Le modèle de co-construction de savoirs : un enjeu d'innovation pour les bibliothèques ? (2/3) Par Pascal Desfarges

Par Catherine MULLER le 05 avril 2016

Pascal Desfarges, spécialiste des territoires et de l'innovation numérique en bibliothèques, intervient régulièrement auprès de ces structures culturelles pour décrypter les nouveaux moyens d'innover dont elles disposent pour hacker, détourner, remixer, partager, participer et inventer la bibliothèque de demain. Il s'intéresse dans un premier billet à l'émergence du nouveau paradigme de "bibliothèque spéculative", qui repose sur un écosystème de savoirs et savoirs-faire sur le modèle des tiers-lieux de fabrication. Il montre ici comment ces modèles socio-techniques propres sont appelés à être progressivement intégrés dans le contexte de mutation et d'innovation des bibliothèques.

 

Makers et tiers-lieux de fabrication: un modèle socio-technique à intégrer dans l’écosystème de la bibliothèque

L’émergence des tiers-lieux de fabrication (Fablab, Makerspace, Hackerspace) met à jour un certain nombre d’enjeux structurels, portés par ces lieux en voie d’institutionnalisation au cœur des territoires. Ces lieux d’expérimentation questionnent les notions de travail, d’ingénierie de projet, de partage des connaissances et fonctionnant sur un modèle pair à pair. L’identité de ces lieux est sans cesse en mouvance. Il est donc difficile d’établir une classification précise ; c’est ce qui fait justement leur singularité puisque le processus de renouvellement permanent des modèles dans le faire est le principe même de leur raison d’être.

Chaque tiers-lieu a sa spécificité en fonction du contexte territorial, des ressources dont il dispose et de la communauté qui le compose.

On peut néanmoins établir aujourd’hui dans leur positionnement des éléments de différenciation :

  • Fablab

Lieu de fabrication et de bricolage numérique répondant aux principes de la Charte des Fablab (2005)

  • Makerspace

Lieu de fabrication et de bricolage numérique qui ne répond pas nécessairement à la Charte des Fablab (pas nécessairement le même mode de gouvernance ou de gestion)

  • Hackerspace

Lieu de fabrication et de bricolage numérique qui repose sur les principes de l’activisme ("hacktivisme") centré sur la dimension politique des technologies et de leurs usages.

  • Troisième lieu

Le « troisième lieu » n’a pas comme objectif principal la fabrication, son principe premier est de favoriser le lien et l’interaction sociale dans des logiques communautaires et collaboratives. Le « troisième lieu » est aujourd’hui largement investi dans les médiathèques mais peut évidemment s’inscrire dans d’autres types de lieux des Idea store londoniens à la laverie de Chicago ou la quincaillerie numérique à Guéret ( voir à ce sujet le travail éclairant de Mathilde Servet1). 

Quels sont les enjeux croisés des deux types de structures ?

Ils sont peut-être à trouver dans un dialogue à construire entre des bibliothèques qui questionnent leur identité et des lieux alternatifs qui en inventent une autre dans les modes de construction des savoirs et savoir-faire. Les tiers-lieux de fabrication comportent un certain nombre de traits structurels dont on peut se demander quels enjeux ils portent pour une bibliothèque et comment les intégrer au cœur des collections et du projet de service.

On peut distinguer certains vecteurs structurels, que portent les tiers-lieux de fabrication, et qui peuvent être intégrés au modèle "classique" de la bibliothèque :

  • Emergence d’un nouveau système technique et d’une nouvelle grammaire
  • Développement d’un socle de compétences fondamentales impliqué dans les métiers et l’économie du futur
  • Un autre modèle de production des connaissances et de l’apprentissage instaurant un autre rapport au savoir et une autre perception de la notion de travail
  • Une autre sociabilité sur les territoires : des communautés apprenantes et contributives productrices de valeur et de biens communs
  • La culture des tiers-lieux héritière dans son origine de l’éthique des logiciels libres, la culture hacker et les arts numériques

Émergence d’un nouveau système technique et d’une nouvelle grammaire

On pourrait faire le parallèle avec l’avènement de l’imprimerie à la Renaissance, période qui a vu apparaître la figure de l’ingénieur et de la mécanique produisant un nouveau système technique. Bertrand Gille2 décrit bien ce phénomène structurel dans l’histoire où la convergence progressive des technologies dans un système cohérent impose un autre ordre. Cette notion de « système technique » implique pour l’historien l’émergence d’un système social correspondant. Les tiers-lieux de fabrication représentent bien un exemple concret de mise en place progressive d’un nouveau système technique ou l’idée de fabrication s’impose autour de l’imprimante 3D et des technologies complémentaires.
 

Ces technologies composites s’appuient sur une dynamique distribuée de compétences partagées. La question qui se pose ici pour les bibliothèques n’est pas de savoir si un Fablab est nécessaire dans une bibliothèque mais comment ce nouveau système technique toujours dynamique et en évolution permanente peut s’intégrer dans la politique documentaire et la médiation en bibliothèque. En d’autres termes quel sens peut porter la fabrication additive, l’usage du dispositif « makey makey » ou la robotique programmable pour les enfants, dans la mosaïque de services de la bibliothèque.

La figure du Makerspace en bibliothèque représente un espace de médiation des cultures techniques et scientifiques, construit autour de projets concrets où l’on expérimente l’outillage et les procédures en en comprenant les enjeux. Cette logique ne s’arrête pas à la simple fabrication d’objets et peut s’étendre à la biologie ou le développement durable pour ces simples exemples. Le Makerspace s’appuie sur un socle d’outils combinables: imprimante 3D, numérisation, robotique, microcontroleurs, composants électroniques, découpe laser et vinyle,  fraisage, moulage, broderie, soudure etc. Cette ingénierie technique en médiation auprès d’une communauté permet d’apprendre en faisant et comprendre les mutations des systèmes techniques émergents.

On peut dégager un certain nombre d’axes sur lesquels la bibliothèque peut se positionner et s'imposer comme un lieu d’apprentissage où la découverte d’un socle de compétences structurelles impliquées dans les métiers du futur va de pair avec l'assimilation de la grammaire d’un nouveau système technique.

  • La fabrication additive ( par dépôt, stéréolithographie, frittage par laser)
  • L’apprentissage du code
  • La modélisation 3D
  • L’automatisme et l’interactivité ( Arduino, Raspberry,Touch Board, Chibitronics )
  • La robotique (Lego Mindstorms, Thymio, Dash and Dot )
  • Les technologies de l ‘interface ( datavisualisation, Leap Motion, Magicleap)
  • Les technologies immersives (Oculus Rift, Homido, Hololens)
  • Les capteurs

Fabriquer un robot, un synthétiseur, un drone, des capteurs de mouvement,  des buzzers, créer des circuits électroniques, apprendre à programmer et coder, construire des fichiers et univers 3D ; ces quelques exemples traduisent bien les premiers éléments d’une littératie du faire. La bibliothèque est alors l’espace d’apprentissage de compétences essentielles en cours d’émergence autour de nouveaux métiers. Sensibiliser les populations sur les territoires urbains ou ruraux à l’appropriation de ces compétences est un enjeu majeur car elles vont bientôt intégrer transversalement tous les secteurs d’activités qu’ils soient sociaux, culturels ou économiques (voir à ce titre les analyses de Michel Lallement3).

Faire pour apprendre : un autre modèle de production des connaissances et d’apprentissage

Ce modèle d’apprentissage par le faire trouve une de ses origines dans les années 1980 chez le théoricien de la pédagogie Donald Alan Schön. S’inspirant de la logique de l’architecture, il réfute l’idée de l’action comme application d’un système de règles préétablies et remet en cause l’idée que seul le monde académique possède les clés de la connaissance scientifique. Dans cette optique, dans son ouvrage « the reflective Practitioner » (1983) il défend l’idée du projet comme producteur de connaissance où il faut faire pour apprendre et apprendre pour faire. Il définit ainsi une stratégie d’apprentissage par la pratique où le praticien réflexif s’oppose au savoir ou à la théorie appliquée. Sur cette idée il défend les notions de pratiques, actions, expériences dans des méthodologies interactives, participatives et collaboratives.

Les tiers-lieux de fabrication et le mouvement des Makers défendent une logique équivalente autour de pratiques productives communautaires dans la constitution d’un savoir et de savoir-faire collectifs et accessibles à tous.

Au-delà du simple « Fablab en bibliothèque », l’enjeu est d’imaginer comment ce modèle communautaire de construction de la connaissance peut s’impliquer dans l’offre de service et les dispositifs de médiation et d’actions culturelles de la bibliothèque. L’ingénierie de projet collaborative devient un modèle d’accès à la connaissance au même titre que les dispositifs de médiation des ressources et des collections, et pour les bibliothécaires de nouvelles compétences à intégrer dans la production de projets. Ce modèle d’apprentissage peut trouver son extension dans le concept d’ « active learning »  en cours de réflexion autour des bibliothèques universitaires, pour des pédagogies innovantes mettant l’étudiant en position participative et contributive.

Un autre modèle social : la bibliothèque comme communauté apprenante productrice de biens communs

Pour Jay Silver, maker et chercheur au MIT, le mouvement des Makers ne peut se résumer à ses outils ; l’imprimante 3D, les robots ne sont pas l’essentiel : « the maker movement is not about stuff we can make, its about the meaning we can make ». Pour lui, il s’agit d’un point de vue sur le monde. Il est de notre possibilité de créer notre propre point de vue et de créer notre propre monde avec nos mains. Créer notre propre monde, c’est bien là où la bibliothèque peut intervenir dans ses pratiques culturelles et ses dispositifs documentaires autour du sens et de la création. Il s’agit ici de reconstruire le monde autrement, de le recomposer par le partage et la contribution. La valorisation des productions et des savoir-faire par une communauté produit de la valeur. Les pratiques sociales identifiées dans les tiers-lieux de fabrication, rejoignent ici celle de la bibliothèque participative ou contributive qui axe sa médiation sur le lien social et le partage ("la bibliothèque 3ème lieu") et sur la dimension de design social, où le lecteur devient contributeur en terme de projets, de ressources, de compétences, d’expériences pour le projet de service de la bibliothèque.

La culture des tiers-lieux à intégrer dans le projet de la bibliothèque

Les tiers-lieux de fabrication sont l’héritage d’une culture hybride croisant les logiciels libre et l’open source, les espaces publics numériques, la culture et l’éthique des Hackers et qui prend ses racines dès les années 1980 avec le Chaos Club Computer à Berlin et Hambourg (1981). Ces cultures numériques s’appuient toutes sur une culture du réseau en mode distribué. Le « peer to peer », modèle de distribution de l’information, favorisera le partage et la contribution. Cette culture fera émerger les premiers éléments du  paradigme collaboratif et de l’économie contributive qui impactent aujourd’hui toutes  les formes d’organisation et les modèles culturels, économiques et sociaux.

La culture « Hacker » et libriste porte des valeurs, des modes de gouvernance, des processus de production et un positionnement autour de l’accès aux savoirs à intégrer dans la dynamique de la bibliothèque.

Elle devrait être plus largement représentée dans les collections et les ressources de la bibliothèque. Elle doit pouvoir s’intégrer dans les projets de médiation et de programmation mais aussi au sein même des équipes à travers les méthodes, les outils et les projets transversaux. 

A suivre le 19 avril, le dernier épisode : « Un Fablab dans la bibliothèque » : potentialités et convergence.


Notes

[1]SERVET Mathilde (2009). Les bibliothèques troisième lieu. Mémoire de fin d’études du diplôme de conservateur des bibliothèques.

[2]GILLE Bertrand (1978), Histoire des techniques : Technique et civilisations, technique et sciences (dir), Gallimard, collection La Pleïade ; Les Ingénieurs de la Renaissance, Seuil, collection Points Sciences.

[3]LALLEMENT Michel (2015), L’âge du faire, éditions du seuil, 2015.

Tags : Makerspace, Tiers-lieux de fabrication, Innovation en Bibliothèque, Co-construction des savoirs, Bibliothèque spéculative, Innovation numérique, Culture numérique, Identité professionnelle, Michel Lallement, Bertrand Gille, Mathilde Servet, Jay Silver

Liens réseaux sociaux