Former au numérique en bibliothèque publique (1/2) : quelle culture numérique ? Par Alexandre Tur

Par Catherine MULLER le 15 septembre 2015

Depuis plusieurs années, les bibliothèques s’interrogent avec une acuité nouvelle sur le rôle qu’elles peuvent jouer pour aider les citoyens à maîtriser les technologies numériques, devenues incontournables dans notre société. Récemment, dans un excellent billet, le bibliothécaire et wikipédien Rémis Mathis se demandait avec quelque ironie si Internet avait tué la hiérarchie du savoir. Il concluait que contrairement aux apparences, ce n'est pas tant la hiérarchie des connaissances qui est en jeu que "la volonté d'accéder au savoir de manière différente" sur le mode de la conversation plurielle et horizontale. Encore faut-il pour cela "être capable de juger l'information et le savoir, et être capable de l'organiser"; autrement dit, l'accès à la connaissance reste et demeure une question d'éducation à la culture numérique. La profession des bibliothécaires n'est pas la seule à se poser cette question qui touche aussi de plein fouet l’école publique et alimente plus que jamais le débat politique ; cependant, alors même que les bibliothèques ne sont pas toujours considérées comme des institutions de premier plan dans ce domaine, leur action peut être extrêmement profitable à la société – à condition toutefois de bien l’orienter en se posant les bonnes questions. La première de celles-ci étant : à quelle culture numérique les bibliothèques peuvent-elles – ou doivent-elles – former leurs usagers ?

Ce premier billet s’attarde sur cette question cruciale ; il sera suivi sur ce blog d’un second, décrivant plus particulièrement les atouts des bibliothèques comme institution et lieu citoyen et les projets en cours. Tous deux dérivent de recherches réalisées dans le cadre d’un mémoire pour le diplôme de conservateur des bibliothèques librement accessible sur la bibliothèque numérique de l’enssib1.

Ces billets, comme le mémoire dont ils sont issus, s’attachent plus particulièrement au cas des bibliothèques publiques. Non que la question ne touche pas les bibliothèques universitaires et scolaires, bien au contraire, mais les spécificités de ces établissements, de leurs publics, ciblés, des missions qu’elles remplissent déjà, en termes de formation à la recherche critique de l’information notamment, rendent leur cas particulier et complexe. Ouvertes à tous, au moins dans l’idéal, les bibliothèques publiques ont un lien plus fort avec la société dans son ensemble, et donc des responsabilités différentes de service public.

Faut-il croire aux digital natives ? Ou la formation au numérique n’est-elle qu’une nécessité transitoire ?

En moins d’un demi-siècle, notre société a vécu une spectaculaire évolution liée aux technologies numériques. Qu’il s’agisse d’une « transition », d’un « tournant » ou même d’une « révolution », la mutation est à ce point indéniable qu’elle a logiquement suscité des remises en question fondamentales : à quel point sommes-nous différents de nos parents, de nos enfants ? Pouvons-nous vraiment, grâce à de longues formations, acquérir l’habileté que développent dès le plus jeune âge nos enfants à utiliser intuitivement un smartphone, une tablette ou une console de jeux ? Ont-ils quoi que ce soit à apprendre de nous en ce domaine ?

Cette théorie des générations du numérique, dont l’ouvrage de Michel Serres, Petite Poucette, s’est fait en France un vibrant manifeste, date du début des années 2000. En 2001, le spécialiste américain de l’éducation Marc Prensky distinguait « migrants du numérique » (digital immigrants), ayant « appris » les technologies numériques et s'y étant adaptés, tout en conservant certains réflexes (un « accent » dans la pratique d’une langue étrangère) caractéristiques d'une ère pré-numérique, des « natifs du numérique » (digital natives), pour qui les gestes et usages de base des technologies numériques sont des réflexes qu'ils n'ont pas dû apprendre. Cette typologie s’est rapidement superposée aux concepts de générations « X », « Y », voire « Z », développés notamment par William Strauss et Niel Howe pour imaginer le futur de la société américaine.

Bien que critiquée, cette dichotomie entre natifs et immigrants est devenue hégémonique grâce à la surmédiatisation que lui ont offerte publicitaires et entreprises commercialisant des services numériques, ravis de pouvoir ainsi donner aux enfants l’expertise numérique leur permettant d’assumer l’initiative de la consommation du foyer2.

Aujourd’hui très largement remise en cause, du moins dans les milieux scientifiques, la théorie des natifs du numérique a nourri une illusion de compétence pour les jeunes générations. Elle a non seulement détourné celles-ci des échanges générationnels qui leur auraient été bénéfiques, mais a également fait douter leurs aînés de leur légitimité à transmettre une culture. Combinés, ces effets ont contribué à centrer les formations sur un public adulte, voire âgé, et sur les usages numériques plutôt que sur les ressorts. Habitués à l’idée que toute nouvelle technologie leur serait aussi « intuitive » que l’écran de leur smartphone, les natifs du numériques ont renoncé à développer une réelle compréhension de leur fonctionnement. En réalité très hétérogènes quant à leurs réelles compétences informatiques, ils seraient devenus, selon l’expression de l’universitaire Jean-Noël Lafargue, des « naïfs du numérique ».3

Devenir adulte face au numérique : ou pourquoi les littératies numériques sont-elles indispensables à notre empowerment citoyen ?

Dans un ouvrage publié en 2011, La formation aux cultures numériques, issu de sa thèse en sciences de l’information, Olivier Le Deuff fait appel à la philosophie des techniques pour décrire la relation des individus aux technologies numériques. Pour les philosophes des Lumières, lus notamment par Gilbert Simondon, la relation de l'être humain à l'objet technique est dans un « état de minorité » lorsqu'elle est implicite et purement utilitaire, sans chercher à connaître le fonctionnement des outils ou réfléchir sur les usages qu'on en fait. Dans le cas qui nous intéresse, cela correspond largement à cette « culture numérique » faite de gestes et d'usages non-appris. Elle peut même, particulièrement lorsque les outils s’efforcent de masquer leur complexité, confiner à la magie. Le cas le plus flagrant est celui des algorithmes de classement des moteurs de recherche : si les usagers de Google se comptent par millions, peu sont ceux, par exemple, qui savent que la pertinence d'une page web est d'abord évaluée par le nombre de liens qui pointent vers elle (et non, comme c'est communément admis, par le nombre d'internautes l'ayant visitée suite à une recherche). A contrario, le passage à l' « état de majorité » correspond à « l'intégration de l'objet technique dans la culture ». Dans le cas du numérique, il s'agit de connaître et comprendre les différents mécanismes en jeu derrière les outils et services numériques, de façon à utiliser ces derniers de manière plus pertinente et informée.

Ces mécanismes et leurs enjeux sont divers. Il peut certes s’agir de l’apprentissage du code informatique, ou de la logique algorithmique, mais ce n’est que de la partie émergée de l’iceberg. Les technologies numériques s’appuient sur des mécanismes techniques, visibles et tangibles dans le paysage urbain et domestique, fils, routeurs, amplificateurs d’ondes électromagnétiques ou câbles sous-marins ; elles soulèvent des enjeux écologiques – selon l’ADEME, la production annuelle de CO2 liée aux recherches sur Internet équivaudrait à 1,5 millions de kilomètres parcourus en voiture – mais également économiques, que ce soit le coût de l’électricité ou le potentiel lucratif des données personnelles, etc. Bien évidemment, les conséquences sur la démocratie et la vie sociale sont aussi cruciales : e-administration, pétition et débat en ligne, réseaux sociaux, surveillance, critique de l’information, etc.

Ne pas disposer de ces clés d’interprétation et des compétences permettant d’intervenir maintient les citoyens sinon dans une servitude, du moins dans la dépendance de ceux qui les maîtrisent. C’est pour cette raison que l’ensemble de ces « habiletés » est généralement désignée du néologisme de « littératies » (literacy), qui signifie alphabétisation en anglais. De même que savoir lire, écrire, compter rend possible – après un indispensable apprentissage – la vie dans notre société et le plein exercice de la démocratie, acquérir les compétences critiques de base liées aux services numériques permet la mise en capacité des citoyens et leur réappropriation du débat public. C’est ce que les Anglo-Saxons appellent « empowerment ».

Le numérique abolira-t-il ou exacerbera-t-il les inégalités ? De la « fracture numérique » à l’e-inclusion

Si les inégalités en termes de bénéfices tirés des technologies numériques ont été identifiées depuis assez longtemps maintenant, elles ont souvent été mal interprétées. La notion de « fracture numérique », qui a structuré la lutte contre ces inégalités a été pensée à l’origine comme un corollaire de la théorie des générations du numérique : l’appropriation des technologies et services numériques étant intuitive, au moins pour les jeunes générations, seules les difficultés d’accès à ces technologies pouvaient constituer une barrière, au moins à moyen terme.

Dans les dernières années, sous l’impulsion des politiques européennes et de la prise de conscience précoce de certains pays de l’Union, la fracture numérique a été recentrée autour de l’appropriation des technologies numériques, et non seulement de leur mise à disposition des ménages modestes. La notion reste néanmoins très imparfaite : d’une part, elle isole les inégalités face au numérique de toutes les autres inégalités, sociales, économiques, politiques, etc., qui y sont intimement liées ; d’autre part elle entretient l’idée d’une fracture unique entre classes homogènes : compétents d’une part et incompétents de l’autre.

Cependant, si, après la découverte de la caducité du caractère intuitif des technologies numériques par les « natifs », il a pu sembler que celles-ci, pourtant absolument indispensables aujourd’hui à une réelle inclusion dans la société (c’est le terme utilisé par le Conseil National du Numérique), ne faisaient qu’exacerber les inégalités sociales existantes, des recherches plus récentes, menées notamment par le Groupement d’Intérêt Scientifique M@rsouin, à Brest, ont offert une compréhension nouvelle à ce phénomène social complexe. Pour Pascal Plantard, qui a dirigé en 2011 un ouvrage intitulé Pour en finir avec la fracture numérique, le numérique peut ainsi permettre (ou non) à des groupes déjà en situation d’exclusion sociale une certaine « émancipation » au sein de la société.4. Celle-ci peut être liée aux technologies elles-mêmes, susceptibles par exemple de mieux prendre en compte certains handicaps, mais également en les instrumentalisant sans forcément les utiliser : pour certains jeunes en situation d’errance, par exemple, arborer des appareils numériques facilite l’identification symbolique à une communauté « jeune » et non marginalisée (Marianne Trainoir).

Si cet « empowerment » spécifique de publics socialement fragiles (ou exclus) peut être vu comme une grande réussite (possible) de la transformation numérique, il n’est nullement « intuitif », comme on pouvait le penser au temps des « digital natives ». Il nécessite une véritable médiation, une formation des interlocuteurs qui allie compétences d’accompagnement de groupes sociaux en difficulté et compétences pour faciliter la formation. Car pour être efficace, l’aide à l’acquisition d’une culture numérique ne peut être une « formation » classique à des outils. Pour transmettre des littératies, une appropriation critique des technologies pour une mise en capacité sociale, il ne peut s’agir que d’un accompagnement et d’une incitation des individus à apprendre eux-mêmes, si possible entre eux, en favorisant les échanges sociaux et générationnels.

A de nombreux égards, les bibliothèques publiques sont un lieu évident pour favoriser une telle mise en capacité. Elles ne sont cependant pas le seul, et tous – Espaces Publics Numériques, centres sociaux, MJC, etc. – ont leurs points forts et leurs faiblesses. Le prochain billet s’attardera plus en détail sur ces acteurs, sur les liens qu’ils entretiennent – ou pourraient entretenir – entre eux, et sur les initiatives existant en bibliothèques.

Le second épisode paraîtra le 29 septembre et envisagera à l'aune de projets en cours les atouts des bibliothèques comme institution citoyenne pour favoriser l'acculturation numérique et l'appropriation de nouvelles habiletés. 


Notes

[1] Alexandre le Tur, conservateur des bibliothèques en poste à la BnF depuis juiller 2015, a consacré son mémoire d'étude en 2015 à la culture numérique en bibliothèque :  "Accompagner les citoyens dans l'acquisition d'une culture numérique : le rôle des bibliothèques de lecture publique dans la formation au numérique".

[2] On pourra lire avec beaucoup d'intérêt la critique de cette nouvelle "mythologie" contemporaine dans ce billet de Laurence Allard publié sur le blog d'Inaglobal : Les digital natives existent-ils ?

[3] Une étude sur la "Culture et pratiques numériques juvéniles : Quels usages pour quelles compétences" publiée en 2012 par le sociologue et chercheur en SIC, Florian Dauphin, dans la revue numérique Questions vives, montrait bien le décalage qui existe entre les pratiques ludiques et consuméristes des adolescents et une réelle maîtrise des compétences en TIC prescrites par l'institution scolaire.

[4] L'émission d'@arretsurimages  du 11 septembre 2015 portait justement sur le thème des "Migrants connectés : Comment le numérique chamboule (aussi) les migrations".

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