Quels usages aujourd’hui des bibliothèques numériques ? Enseignements et perspectives à partir de Gallica. Journée d’étude du 3 mai 2017, par Emmanuel Brandl

Par Delphine MERRIEN le 31 mai 2017

L’objectif affiché de cette journée est de restituer les résultats de la dernière étude menée sur les (nouveaux) usages de Gallica, intitulée : Observer et évaluer les usages de Gallica. Réflexion épistémologique et stratégique1. En effet, l’analyse des usages et de leurs transformations est primordial pour la BnF, qui veut faire de Gallica un service véritablement collaboratif. Un outil qui, comme le dit Arnaud Beaufort, « appartient à ses usagers » : ouverture du code de Gallica, possibilité augmentée d’annotations, d’ajout de contenus, de collaborations, de corrections de l'OCR, etc., dans l'outil Gallica même, afin de ne pas limiter l’offre et la structure de l’offre documentaire aux logiques professionnelles. L’usager est invité à intervenir selon ses propres modalités.

Face au fait que nous multiplions les actions devant nos écrans (ouverture d’une session sur Gallica, réponse aux mails, visite d’un site, etc.), comment comprendre la complexité de ces parcours ? Comment s’articulent publics en ligne et publics in situ, usages sur place et usages en ligne ?

S'ajoute à cet objectif la volonté de repenser la question des méthodes d’enquêtes des usages des collections patrimoniales numérisées, car le recueil de la parole de l’usager ne suffit plus : l’analyste doit faire face à de nouvelles données aujourd'hui incontournables (comme les logs, qui se comptent en millions).
C’est pourquoi cette étude s’appuie sur une quadruple approche méthodologique, qui combine :
- une analyse qualitative d’entretiens2,
- une analyse quantitative menée par questionnaires3 (7 600 répondants4),
- une analyse de logs5,
- une analyse par vidéo-ethnographie des comportements devant écran6.

 

Échantillon de l’enquête qualitative

Utilisateurs confirmés, équipés, avec diversification en termes d’âge et de « profil d’utilisateur », signifiant que ces utilisateurs vont sur Gallica pour des raisons tout à fait différentes (notamment pour des recherches professionnelles, mais pas uniquement) : ils sont par exemple médecin et historien de la médecine, universitaire et écrivain, etc. On observe ainsi les usages les plus avancés de Gallica (selon l’enquête quantitative, 35% des gallicanautes concentrent 76% des usages de Gallica). Signalons que trois disciplines dominent les usages de Gallica, qui s’effectuent majoritairement en Histoire, Littérature et Arts.

Représentations de la BnF et de Gallica

Les représentations que les utilisateurs se font de la BnF et de Gallica permettent d'inscrire les pratiques dans un système de références symboliques, de les contextualiser.
La BnF est ainsi perçue comme le « Saint des saints », comme le bâtiment d’une « atmosphère de travail sérieuse » et « concentrée », recelant des « ouvrages rares ». On ne se rend pas à la BnF par hasard : il s’agit d’un moment de travail préparé.
En revanche, la bibliothèque numérique Gallica est moins sacralisée que la BnF, peut-être parce que, d’un point de vue pragmatique, Gallica apparaît moins contraignante et plus démocratique, sérieuse et ludique à la fois, permettant à la fois d’effectuer des recherches profondes, sérieuses et ciblées, et de partager dans l’immédiat l’information recueillie (fonction sociale et plus seulement culturelle, ou cultivée), tout en produisant de l’inattendu, dans une forme de sérendipité.

Fréquentation en ligne et in situ

La moitié des enquêtés fréquente le site de Gallica et une salle de lecture (chercheurs comme étudiants), tandis que l’autre moitié fréquente exclusivement Gallica.
Ceux qui fréquentent à la fois la BnF et le site de Gallica ont une entrée privilégiée dans Gallica : celle du catalogue.
Les « exclusifs » quant à eux se passent du catalogue et multiplient les logiques d'entrées ou encore de requêtes : la recherche sur Gallica est moins marquée par les conventions de recherche et les compétences proprement bibliographiques.

Intentions de consultation

Il existe une diversité toujours plus importante des intentions de consultation. À tel point que les profils se brouillent car les usages sont de plus en plus systématiquement hétérogènes.
Cependant, deux formes d’entrées privilégiées dans Gallica peuvent être identifiées :
- celle du quid, qui consiste à effectuer des recherches ciblées : vérifier une édition, trouver une date, une illustration, etc. Il s'agit d'un usage ponctuel, utilitaire, circonstancié et ludique ;
- celle de l’encyclopédie, qui consiste en des recherches plus exploratoires, visant à explorer et à lire l’ensemble des documents d’un domaine par exemple, à se constituer un corpus sur un sujet : les usages sont cumulatifs, sédimentés, la lecture approfondie, et au long cours.

Les temps de consultation peuvent être aussi longs dans un cas comme dans l’autre, mais les parcours sont tout à fait différents : requêtes renouvelées, affinées, creusées, ou consultation approfondie d’une liste beaucoup plus longue de documents.
On constate donc, parfois chez les mêmes personnes et au sein d’un même parcours, une coexistence de deux rapports à l’interface, avec une oscillation dans les usages marquée par le basculement d’une recherche très organisée à un cheminement plus libre.
Aujourd’hui Gallica est aussi bien un lieu d’activité organisée que de détente et de flânerie. Il apparaît ici que le hasard dans la recherche joue un rôle central pour les gallicanautes : les mécanismes de sérendipité apparaissent essentiels à l’usage de Gallica.

Motifs de consultation

Les documents font l’objet d’un usage que l'on peut qualifier de « traditionnel », en termes de consultation, lecture, annotation, etc., mais aussi de formes plus dynamiques de production, qui prennent corps sous la forme de sélections et de montages inédits, mais aussi de commentaires pour créer de nouveaux documents par des activités créatives.
Les usages qui viennent d’être décrits se comprennent par le profil actuel des gallicanautes, mais aussi par l’évolution de leur profil entre 2011 et 2016. Par exemple, en 2011, pour 81% des usagers, Gallica est d’abord une source documentaire pour spécialistes, ils ne sont plus que 52% en 2016.

Les résultats quantitatifs révèlent de fait une hybridation des comportements : à propos du motif de consultation, il était proposé de répondre par « pour recherche personnelle », « pour le loisir », « pour son métier » (et à chaque fois souvent, occasionnellement ou jamais). En estimation, et selon Jacques Bonneau, on peut considérer que les motifs se répartissent comme suit : 45% des visites sont le fait de recherches personnelles, 20% concernent les loisirs, 20% le métier et 15% les études. Mais il ressort surtout que 45% des usagers ont retenu deux à trois motifs différents.

Le rapport à Gallica est marqué par l’existence d’une double dimension de l’expertise

Une première expertise s’applique à la recherche documentaire. Cette expertise se caractérise par les habitudes de recherche suivantes : le catalogue comme point d’entrée, la constitution de corpus et la recherche systématique.
Une deuxième expertise s’applique à la maîtrise du numérique, à la capacité à explorer l’interface. Elle s'exprime dans l'utilisation experte du moteur de recherche, la formulation pertinente puis l'affinage des requêtes et le fait d’avoir des routines de recherche.
Certains usagers peuvent être des experts de la recherche documentaire, tout en étant peu à l’aise avec l’interface de recherche : la maîtrise d'une expertise n'est pas systématiquement liée à la maîtrise de l’autre.

Sur ce point, la mise en évidence de cette double expertise est à rapprocher de la conclusion de l'étude réalisée en 2016 par l'Enssib sur les pratiques d'emprunt de livres numériques en bibliothèques à partir de l'exemple de la plateforme grenobloise Bibook, qui fait émerger une double dimension du rapport à la lecture numérique.
Le livre numérique étant un objet hybride, à la fois texte et technique, lire un livre numérique passe par une double acquisition de compétences : une compétence de type littéraire (lectoral) nécessaire à la maîtrise de la littérature et une compétence technologique (ou « numérique ») nécessaire à la maîtrise des supports de lecture.

 

De plus, le passage au numérique peut être déstabilisant pour les experts en recherche documentaire : un sentiment de déclassement des compétences initiales, des savoir-faire qui ne sont pas aisément transposables peut même émerger et conduire à une fragilité cognitive.
De même, on trouve parmi les usagers de Gallica deux types de novices :
- les « perdus », qui recherchent de l’aide : on trouvera alors parmi les gallicanautes des experts de l’aide aux novices ;
- les « novices », qui sont plus à l’aise avec le numérique.

Démographie des utilisateurs de Gallica

En termes de catégories socioprofessionnelles, Gallica rassemble deux publics majeurs :
- les cadres, qui représentent 33% des gallicanautes (9% dans la population française),
- les retraités, qui sont eux aussi 33% (ce qui correspond à leur poids dans la population française).
Les étudiants et les « autres inactifs » pèsent pour 15% des usagers de Gallica, mais en termes d’évolution, les étudiants représentaient 21% des usagers en 2011, contre 10% en 2016. Ajoutons que Gallica reste marquée par la captation d’un public « cultivé » : 58% des gallicanautes possèdent un niveau Bac + 4 (contre 14% dans la population française).

Par ailleurs, ce qui marque l’évolution des usagers de Gallica, c’est un relatif vieillissement de sa population.
D’abord d’un point de vue comparatif avec la population française, 35% des gallicanautes ont aujourd’hui moins de 50 ans, alors qu’ils sont 53% dans la population française. A contrario, les plus de 50 ans sont 65% parmi les gallicanautes, ce qui correspond à 18 points de plus que la population française.
En outre, l’âge moyen des gallicanautes était de 48 ans en 2011, et de 54 ans en 2016. Enfin, 14% des gallicanautes avaient 65 ans et plus en 2011, ils sont 30% en 2016 : on constate donc une montée en puissance des plus de 65 ans.

Pour conclure, insistons sur le fait que les mutations de la production du savoir et de sa diffusion se caractérisent aujourd'hui par une hybridation des usages, qui ne respectent plus les logiques normatives passées dans l’usage des bibliothèques savantes : on pratique la généalogie comme on mène une recherche sur une thèse, des recherches sur la gastronomie tout en travaillant sur un essai, etc. Cette hybridation, en voie de généralisation, invite à reconsidérer et à repenser les usages de la bibliothèque.

1 La journée d’étude, tout comme l’étude elle-même, a été organisée conjointement par la Bibliothèque nationale de France, le labex Obvil et Télécom ParisTech. L'intégralité des actes et vidéos de la journée se trouvent sur le site de la Bnf.
2 Les résultats ont été présentés par Valérie Beaudouin et Isabelle Garron, Télécom ParisTech. Pour plus de détails, lire le rapport dont est issu le contenu de l’intervention : « Je pars d’un sujet, je rebondis sur un autre ». Pratiques et usages des publics de Gallica, Étude qualitative exploratoire – phase 1. Rapport final, septembre 2016.
3 Les résultats ont été présentés par Jacques Bonneau, TMO Régions. Pour plus de détails, lire le rapport dont est issu le contenu de l’intervention : Enquête auprès des usagers de la bibliothèque numérique Gallica, 10 avril 2017.
4 Soit 1% des visiteurs uniques de Gallica et 10% des gallicanautes sollicités pour l’étude.
5 Les résultats ont été présentés par Adrien Nouvellet, Télécom ParisTech.
6 Les résultats ont été présentés par Nicolas Rollet, Télécom ParisTech. Pour plus de détails, lire le rapport dont est issu le contenu de l’intervention : Vidéo-ethnographie des usages de Gallica : une exploration au plus près de l’activité. Étude qualitative – phase 2. Rapport final (version remaniée), avril 2017.

Tags : Gallica, Usages numériques, méthodes, enquêtes, publics, Bibliothèques, BnF, Bibook, Emmanuel Brandl

Liens réseaux sociaux