Le modèle de co-construction de savoirs : un enjeu d'innovation pour les bibliothèques ? (3/3) Par Pascal Desfarges

Par Catherine MULLER le 19 avril 2016

Nous achevons cette réflexion sur la nouvelle figure de "bibliothèque spéculative" et les enjeux d'innovation et de co-construction des savoirs qu'elle porte pour les bibliothèques par ce troisième et dernier épisode. Au terme de son analyse, Pascal Desfarges, spécialiste des territoires et de la médiation numérique, explicite quels sont les points de convergence et de vitalité entre un modèle culturel alternatif, celui des tiers-lieux de fabrication et le modèle institutionnel en pleine mutation des bibliothèques.

 

« Un Fablab dans la bibliothèque » : potentialités et convergence

Le tiers-lieu de fabrication est un laboratoire social où s’expérimentent et se réalisent des projets dans une conception centrée sur l’utilisateur et ses usages. L’espace de fabrication au sein de la bibliothèque doit pouvoir répondre aux projets concrets des publics sur le territoire de proximité et constituer une communauté contributive. Cette dimension touche le vécu quotidien des publics. Le modèle du Fablab doit proposer au plus grand nombre les principes de co-création et de co-production de valeurs. La mise à disposition de savoir-faire, de compétences, d’outils construit un réseau de partage de connaissance sur le territoire de proximité de la bibliothèque, impliquant des populations et des générations qui ne se croisent pas forcement dans un espace de lecture publique. L’espace de fabrication dans la bibliothèque peut favoriser le sentiment d’appartenance à une communauté créative favorisant la circulation des idées et la prise de conscience de la notion de bien commun.

La bibliothèque porte aujourd’hui une mosaïque de services possibles qui peuvent s’hybrider dans des parcours documentaires, transdiciplinaires, transmedia et multisuppports. Cette pluralité de services peut être mise au service des projets individuels ou communautaires portés par les logiques du faire dans le tiers-lieu de fabrication.

La bibliothèque dans le Fablab: un enjeu documentaire et des récits à construire


Un des enjeux majeurs des tiers-lieux de fabrication est la constitution d’une mémoire, et d’un archivage de la genèse des projets dans le cours de leur conception et leur réalisation. Il s’agit dès lors de construire un inventaire de procédures et des méthodologies qui puissent être compilées et ordonnées, basé sur les matériaux, schéma, idées, captations orales développées dans le processus évolutif des projets. Constituer des corpus d’information, à partir d’un système de traces plurielles et hétérogènes qui se formalise dans l’informel et le collaboratif a toujours été une problématique du monde des logiciels libres. La documentarisation des projets open source est aujourd’hui une question centrale : compiler les briques, traces et indices de la genèse d’un projet pour pouvoir le partager.
A ce titre, la démarche des Tiers Lieux Libres eOpen Source (TiLiOS) à travers le portail Movilab montre l’exemple en revendiquant pleinement de produire « le patrimoine informationnel commun des Tiers Lieux Libres et Open Source » et de constituer ainsi une méthodologie de documentation adaptée.

Au-delà, capitaliser les savoirs et savoir-faire est une problématique ancienne dans l’histoire des sciences et des techniques. Propre aux logiques de laboratoire, cette démarche permet de formaliser « une histoire matérielle de la culture savante »1. Les tiers-lieux de fabrication dans leur organisation distribuée et collaborative montrent aujourd’hui « la place et le rôle  des techniques intellectuelles dans l’organisation, la production et la communication des connaissances »2.

Les bibliothèques ont toujours préservé la connaissance et dans cette nouvelle économie du savoir, elle peuvent adopter un nouveau rôle dans la capitalisation des connaissances produites dans un tiers-lieu de fabrication à différentes phases des projets réalisés et de leur genèse :

  • Captation de la genèse du projet, de l’idée au prototype: traces, mémoires, procédures, fichiers, oralité etc.
  • Production documentaire en amont des projets à travers les collections, supports, ressources de la bibliothèque et veille documentaire pour les projets.
  • Archivage, indexation et  mise  disposition des ressources du projet abouti auprès des publics sur un territoire.

Dans un environnement non académique de construction de valeurs, la bibliothèque doit pouvoir jouer un rôle documentaire central dans les projets d’un tiers-lieu. La culture de l’open source favorise une dynamique qui touche l’ensemble des phases du projet jusqu'à l’ordre matériel où même la machine est open source (open source hardware) et reproductible par quiconque à l’instar de la la première machine autoréplicable de production d'usage général fabriqué par l'homme, la RepRap, qui a été fabriquée en 2005 et se présente sous la forme d'une imprimante 3D, pilotée par un logiciel libre, capable d'imprimer des objets en plastique. 

La bibliothèque peut capter, enrichir et compléter cette dimension pragmatique des savoirs en  produisant un processus d’ingénierie documentaire dans une optique de reproductibilité des projets et de leur partage. La captation, la mémorisation, l’archivage et le traitement des données produites pendant la co-construction des projets du tiers-lieu doit pouvoir constituer une bibliothèque de ressources reproductibles et toujours en devenir. Elles associeront l’imprimé, les ressources numériques et l’actualité des projets complétée par une veille documentaire adaptée. Dans cette optique la bibliothèque constitue « une bibliothèque du faire » émanant des projets locaux et territoriaux au service des habitants, et reproductible dans d’autres contexte et d’autres territoires. La bibliothèque devient une mémoire active et transmissible sur les territoires dans le même sens que les logiciels libres, Wikipedia ou les Licences Creative Commons produisent les conditions d’une connaissance partagée entre tous. Dans les Fablabs, les bibliothèques d’objets sous licence libre, reproductibles à l’infini, sont en cours de constitution et donnent lieu à un partage de code, de tutoriaux et d'expériences ainsi qu'on peut le voir sur des sites d'échange de fichiers numériques comme Thingverse ou Instructables. La bibliothèque devient le soutien documentaire du tiers-lieu pour fabriquer à terme l’histoire de la production des savoirs issus de l’intelligence collective. L’objet qui se fabrique devient un récit, une archéologie, une mémoire, dont on peut raconter l’histoire et transmettre l’expérience. Le portail de partage de projets Fabble revendique pleinement ce principe en valorisant plus de 400 projets à différentes étapes de réalisation sur un positionnement clair : « Making stories of Making something ».

Conclusion

La bibliothèque spéculative est un laboratoire de nouvelles formes de travail et de construction des savoirs. Espace d’apprentissage des nouveaux modèles, elle diffuse une culture contributive auprès des publics pour faire et produire le territoire des biens communs3.
Les questions qui se posent au final sont plurielles : quel est exactement ce concept de makerspace dédié à la bibliothèque ? Quel est sa place dans l’écosystème global de la bibliothèque ? Quel politique documentaire hybride impose t-il ?
C’est l’endroit du faire, créateur et producteur de connaissances partagées entre tous, Fablab social et territorial piloté par des Bibliomakers. On les connaît déjà, ils sont référencés, compétents et commencent à intégrer l’espace de la médiathèque.
La bibliothèque spéculative est un lieu expérimental, porté par l’imagination et l’intelligence collective dans la fabrique autonome des territoires de proximité ; territoires « open source » dont il reste à penser la dynamique et les potentiels.


Notes

[1]WAQUET Françoise (2015) L’ordre matériel du savoir, CNRS Editions  p.15

[2]Id, p.17

[3] Nous renvoyons ici parmi, les nombreuses définitions des "Biens Communs", à l'approche qu'en donne le Collectif SavoirsCom1 dans son Manifeste, qui lui préfère le terme de "Communs". Un autre éclairage intéressant figure dans le dictionnaire de recherche participative DicoPart publié par Groupement d'intérêt scientifique Démocratie et Participation.

Tags : Innovation numérique, Bibliomaker, Fablab, Bibliothèque contributive, Economie participative, Biens communs, Logiciels libres, Imprimante 3D, Thingverse, Instructables, Fabble, RepRap, MoviLab

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