Bibliothèques et humanités numériques - par Elydia Barret - épisode 1

Par Catherine MULLER le 20 Janvier 2015

Conservateur de bibliothèque depuis 2014, Elydia Barret est actuellement en poste au Campus Condorcet où elle est chargée de mission archives. Elle revient pour enssibLab avec beaucoup de perspicacité sur un mouvement complexe qui interroge de plus en plus la profession, les Humanités Numériques. Son mémoire d'étude soutenu en 2014 à l'enssib sous la direction d'Isabelle Westeel, pose justement la question cruciale : Quel rôle pour les bibliothèques dans les humanités numériques ? L'occasion pour nous de revenir sur les conclusions de son travail et de prolonger la réflexion initiée dans ce cadre.

 

Délibérément axées sur l’une des facettes multiples des DH, les lignes qui suivent ont vocation à défricher un terrain qui s’étend et se reconfigure sans cesse. Loin de fournir un état complet de la question, elles se proposent simplement de poser les bases de la réflexion en fournissant, pour commencer, des clefs pour mieux appréhender et décrypter la notion d’humanités numériques.

Les Digital Humanities (DH) ou humanités numériques, qui conjuguent sciences humaines1 et technologies numériques, sont par essence transversales et collaboratives. Appelant de leurs vœux une collaboration allant au-delà de la sphère académique, elles entendent favoriser un décloisonnement entre les métiers, qui interpelle les professionnels des sciences de l’information et de la documentation.

1- Qu’est-ce que les DH ?

« How do you define Digital Humanities ?
When I first applied to this grad program, my understanding of what DH was all about was crystalline in its purity. Not so today.
My idea of DH is that it's sort of like a highway oil slick on a sunny day. When you look at the slick, depending on the angle, you might get a psychedelic kaleidoscope of reflected colours ; if you're lucky you might spot your reflection in it ; then again, all you might see is darkness. And if you feel compelled to step in it, don't be surprised if you slip. Those stains will not come out. » 2

Eric Forcier, Day of Digital Humanities, 2011 

Une définition problématique

Manifestes, articles, blogs, portails institutionnels ou recueils constitués lors d’événements tels que le Day of Digital Humanities (DDH) qui, chaque année depuis 2009, prend le pouls des humanités numériques en invitant les participants à bloguer sur leurs travaux le temps d’une journée, les définitions abondent.

À lui seul, toutes éditions confondues, le corpus des DDH réunit quelque 1200 énoncés. Considéré dans sa globalité, ce corpus frappe par son hétérogénéité. Les humanités numériques s’y dessinent comme une réalité hétéroclite, véritable kaléidoscope comme le note Eric Forcier, dont on peine à saisir l’essence.

Comment donc définir cette notion, quand les acteurs des DH eux-mêmes ont dû mal à s’accorder sur une définition univoque ou qu’ils se refusent à le faire par crainte de figer cet objet en cours de construction ?

Un concept récent

enssiblab - humanites numeriques - bibliotheques

Les DH émergent au tournant des années 1990-2000. Selon Matthew G. Kirschenbaum, l’expression elle-même serait née en 2001 d’une proposition de John Unsworth, pour le titre de l’ouvrage qu’il préparait alors avec Susan Schreibman et Ray Siemens pour les éditions Blackwell : A Companion to Digital Humanities (2004)3.

En dépit de son titre, cette synthèse, devenue depuis une référence, traite de l’Humanities Computing. Elle manifeste de manière tangible la filiation entre ce courant de la recherche qui marque une étape primordiale et décisive dans les rapports des sciences humaines et de l’informatique, et les humanités numériques, qu’elle pressent et inaugure.

Une épaisseur historique : de l’Humanities Computing aux Digital Humanities

L’HC naît avec les premières tentatives d’application de l’informatique aux sciences humaines. L’historiographie en fixe traditionnellement les origines aux travaux du père Busa  dans les années 1940. De fait, ce courant de la recherche, attaché au traitement de grands volumes de données ainsi qu’à la manipulation de corpus, trouve un terreau particulièrement favorable dans la linguistique et l’analyse littéraire qui jouent un rôle moteur dans son développement scientifique et institutionnel, en particulier dans les pays anglo-saxons.

Le basculement de l’HC vers les DH coïncide avec le déploiement de l’internet puis du web qui plongent les sciences humaines dans un bain numérique. Progressivement, dans la seconde moitié des années 2000, l’HC s’efface ou, plus précisément, s’englobe dans les DH qui, par comparaison, se caractérisent par une portée élargie.

S’étendant rapidement à l’international, les DH conquièrent un spectre de disciplines, de technologies et de métiers croissant. Outre une plus ample pénétration dans le milieu scientifique, elles se singularisent par une percée hors de la sphère académique et s’ouvrent à des nouveaux enjeux, pédagogiques, sociaux, citoyens… 

2- Le numérique comme moyen et objet de recherche

De ce fait, cohabitent une conception large des humanités numériques, considérées comme un instrument privilégié d’éducation citoyenne aux nouveaux médias (Amanda Cash, DDH 2009), et une interprétation plus étroite, davantage centrée sur les enjeux scientifiques, une orientation « recherche » qui est celle privilégiée par Elydia Barret.

La première acception (nourrie en français par l’ambigüité qui entoure le terme humanités) rattache les DH à l’idée de démocratisation et considère de leur ressort les enjeux sociaux des technologies de l’information et de la communication (TIC).

La seconde conçoit les DH comme un courant de la recherche hybride couplant sciences humaines et ingénierie numérique. Deux branches se distinguent désormais au sein même de ce courant :

  • l’une, relativement récente, incarnée notamment par les Internet Studies, se donne le numérique même comme objet de recherche,
  • l’autre, inscrite dans la tradition de l’HC, consiste à produire une recherche en intelligence avec l’informatique et/ou les TIC.

Qu'est-ce qu'un projet de recherche en DH ? Une production scientifique, technologique et à visée grand public :

enssiblab - humanites numeriques - bibliothequesC’est en examinant les productions des DHers que l’on peut tenter, comme y exhorte Melissa Terras 4, de dépasser la formule usuelle qui se borne à situer les DH « à l’intersection des sciences humaines et du numérique ». Le fait est que les humanités numériques sont d’abord le fait d’une pratique et qu’elles s’identifient à des projets.

Prenons un exemple, pleinement représentatif aux yeux d'Elydia Barret des projets d’humanités numériques : l’atlas e-Diasporas. Parti de la volonté d’archiver les contenus produits par les migrants sur le web, le projet ANR coordonné par la sociologue Dana Diminescu, a débouché sur le développement d’un outil semi-automatique de collecte, le navicrawler, qui a permis de procéder à une collecte de sites. Plus de 8000 sites correspondant à une trentaine de diasporas ont ainsi été collectés et régulièrement archivés. Sur la base de ces données, des cartes figurant la connectivité des sites ont été élaborées à l’aide du logiciel Gephi ainsi qu’une application iPhone, permettant de visualiser les résultats obtenus.

Que nous apprend ce projet sur les humanités numériques ?

D’abord, que celles-ci concernent potentiellement l’intégralité du processus de la recherche, des gisements de sources à la publication des résultats scientifiques en passant par les méthodes d’analyse et les outils de traitement, les modes de travail, de communication et de dissémination des résultats.

Ensuite, que les DH explorent des champs extrêmement variés. Citons, entre autres exemples :

  • le traitement, l’analyse et la capture des données, qui étaient au cœur de l’HC et demeurent un volet important des DH,
  • la constitution et l’analyse de corpus, également héritées de l’HC,
  • la visualisation des données, thème plus neuf, objet du prochain THATCamp français,
  • ou encore l’édition électronique, qui occupe en France le devant de la scène.enssiblab - humanites numeriques - bibliotheques
     
    Enfin, qu’elles supposent en principe trois composantes majeures, que l’on rencontre dans des proportions différentes selon les projets : recherche scientifique, développement technologique et visée grand public.

Les DH ont ainsi la particularité de doubler la production scientifique d’une production technologique ayant partie liée avec l’expérimentation et l’innovation. Stephen Ramsay5 insiste sur cette dimension (« Digital Humanities is about building things ») qu’il présente comme essentielle aux DH. La volonté « d’établir des passerelles entre la recherche érudite d’un côté, et l’univers du Web grand public de l’autre » (Pierre Mounier) est une autre caractéristique déterminante des DH. Accentuant une tendance présente depuis longtemps dans les sciences humaines, les DH donnent à voir les coulisses, la machinerie de la recherche avec le souci d’une inscription plus forte, plus volontaire, résolument nouvelle, dans leur environnement social.

Qualifier la nature des DH : méthode, discipline ou transdiscipline ?

Le développement des DH amène à s’interroger sur les dispositifs de formation aux humanités numériques. Ces dernières doivent-elles faire l’objet de cursus spécifiques ou être enseignées dans le cadre des cursus disciplinaires existants ? Cette question rejoint un autre débat pendant sur la nature des DH : sont-elles une discipline, une méthode commune à plusieurs disciplines ?

enssiblab - humanites numeriques - bibliothequesLe premier et le second manifeste de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), de même que le Manifeste des Digital Humanities rédigé à l’issue du THATCamp Paris de 2010 proposent d’y voir une transdiscipline. Cette notion contient l’idée, à stabiliser, que les DH ne seraient pas la convocation et la somme de points de vue spécialisés (pluridisciplinarité), susceptibles dans le meilleur des cas de déboucher sur un dialogue et une interaction entre les disciplines (interdisciplinarité), mais un opérateur transverse reliant les disciplines entre elles et dépassant les finalités propres à chacune d’elles.

3- Un mouvement engagé

Pour l’heure, cette réflexion est portée pour une large part par une communauté active, engagée, soudée autour d’un socle des valeurs et aspirant à un renouveau scientifique et institutionnel des sciences humaines.

Cette approche militante des DH met en avant des valeurs de collaboration et de partage, via la promotion du travail collectif et la mutualisation des savoirs et savoir-faire, des valeurs d’ouverture et d’accessibilité tant au plan de la communauté puisque le mouvement se veut multilingue, interdisciplinaire, et interprofessionnel, qu’au plan des connaissances et des savoirs, puisqu’il prône l’Open Access.

Elle se traduit à travers les THATCampsThe Humanities and Technology Camps – et les manifestes qui en sont issus. La formule des THATCamps (ou "unconferences"), initiée par le Center for History and New Media en 2008, propose un mode de réflexion et de travail inédit, moins formel, plus participatif, introduisant une horizontalité dans les rapports entre les participants.

Perçues sous cet angle, les DH peuvent apparaître au mieux comme une utopie scientifique, au pire comme un mouvement contestataire mû par une ambition réformatrice ou tout au moins régénératrice.

Un défi

Les DH ouvrent un nouveau chapitre de l’histoire longue, mais non linéaire, des rapports de sciences humaines et des technologies numériques dont de larges pans restent à écrire. Pas de solution de continuité donc, mais suivant l’heureuse formule de Milad Doueihi « des formes de rupture » dans la continuité.

De ce fait, les DH ne doivent pas être pensées en opposition ni en substitution mais en complémentarité avec les pratiques existantes de la recherche auxquelles elles doivent d’ailleurs emprunter pour se donner les moyens d’élaborer leur propre méthodologie critique. À cet égard, comme à bien d’autres, les humanités numériques constituent un défi.


[1] Entendues ici et tout au long du billet, au sens large des arts, lettres, sciences humaines et sociales.
[2] La traduction de cette définition métaphorique qui ne manque pas de poésie est du rédacteur du billet : "Comment définiriez-vous les Humanités numériques ?
Quand j’ai posé ma candidature pour cette formation, ma compréhension des DH était tout ce qu’il y a de plus limpide. Mais plus tant que ça aujourd’hui.
L’idée que je me fais des DH ressemble à une flaque de pétrole sur une route ensoleillée. 
Quand vous regardez la flaque, en fonction de l’angle où vous trouvez, vous pourriez presque y voir un kaléidoscope de couleurs psychédéliques ; si vous avez de la chance, vous pourriez même y apercevoir votre reflet ; mais même là, tout ce que vous pourriez voir, ce sont des ténèbres.  Et si vous vous risquez à vous avancer, ne soyez pas surpris de glisser. Les taches ne partiront pas."
[3]A Companion to Digital Humanities, ed. Susan Schreibman, Ray Siemens, John Unsworth. Oxford: Blackwell, 2004.
[4]Melissa Terras est professeur à l'University College London au Département des Sciences de l'information où elle enseigne les Humanités numériques et dirige le centre de recherche sur les Digital Humanities de l'université.
[5]Stephen Ramsay est professeur agrégé d'anglais à l'Université américaine de Nebraska-Lincoln et a obtenu une bourse de recherche en tant que membre "fellow" au Centre de recherche numérique sur les sciences humaines de l'université.

 

Tags : Humanités numériques, DH, Bibliothèques universitaires, Thatcamp, Digital Humanities, Visualisation données, Dataviz, Sciences humaines, Recherche, Informatique, Nouvelles technologies de l’information et de la communication, Humanities Computing, Édition électronique

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