Le modèle de co-construction de savoirs : un enjeu d'innovation pour les bibliothèques ? (1/3) Par Pascal Desfarges

Par Catherine MULLER le 22 mars 2016

Pascal Desfarges, spécialiste des territoires et de la médiation numérique est le fondateur de l'agence Retiss qui accompagne les organisations culturelles et les collectivités territoriales dans une démarche résolument innovante, réticulaire et collaborative autour des enjeux et usages liés au développement des technologies et des cultures numériques. 
Il intervient régulièrement 
auprès des bibliothèques pour décrypter les nouveaux moyens d'innover dont elles disposent pour hacker, détourner, remixer, partager, participer et inventer la bibliothèque de demain. 

 

Le point de départ de cet article est de questionner le croisement de deux identités en mouvance : l’une qui doit repenser ses modèles et l’autre qui en invente de nouveaux : la bibliothèque et le tiers-lieu de fabrication (FabLab, Hackerspace, Makerspace). Les bibliothèques en mutation et les tiers-lieux, dont les modèles sont pluriels et en devenir ont ils à voir ensemble ?

Le modèle de co-construction de savoirs basé sur le partage, la contribution dans les tiers-lieux de fabrication est-il un enjeu aujourd’hui en bibliothèque ?

Ce texte constitue le premier volet d’une analyse qui abordera dans un second temps la question de l’innovation sur les territoires. 

La bibliothèque spéculative : un écosystème de savoirs et savoirs-faire à l'heure des tiers-lieux de fabrication

La question de l’identité de la bibliothèque au XXIème siècle et plus généralement des lieux de savoirs est aujourd’hui un champ d’expérimentation qui croise plusieurs logiques et changements structurels induits principalement par le paradigme numérique et ses conséquences. Si la question de l’innovation se pose, c’est à travers de nouveaux modèles à intégrer qui recomposent l’équilibre et l’écosystème de la bibliothèque. Aborder la question de l’innovation, c’est questionner et poser un autre point de vue garantissant une distance critique face au technocentrisme et à l’idéologie de l’innovation. Cet impératif d’innovation porté par un nouvel ordre industriel, principalement défini par la Silicon Valley, impacte et remodèle aujourd’hui toutes les activités humaines.

Du design vers la bibliothèque spéculative

A la fin des années 90, le Royal College of Art de Londres, sous l’impulsion d’Anthony Dune repose la question du design et de l’innovation en proposant un autre prisme où le principe du design ne s’arrête pas à concevoir des objets fonctionnels ou de consommation. Le design prend une dimension critique en devenant un support pour spéculer et explorer les implications sociales, culturelles et éthiques des technologies émergentes et de la science. En d’autres termes, le design spéculatif (speculative design)1  c’est inventer un futur souhaitable centré sur l’humain. Dès lors, on questionne  les champs sociaux et culturels en abordant la conception d’un objet comme une fiction sociale (« design, fiction and social dreaming »)2La narration est transdisciplinaire et intègre la futurologie, la théorie politique, la philosophie des technosciences ou la fiction littéraire. Il s’agit par là de produire un design critique où l’objet est une fiction créative mettant en valeur la dimension politique et sociale des objets dans leurs usages.

La bibliothèque spéculative sera celle qui s’affranchit de l’idéologie de l’innovation. Créative, transdisciplinaire, hybride, elle pourra écrire des fictions sociales sur les territoires et repenser les modèles avec les humains. Les champs culturel et citoyens s’hybrident pour agir dans la proximité avec les publics. Intégrer des modèles émergents et de nouveaux modes de production des savoirs, c’est s’interroger sur les composantes et les processus qui questionnent l’identité de la bibliothèque aujourd’hui comme lieu d’accès à la connaissance sur un territoire.

Le mouvement des Makers, partie prenante de la société collaborative et porté par les tiers-lieux de fabrication (FabLab – Hackerspace – Makerspace), impacte aujourd’hui bien au-delà de la bibliothèque. La question du « FabLab en bibliothèque » n’a pas de sens en soi. Faire de la musique avec des saucisses (makey makey) non plus si l’on perçoit cette logique comme un service ajouté, augmenté, collé a la bibliothèque, bref comme une fonctionnalité supplémentaire. L’enjeu est tout autre et s’appuie avant tout sur une nouvelle syntaxe en terme d’ingénierie de projet, de co-construction de connaissances, d'innovation sociale ou de partage des savoirs. L’enjeu est peut-être d’intégrer ces modèles et d’en évaluer les conséquences dans la conception d’une bibliothèque et de son projet de service. La bibliothèque spéculative sera celle qui s’appuie sur une critique sociale des technologies émergentes construite autour des usages, détournements et modèles possibles, où créer du sens c’est spéculer sur le sens des choses.

Tout est lab, open, remix, smart, design, maker : déconstruire pour reconstruire des « utopies réalisables »

« Une société est une utopie réalisée : c’est un projet d’organisation très complexe, accepté par un certain nombre d’individus qui, dans leur comportement quotidien, manifestent leur accord à ce projet verbalement non formulé »
Yona Friedman, Utopies réalisables, ed. de l’Eclat

Cette sémantique de l’innovation émerge depuis quelques années, et au-delà de la dimension idéologique certaine, elle porte néanmoins l’idée globale de repenser les modèles, et les processus dans une logique du faire (make) appuyée sur  la société collaborative et contributive en devenir. Ce vecteur central du « Do It Yourself (DIY) qui revendique l’autonomie et la construction trouve son expression dans le principe de la « pensée  design » et  se décline sous toutes ses formes (design de service, design d’usage, design social etc). La métaphore de la brique et du jeu de construction (ludification) est omniprésente et chacun pose sa brique d’idée (post-it). 
Hackatons, Muséomix ou  Biblioremix pour les bibliothèques, ces quelques exemples, s’appuient d’abord sur l’idée d’une communauté de pratiques et de valeurs partageant une volonté commune de changer les modèles et les points de vue. Il n’est pas étonnant dans ce contexte que les pays d’Europe du Nord en matière de bibliothèque innovante ou autour du  principe du design social (co-construction des politiques publiques avec les citoyens ) s’appuient sur une culture ancrée sur la logique du  « faire soi-même » : Ikea, Lego, Playmobil, Kapla, Linux, Minecraft…

Yona Friedman, architecte et théoricien prospectif, défendait dès les années 70  l’idée d’une communauté apprenante. En partant du postulat qu'il est impossible de décider à la place de l'usager, il définit le concept d’ « utopies réalisables » en insistant sur le fait que « seules les petites communautés peuvent résoudre leurs problèmes de survie et le rôle des gouvernements et des médias devraient être d’encourager cette attitude. Or depuis des siècles gouvernement et médias ont toujours rejeté ceux qui entendaient essayer de réaliser leurs projets pour eux-mêmes sans experts et sans dirigeants. En effet chacun est l’expert unique de ses propres affaires et l’unique dirigeant qualifié pour ces affaires »3. Les tiers-lieux de fabrication portent largement cette idée, d’autant plus s’ils s’inscrivent dans un territoire donné et autour d’une communauté. La bibliothèque spéculative sera celle qui adoptera et intégrera dans son écosystème global ces logiques et ces valeurs.

L’écosystème de la bibliothèque : une mosaïque de composantes dont il faut penser les articulations


La bibliothèque en quête d’identité
aujourd’hui est liquide, évolutive et fluide et s’articule autour de 4 dimensions qui se croisent et s’hybrident ; l’enjeu étant de révéler et constituer une cohérence permettant de construire un projet de service et une politique documentaire adaptée aux mutations contemporaines.

1 - La bibliothèque automatique (Smart Library) s’inscrit dans le contexte de la Smart City, coupole cybernétique de la ville qui automatise tous les processus de gestion, de contrôle et d’optimisation de flux d’information en temps réel et repose sur une gouvernance algorithmique de l’information (puces, capteurs, robotique, domotique caméras, drones, etc). Cette dimension qui bientôt investira aussi les territoires ruraux trouve son pendant en bibliothèque avec une automatisation des phénomènes de gestion (automates de prêt, rfid, capteurs, robotique, domotique, SIGB, internet des objets etc.). Cette bibliothèque bientôt pilotée par l’intelligence artificielle atténuera les effets de gestion portés par l’humain impliquant une redéfinition des compétences du bibliothécaire.

2 - Le centre de connaissance

Les données massives (Big Data) et la logique du cloud computing, associée à l’émergence de nouveaux supports, et la dématérialisation de l’image et de la musique redéfinissent le rapport à l’information dans son accès, sa gestion et sa médiation. Au delà de la question du livre numérique ou de l’accès aux ressources ligne, on passe résolument d’une culture de la rareté à une culture de l’abondance. La bibliothèque devient un "infocentre" devant articuler les flux d’information en temps réel, avec les nouveaux supports et les collections physiques, en garantissant au lecteur une distance critique face aux algorithmes qui gèrent les systèmes d’information. Les logiques algorithmiques produiront bientôt « des savoirs qui ne seront plus produits par un processus social de questionnements, de vérification et de contre-vérification4. Sur ce constat, la bibliothèque devra construire une gouvernance « bienveillante » de l’information valorisant les ressources libres, l’open access et la co-construction des savoirs ; bref une gouvernance construite autour des biens communs et basée sur les humanités numériques. La médiation devient ici un enjeu politique et les propos de la chercheuse  Danah Boyd illustrent bien la situation : “si les gens ne comprennent pas ce que ces systèmes font, comment pouvons-nous espérer que les gens les contestent ? 

3 – La bibliothèque contributive

Elle est l’expression de la ville collaborative dans l’espace urbain et représente l’intelligence des territoires. Les usages numériques impliquent l’innovation sociale et s’articulent dans des projets qui favorisent le lien social, le partage, l’intergenérationnel. Le lecteur devient contributeur et co-constructeur de projets en apportant ressources et compétences ; redéfinissant du même coup l’idée de bénévolat. La bibliothèque participative s’applique à construire une  dynamique citoyenne sur son territoire de proximité autour de projets tangibles générant une communauté créative. Elle est aussi l’expression de l’innovation sur les territoires à travers le design social dans la co-construction des politiques publiques (citizen empowerment) ; la médiathèque intercommunale de Lezoux dans sa conception en est un symbole évident dans le monde des bibliothèques et son projet de service a aujourd’hui comme centre de gravité la dimension contributive du citoyen.

4 – La bibliothèque spéculative

La bibliothèque spéculative pourrait être considérée comme l’outil et la plate-forme de la bibliothèque contributive. Elle permet l’expérimentation et l’ingénierie de projet collaboratif en intégrant les technologies dans des processus de médiation, de co-construction dont nous détaillerons les enjeux dans les épisodes suivants.

Ces 4 dimensions sont des vecteurs dont il reste à penser les hybridations, interconnexions et équilibres dans un écosystème global.

A suivre le 5 avril, le second épisode : Makers et tiers-lieux de fabrication, un modèle socio-technique à intégrer dans l'écosystème de la bibliothèque.


Notes

[1]DUNE Anthony et RABY Fiona. Speculative Everything - Design, Fiction, and Social Dreaming MIT Press, 2014.

[2]http://www.rca.ac.uk/news-and-events/news/critical-design-traditions-revolutionised-design/

[3]FRIEDMAN Yona (2000,2015) Utopies réalisables, Editions de l’éclat P.10.

[4]IBEKWE-SANJUAN Fidelia (2015), Big Data, Big machines, Big Science : vers une société sans sujet et sans causalité ? https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01066202 p.3.
 

Tags : Fablab, Innovation en Bibliothèque, Co-construction des savoirs, Hackerspace, Makerspace, Tiers-lieu, Bibliothèque 3ème lieu, Danah Boyd, Yona Friedman

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