Former au numérique en bibliothèque publique (2/2) : expériences, opportunités, atouts - Par Alexandre Tur

Par Catherine MULLER le 29 septembre 2015

Les bibliothèques ont été parmi les premières institutions à saisir les possibilités du numérique en termes de recherche et de traitement de l’information, et les plus rapides se sont informatisées dès les années 1970. Malgré cela, curieusement, la plupart ont manqué la vague de l’informatique grand public du début des années 1990. Pour des raisons qui ne sont pas sans équivoque – méfiance vis-à-vis de ces nouvelles technologies jugées encore trop instables, volonté de conserver un recul critique, inquiétude face au changement de pratiques professionnelles, crainte d'une « mort programmée des bibliothèques », tout simplement absence de demande de la part des lecteurs habitués, etc. – elles ont fait preuve d’un certain attentisme lorsque les politiques publiques européennes et nationales ont cherché à constituer des lieux d’accès au numérique pour tous, d’abord, devenus par la suite des centres de formation.

Ces « Espaces Publics Numériques » se sont donc constitués pour la plupart indépendamment des bibliothèques, partageant au mieux les mêmes locaux mais délimités dans l’espace autant qu’au sein du personnel. Devenus en deux décennies des pôles d’excellence pour la formation au numérique, y compris la mise en capacité citoyenne, les EPN ont également justifié par leur existence l’inaction de leurs voisines recentrées sur le livre et l’information analogique. Ce n’est qu’assez récemment, avec l’épuisement des financements publics – fin du programme « Points Cyb » en 2003, des Espaces Culturels Multimédia en 2008, du réseau Cyber-base en 2014 – que les EPN en recherche de stabilité institutionnelle ont été amenés à se tourner vers les bibliothèques, et celles-ci à étudier en plus grand nombre la question de la formation citoyenne au numérique.

Un programme national : les Bibliothèques Numériques de Référence

Il serait faux de dire que les politiques publiques des bibliothèques au niveau national se sont totalement désintéressées de la formation aux nouvelles technologies. Le programme des ruches (médiathèques de proximité) lancé en 2003, par exemple, a largement encouragé le jumelage de bibliothèques et de cyber-bases dans des bâtiments neufs. Pourtant, en France plus que dans d’autres pays européens, les bibliothèques ont peu été associées aux efforts de démocratisation culturelle du numérique.

Seul un programme relativement récent fait exception : il s’agit des Bibliothèques Numériques de Référence. Ce label, né en 2010 des 14 propositions pour le développement de la lecture du ministre Frédéric Mitterrand, peu après la remise par Bruno Racine du Schéma numérique des bibliothèques, est accordé (avec une subvention confortable) à des bibliothèques de moyennes et grandes villes pour soutenir un projet numérique. En 2014, treize bibliothèques disposaient du label BNR : Orléans et Moulins, depuis 2010 ; Compiègne, Nîmes et Montpellier, depuis 2011 ; Rennes, Roubaix, Grenoble et Valenciennes, depuis 2012 ; Lille, Lyon, Rouen et le Sillon Lorrain (Nancy, Épinal, Metz, Thionville) depuis 2013, d’autres étant en préfiguration. Les premiers projets, sélectionnés pour rattraper un retard des bibliothèques par rapport à la « génération des écrans » (Frédéric Mitterrand), étaient essentiellement centrés sur la numérisation du patrimoine écrit, et n’incluaient pas forcément d’offre de services tournée vers la formation au numérique. Certaines bibliothèques, cependant, comme la BNR du Sillon Lorrain, ont choisi de valoriser cet aspect dans leur projet ; d’autres, comme Lyon, ont développé et maintenu une telle offre sans réellement la valoriser (ni la financer) dans le cadre du label BNR. Le grand intérêt des projets des Bibliothèques Numériques de Référence ne doit pas faire oublier, par ailleurs, la grande qualité de programmes de formation au numérique menés dans d’autres bibliothèques de toutes tailles.

Les atouts des bibliothèques publiques

Dans le cadre de son mémoire de conservateur, Alexandre Tura eu l’occasion d’adresser à de nombreuses bibliothèques un questionnaire auquel 140 d’entre elles ont répondu entre août et novembre 2014. Sur cet échantillon, certes non-représentatif, 110, soit 79 %, affirment que « la formation au numérique est du ressort des bibliothèques ».

En réalité, les bibliothèques de lecture publique se trouvent vis-à-vis de la formation au numérique dans une position ambiguë. La notion de bibliothèque jouit d’une certaine popularité, d’une charge historique et symbolique particulièrement favorable, au moins auprès d’un certain nombre d’élites et d’intellectuels. Vecteur du livre et de l'écrit à la base de notre civilisation, elles en sont un équipement indispensable, lieu par excellence d'accès à la connaissance et d'éveil civique, instrument d’émancipation des citoyens qui a rendu possible la diffusion des Lumières et de la démocratie. Cette vocation démocratique très large est celle affirmée par les grands textes de référence comme le Manifeste sur les bibliothèques publiques de l’UNESCO (1994) ou, en France, la Charte des bibliothèques de 1991. Dans cette optique, la formation citoyenne au numérique prend toute sa place dans les missions des bibliothèques. D’un autre côté, l’action quotidienne des bibliothèques est longtemps restée, en France, axée sur la collection et la diffusion de corpus de littérature imprimée, bien plus que sur l’éveil civique ou la formation, ou même l’accompagnement à la recherche de l’information. Dans ces conditions, beaucoup hésitent (voire craignent) à donner trop d’importance à  l’apprentissage critique du numérique par rapport à ces missions historiques.

Dans les faits, les bibliothèques publiques ont d’ores et déjà entamé une mutation qui les recentre sur la médiation et le lien social, grâce à des concepts comme celui de « troisième lieu » et des associations avec des laboratoires de fabrication numérique, les Fablabs ou des Espaces Publics Numériques. Cette transformation, sans être radicale, interroge et modifie les compétences professionnelles des bibliothécaires, leur permettant de prendre de plus en plus en charge la médiation numérique. Se placer comme lieu de formation au numérique semble aussi pour beaucoup une chance pour les bibliothèques de renouveler leur public et de diversifier leurs services.

Mais, outre leur stabilité institutionnelle, les bibliothèques possèdent des atouts nombreux qui justifient d’y implanter ces services plutôt qu’ailleurs. Largement perçues comme lieu public de divertissement, elles permettent d’aborder la culture numérique autrement que dans un cadre de formation. Plus que les établissements scolaires, elles sont propices aux échanges intergénérationnels et plus généralement entre citoyens, et ouvrent des voies alternatives d’apprentissage faisant place aux intelligences multiplesd’Howard Gardner. Cela peut faire d’elles des lieux d’intelligence collective et, selon l’expression d’Olivier Le Deuff3, des « milieux de savoir » au service de la transmission et de la construction de la culture, notamment grâce à la médiation. Enfin, les bibliothèques sont habituées à accueillir tous types de publics, y compris « empêchés », c’est-à-dire en situation d’exclusion cognitive ou sociale, à qui les technologies numériques, on l’a vu dans le billet précédent, peuvent particulièrement servir à (re)gagner leur inclusion.

Les opportunités de partenariats territoriaux

Ayant perçu ces avantages tardivement, de même que l’importance d’encourager la culture numérique citoyenne dans leurs murs, il serait pourtant particulièrement dommage que les bibliothèques dussent « réinventer la roue » alors qu’elles ont à portée de main des partenaires auxquels 20 ans d’expérience permettent déjà d’exceller dans ce domaine. A l’heure de la décentralisation, la logique de partenariats territoriaux semble au contraire s’imposer : partenariats avec les EPN, bien évidemment, mais également avec d’autres structures d’accueil, de médiation et de formation, ou encore d’art et d’expérimentation numérique à l’échelle d’un territoire, sans oublier bien entendu l’ensemble des associations locales. D’ores-et-déjà, de nombreuses bibliothèques sont par exemple en lien avec les groupes de promotion du logiciel libre et de la « culture libriste », particulièrement efficaces en termes de médiation critique des principes numériques.

Sur les 140 bibliothèques ayant répondu, 83 ont des partenariats en cours au sujet du numérique, et 21 supplémentaires en envisagent à court ou moyen terme. Ces partenariats peuvent notamment se construire, s’affermir ou être mis en évidence à l’occasion de festivals dédiés au numérique comme les « semaines du numérique » mis en place sous diverses appellations dans de nombreux territoires. Ils peuvent également s’inscrire dans des politiques orientées vers certains publics, comme par exemple (mais, dans l’idéal, non exclusivement) les séniors ou certaines catégories d’exclus sociaux.

Récemment prise en compte, la formation au numérique en bibliothèques progresse rapidement aujourd’hui : sur les 140 bibliothèques qui nous ont répondu seulement 29 ne proposent ni accès internet ni action d’accompagnement. Au contraire, 77 mettent en place des ateliers d’initiation, 71 des animateurs à disposition du public, 44 organisent des conférences, 30 des ateliers intergénérationnels et 18 des débats citoyens. 30 d’entre elles déclarent déjà intégrer un EPN, qu’il ait été récemment fondu à la bibliothèque ou qu’il y soit présent depuis l’ouverture.

Face à cette dynamique rapide, et positive à bien des égards, quelques mises en garde sont néanmoins à adresser : comme on l’a vu dans le billet précédent, il ne s’agit pas seulement de décréter que l’on formera « au numérique », mais de réfléchir bien en amont des modalités de cette « formation » et de la nature de la culture numérique à laquelle on souhaite former. En se plaçant à l’échelle territoriale, considérer les partenariats possibles doit également amener à se détacher des logiques de concurrence parfois tentantes, mais peu en phase avec la finalité du service public. Comme le relevaient à juste titre certains animateurs numériques rencontrés dans le cadre de cette enquête, les bibliothèques ont tout à gagner de la formation au numérique et doivent en profiter pour mieux affirmer leur identité spécifique à leurs usagers et à leurs tutelles : lieu démocratique, promouvant un regard critique et une prise de conscience citoyenne plutôt qu’un comportement consumériste. Comme dans la plupart des activités des bibliothèques, la médiation doit ici être au centre du service proposé pour offrir une aide à la construction de soi, plutôt qu’un crédit d’accès à Internet ou une formation scolaire au traitement de texte.


Notes

[1] Alexandre le Tur, conservateur des bibliothèques en poste à la BnF depuis juiller 2015, a consacré son mémoire d'étude en 2015 à la culture numérique en bibliothèque :  "Accompagner les citoyens dans l'acquisition d'une culture numérique : le rôle des bibliothèques de lecture publique dans la formation au numérique".

[2] La notion d' « Intelligences multiples » a été proposée par un professeur de l'Université de Harvard, Howard Gardner, en 1983 dans son livre Frames of Minds : the Theory of Multiple IntelligenceIl suggère que chaque individu dispose de plusieurs types d'intelligences, pour lesquelles il a naturellement une plus ou moins grande compétence.

[3Maître de conférences à l’Université de Bordeaux Montaigne, responsable du DUT Information Numérique dans les organisations, et chercheur au laboratoire MICA, Olivier le Deuff interroge depuis sa thèse les concepts de culture de l'information, d'humanités digitales ainsi que les incidences a le numérique sur la documentation et les métiers des bibliothèques. Il est l'auteur de 3 ouvrages qui font référence sur ces questions,  La documentation dans le numérique : état de l'art, paru en 2014 aux Presses de l'enssib, Les temps des humanités digitales et La formation aux cultures numériques parus respectivement en 2014 et en 2011 chez Fyp éditions. 

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