Pratiques d’emprunt de livres numériques en bibliothèques : la plateforme grenobloise Bibook - épisode 3

Par Emmanuel BRANDL le 24 novembre 2015

Écologie de l'emprunt de livres numériques

Gros, moyens ou petits emprunteurs… Des écarts très marqués

L’analyse quantitative des pratiques d’emprunt permet de dégager 3 grands types d’emprunteurs-lecteurs ou bibookis. La figure 1 ci-dessous offre un point de repère historique.

Figure 1 : une typologie des emprunteurs

Ceux que l’on a placés dans la catégorie des « gros emprunteurs-lecteurs » empruntent 20 ebooks et plus sur la période considérée. Pour certains, on peut douter que l’ensemble des ebooks empruntés soit réellement lus puisqu’on comptabilise jusqu’à 97 emprunts sur 6 mois.

Quoiqu’il en soit, ces gros lecteurs sont peu nombreux : 3 hommes (47, 61 et 71 ans) et 2 femmes (41 et 70 ans) et ne représentent que 1,3% des bibookis et 7,5% des emprunts. L’âge moyen de ces « boulimiques » de l’ebook est de 58 ans. Ils se recrutent aussi bien chez les hommes que chez les femmes (même si l’on compte 1 homme de plus), mais plutôt dans les PCS+. Il est à noter que tous sauf un homme ont emprunté à la fois de la fiction et de la non-fiction, avec cependant une forte majorité de « fiction », puisque ce genre littéraire représente 85% des emprunts.

Figure 2 : répartition des bibookis selon le nombre de livres empruntés

Source : enssibLab

Les emprunteurs-lecteurs « moyens » (de 10 à 19 livres) sont aussi relativement peu nombreux par rapport au total (34 personnes) : ils représentent 8,7% des bibookis et 27,5% des emprunts. Leur âge moyen est de 57 ans.

Ils se recrutent principalement parmi les PCS+ puisqu’en agrégeant les professions libérales et cadres supérieurs avec les professions intermédiaires, on obtient 47% de cette population. Les choix entre genres littéraires sont très favorables au genre « fiction » qui représente 78% des emprunts. Enfin, on compte une très nette majorité de femmes, qui, en étant 25 sur 34, représentent 73,5% de cette population.

Quant aux « faibles emprunteurs-lecteurs » (de 1 à 9 livres), ils représentent une très large majorité des bibookis emprunteurs (352 personnes). On compte là encore une majorité de PCS+, car elles représentent 58% de cette catégorie. À l'inverse des deux autres catégories, alors que celle-ci couvre 90% des emprunteurs, elle couvre 65% du total des emprunts : on a ici davantage de personnes qui empruntent globalement moins.

Ce résultat s’inscrit à nouveau dans une tendance plus générale, avec comme particularité que les écarts sont (beaucoup) plus marqués que pour le livre papier : « La proportion de ceux qui lisent un petit nombre de livres s’est nettement accrue depuis le début des années 1970 : de 24 à 38 % pour ceux qui ont lu de 1 à 9 ouvrages. En revanche, la part de gros lecteurs (20 livres et plus) a baissé de 28 à 16 %. »[1]

Figure 3 : une augmentation progressive du nombre de petits lecteurs

L’âge moyen des « faibles emprunteurs-lecteurs » est inférieur aux autres catégories, avec une moyenne de 47 ans, et on y trouve 68% de femmes. Le genre littéraire plébiscité est encore celui de la fiction, avec 760 emprunts sur 993, soit 76,5% des emprunts. Notons cependant que 25% de ces bibookis ont effectué un double emprunt, fiction et non fiction.

Deux enseignements nous semblent intéressants à retenir :
1) Les variables qui semblent faire la différence entre ces trois catégories de bibookis sont donc celles du sexe et de l’âge, lequel permet de distinguer significativement les deux premières catégories de la troisième. Ce qui est intrigant, c’est qu’habituellement, dans les enquêtes, la PCS d’appartenance fait la différence entre les catégories de lecteurs. Or, ici cette variable n’opère pas. Ce sont les variables de genre et d’appartenance générationnelle qui semblent plutôt marquer la logique des usages. C’est ainsi qu’à l’intérieur même de la catégorie des emprunteurs se dessinent des différences plus fines et plus robustes référées à des variables telles que le sexe et l’âge.
2) Si le genre littéraire « fiction » est dominant dans les emprunts comptabilisés, il ressort clairement qu'il n'est pas exclusif d'emprunts non fictionnels, et que c'est d'abord une logique de double emprunt (fiction / non fiction) qui domine la réalité des usages de Bibook.

 

Ebook et livre papier : intensification et migration des usages

Les études qui portent sur les usages du livre numérique restituent toutes que les usagers d’ebooks sont aussi de « grands lecteurs » (de livres imprimés)[2]. Encore récemment, une étude confidentielle menée au sein d'une bibliothèque publique rend compte que « 51% (des personnes ayant répondu au questionnaire sur l’usage des liseuses) déclarent lire plus de 20 livres par an, et 26% déclarent lire entre 10 et 19 livres par an»[3].

En l’occurrence, nos résultats invitent étrangement à nuancer cette unanimité. Si on constate ici aussi que 21% du corpus a emprunté 20 livres papier et + sur l’année[4], on constate parallèlement que 38% n’a emprunté aucun livre papier. En outre, ce qui est remarquable c’est que le profil sociologique de ces bibookis est identique.

Figure 4 : profil des emprunteurs de livre numérique seulement

Source : enssibLab

Ainsi, pour 21% des bibookis, le livre numérique arrive en complémentarité du livre papier et indique alors une intensification de la pratique[5]. Cette catégorie de bibookis semble être aussi celle des « grands lecteurs », ces « dogmatiques de la lecture » qui, selon F. Paquienséguy[6], s’inscrivent dans une forme de rationalisation de l’activité de lecture et ont tendance pour cela à user du livre numérique pour multiplier à l’envie les lieux et les moments de lecture, pour lire davantage et de façon plus variée.

A contrario, il ressort que, pour 38% des bibookis, le livre numérique emprunté en bibliothèque est exclusif d’un emprunt papier. Comme on ne connaît pas la date d’inscription en bibliothèque, on ne peut en conclure qu’il s’agit de nouveaux inscrits qui viennent là spécifiquement pour avoir accès au prêt de livres numériques. Il peut tout aussi bien s’agir de ce que F. Paquienséguy appelle des « migrants »[7], c’est-à-dire des lecteurs de livre papier qui sont passés au « tout numérique ».

Conclusion générale et prolongements

Cette étude doit être suivie d’autres. Car il nous semble en réalité que les résultats obtenus ici participent moins d’une meilleure connaissance du lectorat numérique en bibliothèque, que d’une (première) connaissance même de ce lectorat.

Les résultats obtenus ici montrent :
1- que l’emprunt de livres numériques en bibliothèque est une pratique culturelle socialement non aléatoire,
2- qu'avec quatre spécificités, le profil des bibookis ne recouvre pas complètement le lectorat numérique des études menées sur Internet et sur les pratiques d’achat,
3- que des variables comme l’âge et le sexe (surtout, avec une très nette supériorité des femmes) structurent les comportements au-delà de l’origine sociale,
Par ailleurs, rappelons que :
- l'on a pu constater un monopole éditorial (Gallimard),
- deux comportements diamétralement opposés dans le rapport au livre papier et au livre numérique : le livre numérique peut être et tout à la fois ne pas être exclusif du livre papier,
- la moyenne des emprunts par personne reste faible.

 

Insistons sur le deuxième point. Cela semble souligner le fait que, premièrement, le lectorat numérique de ces dernières études n’est pas la totalité du lectorat numérique, et deuxièmement, que des variables comme l’« écosystème », composé de médiations, de dispositifs sociotechniques, de lieux, de conditions techniques d’accès, de coût, etc.[8], sont des facteurs déterminants du lectorat numérique, aux côtés des variables sociodémographiques et socioculturelles.

Si les variables sociodémographiques sont déterminantes dans la construction des habitudes culturelles qui permettent de « lire » des dispositifs et toute forme d’offre culturelle[9], ces dispositions sont activées par la mise en place et en scène de dispositifs concrets (objets, sites, procédures, lieux, etc.) permettant l’apprentissage, l’initiation, la sensibilisation[10]. Une « offre » est, finalement, toujours une « manière d’offrir ». Une étape ethnographique couplée d’entretiens approfondis permettrait de mener une analyse de ces « dispositifs sociotechniques »[11] mis en œuvre et du sens (du poids) qu’ils prennent pour les acteurs dans leurs stratégies d'appropriation de l'ebook.

Il reste donc notamment à produire une enquête sur les usages sociaux du livre numérique et des intérêts qui les sous-tendent, et la liste des questions, ici non exhaustive, est déjà longue : quel est le rapport que nos emprunteurs-lecteurs entretiennent avec le livre numérique en bibliothèque ? Pourquoi empruntent-ils et lisent-ils des ebooks (hypothèse de la lecture sur mobile) ? Empruntent-ils et lisent-ils tous des ebooks de la même façon, pour les mêmes raisons, avec les mêmes intentions ? Quelle légitimité revient à chacun des supports et des contenus (lit-on la même chose quel que soit le support) ? Peut-on dégager des typologies de lecteurs et de lectures (et le numérique modifie-t-il la définition du lecteur et de la lecture que nous avons aujourd'hui) ? Pourquoi certains emprunteurs-lecteurs sont-ils seulement emprunteurs-lecteurs d’ebook ? Comment ces emprunteurs-lecteurs sont-ils devenus emprunteurs-lecteurs d’ebook (quel en a été le « déclencheur ») ? Les choses sont-elles identiques selon que l’on est un homme, une femme, urbain, enseignant, etc. ? Comment se structure une « carrière » de lecteur sur support numérique ?

Dans le prolongement d’une telle approche, et au-delà de la bibliothèque elle-même, il reste aussi à mieux comprendre les processus par lesquels se diffuse et s’acquière la culture de la lecture (sur support) numérique[12], dit autrement, il reste à analyser les processus de socialisation au numérique. Culture de la lecture (sur support) numérique dont il est grandement probable donc qu’elle soit elle-même liée plus largement à l’acquisition d’une « culture numérique » ou encore d’une littératie liée aux TIC aujourd’hui. Culture numérique dont il y a aussi lieu de penser qu’elle est aujourd’hui, ou tend à devenir, elle-même constitutive du « capital culturel »[13] dont on sait l’importance fondamentale qu’il revêt dans nos sociétés, notamment en termes de démocratisation culturelle, de conditions d’accès à la culture et au savoir.


Notes

[1] Centre d’observation de la société, « Les français lisent toujours autant », http://www.observationsociete.fr/les-fran%C3%A7ais-lisent-toujours-autant, 8 nov. 2015.

[2] En 2000, le « gros lecteur » (de livre papier) représentait 44% du total des usagers des bibliothèques, le genre le plus lu était alors le roman contemporain (41%), J-F. Hersent, Sociologie de la lecture en France : état des lieux (essai de synthèse à partir des travaux de recherche menés en France), DLL, juin 2000, p. 43.

[3] M. Verdi, Résultats du questionnaire prêt de liseuses – Médiathèque Meyzieu, document interne, enssib, 2015. Selon OpinionWay (2012), « 26% des lecteurs de livres numériques lisent plus de 20 livres papiers par an ».

[4] Les données sur le livre numérique portent sur la période considérée, tandis que les données sur le livre papier portent sur l’année civile révolue.

[5] L’analyse quantitative ne permet pas de donner plus d’explication avérée à ces résultats (répondre à la double question « pourquoi et comment ? »). Cependant, avec le livre numérique, on assiste à la fois à une diversification des lieux et des modalités de la pratique (Ph. Coulangeon, Sociologie des pratiques culturelles, Op. Cit., p. 51), on peut donc supposer (hypothèse à vérifier) que le support numérique permet de diversifier les lieux et les temps de la lecture de livre, l’ebook devenant comme l’équivalent du livre de poche.

[6] F. Paquienséguy, Le lectorat numérique aujourd’hui : pratiques et usages, éd. Des archives contemporaines, 2015.

[7] F. Paquienséguy, Le lectorat numérique aujourd’hui : pratiques et usages, Op. Cit., p. 71 et plus.

[8] Il reste à faire l’analyse complète de ces médiations.

[10] M. Roselli et M. Perrenoud, Du lecteur à l’usager. Ethnographie d’une Bibliothèque Universitaire, PUM, 2010 ; Cl. Poissenot et S. Ranjard, Usages des bibliothèques. Approche sociologique et méthodologie d'enquête, Presses de l'enssib, Coll. Les cahiers de l'enssib, 2005.

[11] Daniel Peraya, « Médiation et médiatisation : le campus virtuel », Hermès, n°25, 1999, p. 153-168, in Després-Lonnet (M.), Temps et lieux de la documentation : transformation des contextes interprétatifs à l’ère d'internet, Library and information sciences, Université de Lille, 2014, https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01094789

[12] La famille est bien entendu un lieu privilégié de transmissions des savoirs, mais les réseaux familiaux ne sont pas seuls à intervenir ; les réseaux de sociabilité amicale adultes et surtout adolescents, physiques et virtuels, jouent un rôle primordial dans la diffusion de la culture comportementale. Pour ce qui est des réseaux de sociabilité physiques, voir D. Pasquier, Cultures lycéennes, la tyrannie de la majorité, Paris, Éd. Autrement, coll. Mutations, 235, 2005.

[13] P. Bourdieu, « Les trois états du capital culturel », in Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 30, novembre 1979, pp. 3-6.

 

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