Document numérique et société : introduction

Recherche documentaire, pratiques culturelles et usages de lecture du document numérique

Les pratiques culturelles du document et les usages de lecture qui en sont faits dans l’environnement numérique ont considérablement évolué depuis 20 ans à l’heure de la sociabilité connectée, de la recommandation sociale et des interfaces de navigation mobiles. Replacer l’essor du document numérique dans le contexte sociétal permet d’analyser les transformations qui ont touché l’ensemble des dimensions culturelles, économiques, politiques et juridiques du document, en particulier le cycle de production éditoriale du document numérique, mais aussi les modalités de recherche de l'information et du document liées à la situation de monopole du moteur de recherche Google. De la chaîne de production, de diffusion à la réception du document, de l’offre éditoriale aux usages du document numérique, c’est toute la dynamique d’édition et de circulation du document dans la société qui est bouleversée1. Le numérique remodèle l’ensemble du processus de production du savoir, de validation des contenus et de diffusion des connaissances. Au point que le concept "d’éditorialisation" remplace celui d’édition pour désigner ce nouveau processus qui fait interagir des contenus, un environnement technique, des formats et des pratiques collaboratives.

Cette dimension sociale du document numérique permet de rendre compte à la fois des pratiques culturelles et des nouveaux usages de lecture du document numérique. On assiste en effet depuis les deux dernières décennies à l'apparition de nouveaux modes de consommation, moins passifs et plus interactifs, des biens culturels numériques. De nouvelles pratiques éditoriales dites "sociales" contribuent à changer la donne du document en tant que vecteur de contenu et objet de médiation. De nouvelles modalités de production et de traitement de contenus numériques viennent renforcer le rôle éditorial dans la recherche d'information, la communication des ressources, la construction et la présentation des collections jusqu’à la mise à disposition des archives numériques. Les genres éditoriaux en sont renouvelés et le paysage documentaire et informationnel entièrement recomposé. L'internaute connecté, cybernautes, "tablonautes" ou autres "mobinautes", est devenu tout autant lecteur, éditeur, médiateur, voire même producteur de contenu. Écriture collaborative, wikis, indexation sociale, auto-édition, auto-publication, blog, web-journalisme, partage sur les réseaux sociaux, les usagers sont devenus un acteur central dans le cycle de vie du document numérique en entrant de plain-pied dans l’âge du web social 2.0, gigantesque plateforme participative qui autorise la pratique du Read/write Book2, pour citer la formule de Marin Dacos, autrement dit la double possibilité de publier et de converser entre internautes pour "redocumentariser"3 les contenus à l’infini.

Quels enjeux politiques et juridiques pour le document numérique ?

Enjeux de société majeurs soulevés par le document numérique, les mécanismes financiers, juridiques et politiques à l’œuvre dans la nouvelle économie numérique. Les impacts de ces nouveaux rapports de force sont décisifs sur les stratégies des nombreux acteurs de l’écosystème : producteurs de contenus industriels et institutionnels, auteurs, éditeurs, libraires, chercheurs, bibliothécaires sans oublier les lecteurs et leur droit d’accéder au document numérique "sans entrave". Dans un contexte où apparaissent des opportunités inédites de production et de diffusion de l'information et où les investissements associés au Web de données et aux bibliothèques numériques sont de plus en plus lourds, les autorités et les équilibres établis sont en effet sérieusement remis en cause. Les documents numériques en réseau deviennent des "informations en concurrence" sur une gigantesque "économie de l'attention". Les médias d'un côté, et les systèmes de recherche de l'autre deviennent les éléments majeurs de cette nouvelle architecture. L'autorité de l'auteur s'en trouve profondément modifiée, notamment parce qu'il peut "s'autoriser de lui-même" en publiant directement sur le web. La lecture devient "active" et sociale, mélange d'intégration personnelle des connaissances et des informations du document et de travail de reprise, remixage, et rediffusion. Dans cette nouvelle partition des rôles, les enjeux politiques du document numérique4 sont doubles : ils engagent aussi bien une reconfiguration des politiques et des autorités sur les contenus, illustrée entre autres par la position des chercheurs en faveur de l'open access, le libre accès aux résultats de la recherche, que l'intervention des acteurs politiques dans la sphère des données et des informations numériques, par exemple sur la question de l'open data pour l'ouverture des données de la recherche.

Économie du document numérique

D’une part les circuits traditionnels de production-diffusion des industries culturelles sont bouleversés par les nouveaux modes sociaux - parfois concurrentiels  - d’échanges de produits documentaires et de création de services à forte valeur ajoutée où les usagers s’impliquent dans la constitution d’espaces collectifs, dont l'encyclopédie Wikipedia constitue la figure emblématique. Mais la distinction floue entre amateur et professionnel dans la production de contenu n’est pas le seul facteur de bouleversement des industries culturelles. La baisse du coût de production ajoutée à l’abondance des contenus numériques ont des répercussions de taille sur la viabilité du ou des modèles économiques à inventer : Comment créer une économie autour de l’immatériel ? Comment rémunérer les créateurs et autres participants de cette restitution numérique des connaissances ? Est-il possible de créer une économie sur cette abondance ? Ainsi que le souligne entre autres la sociologue Danah Boyd, « Le pouvoir n’est plus entre les mains de ceux qui contrôlent les canaux de distribution, mais de ceux qui contrôlent les ressources limitées de l’attention» L’attention, ressource rare, devient la base d’une nouvelle économie.

Dans un contexte de numérisation des pratiques sociales et professionnelles, il s’agit en effet tout autant de savoir ce que l’on vend et en quels termes juridiques - droit de disposer d’un fichier ou simple accès -  que de savoir à quel coût, rien ne justifiant qu’un objet virtuel – le document numérique – soit vendu plus cher qu’un objet autrefois matériel. À l’instar des analyses de Ghislaine Chartron5, on observe que « les tensions entre économie marchande, économie publique et économie du don entre internautes sont plus que jamais sensibles, en prise avec des débats de fond sur le rôle de l’information, sur son accès et sa circulation dans les sociétés contemporaines. » Dans ce nouveau paysage, se dessinent au moins trois régimes documentaires, aux conceptions divergentes, à la fois sur le plan économique, politique et juridique, tant ces trois enjeux sont inextricablement liés. D’une part les partisans d’une économie de la rareté qui s’appuient sur de nouveaux dispositifs de contrôle tels que les DRM pour assurer la rétribution des créateurs et des intermédiaires selon les logiques antérieures, avec l’objectif de défendre et maintenir les législations sur le droit d’auteur pour encadrer les nouvelles pratiques culturelles susceptibles d’y contrevenir. Une autre logique, soutenue par des collectifs comme Savoirscom16, plaide à l’inverse pour une rénovation du cadre législatif et une redistribution des rôles et des recettes générées par la diffusion des contenus numériques et l’expérimentation de nouveaux modèles économiques. Cette conception s’appuie sur les innovations et opportunités technologiques couplées à la créativité sociale pour soutenir l’ouverture des biens communs de la connaissance au partage et à la libre réutilisation. Enfin, acteurs de poids dans la nouvelle économie informationnelle, les géants du web - quatuor américain autrement surnommé "GAFA" (Google, Apple, Facebook, Amazon) - construisent un web social financé par les régies publicitaires qui repose sur la double économie de la notoriété et de l’attention. Sans oublier un acteur plus "jeune", le réseau social Twitter, autre pilier de ce qu’Olivier Ertzscheid7 qualifie « d’écologie cognitive et informationnelle du web actuel », et qui, bien qu’encore en recherche d’un modèle économique rentable, n’en détient pas moins le monopole dans l’économie de la publication "sociale" depuis ces dernières années. Avec le contrôle, la concentration des accès et le verrouillage technique des usages, ces industries de l’attention s’assurent un monopole économique sur la circulation du document numérique et des biens culturels qui n’est pas sans susciter de légitimes inquiétudes. Sur l’indépendance du processus de recherche – quand le moteur de recherche Google détient le monopole du service de recherches en ligne, sur l’interopérabilité des plateformes d’accès – quand le lecteur de contenu numérique est prisonnier d’un système propriétaire, sur les données personnelles des internautes enfin, quand l’utilisateur est lui-même le produit de la transaction, ainsi que le dit le slogan « si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit. »


[1] Les analyses de ces mutations sont larquement inspirées ici de l'ouvrage collectif Document numérique et société : actes de la conférence organisée dans le cadre de la semaine du document numérique à Fribourg, Suisse, les 20 et 21 septembre 2006. Paris, France : ADBS, sous la direction de Ghislaine Chartron et d'Évelyne Broudoux

[2] L’expression est une référence à l’ouvrage collectif Read/write book, publié en 2010 par OpenEdition Press sous la direction de Marin Dacos, qui analyse les transformations du livre numérique à l’ère de l’informatique en réseau et de son entrée dans le système d’information. Il met l'accent sur le processus d’enrichissement documentaire et la participation des professionnels du livre comme des lecteurs dans l’ajout de multiples couches d’information.

[3] Les impacts du passage au numérique sur la nature du document et le concept de "redocumentarisation" du monde sont particulièrement bien explicités dans les cours de Hervé Le Crosnier sur la culture numérique, disponible sur CanalU, notamment dans Qu’est-ce qu’un document ? : « En devenant "calculable", utilisable par des "robots", le document, tout comme les traces des lectures, donc les identités, bouleverse les concepts mêmes de la démocratie. C'est l'ensemble de ces phénomènes que le collectif de recherche dit "Roger T. Pédauque" appelle "la redocumentarisation du monde". Dans ce processus, tout document doit de surcroît être intégré dans un système documentaire qui permet de le retrouver, l'exploiter, le classer, et in fine servir de support à l'extraction de connaissances.» 

[4] Enjeux politiques du document numérique : actes de la troisième conférence Document numérique et société "Documents, contenus numériques : politique en question", Aix-en-Provence15-16 novembre 2010. Paris, France : ADBS, sous la direction de Ghislaine Chartron et d'Évelyne Broudoux.  

[5] Document numérique et société : actes de la conférence organisée dans le cadre de la semaine du document numérique à Fribourg, Suisse, les 20 et 21 septembre 2006. Paris, France : ADBS, sous la direction de Ghislaine Chartron et d'Évelyne Broudoux.

[6] Savoirscom1 est un collectif français formé par deux bibliothécaires, Silvère Mercier et Lionel Maurel, concernés par les « changements organisationnels, cognitifs, juridiques ou techniques amenés par le numérique ». Il se donne pour objectif de promouvoir l'approche des biens communs dans les politiques publiques de l'accès à l'information, le terme de « Biens Communs » recoupant à leurs yeux à la fois un ensemble de ressources à partager et les formes de gouvernance qui leur sont associées.

[7] L’encyclopédie et le moteur : Wikipédia entre résistance et résilience, blog affordance.info, 2 avril 2015, [en ligne].