCHEID, Olivier, 2013. Qu’est-ce que l’identité numérique ?: Enjeux, outils, méthodologies. Marseille, France : OpenEdition Press.