Pratiques d’emprunt de livres numériques en bibliothèques : la plateforme grenobloise Bibook - épisode 2

Par Emmanuel BRANDL le 10 novembre 2015

Un « lectorat numérique » qui se calque sur le public des bibliothèques ?
Oui, mais pas seulement...

Nous restituons ici la partie des résultats de l'enquête qui porte sur les usagers et les usages de la plateforme Bibook évoquée dans l'épisode 1. A partir des résultats les plus représentatifs, on peut identifier quatre spécificités majeures propres au lectorat numérique et au profil type de l'emprunteur.

Des profils sociaux propres aux pratiques de lecture

Du point de vue des « bibookis » (les inscrits à la plateforme Bibook), si on s’attarde sur l’appartenance sociale, nous retrouvons ici les logiques qui président aux pratiques culturelles, et spécifiquement à la lecture, puisque 34% de la population des « bibookis » est composée de professions libérales/cadres supérieurs et 22% de « professions intermédiaires »1. Ce qui représente 56% du corpus relevant de ce qu’il est convenu d’appeler les PCS+ (Professions et Catégories Socioprofessionnelles supérieures), alors que ces deux catégories cumulées représentent, selon les sources, de 20 à 23% de la population française totale (Insee, 2013).

Ces résultats témoignent d'une récurrence tenace : en « 1995 comme en 1979, les usagers des BM (Bibliothèques municipales) proviennent surtout de milieux socioculturels favorisés. Près du tiers (30%) est composé d’étudiants, et on trouve 9% de cadres et professions libérales, alors que ces derniers ne représentent qu’à peine 6% de la population totale, selon l’INSEE. Les enquêteurs ont dénombré 18% de retraités (ils constituent 19% de la population totale) ; en revanche, les employés et personnels de service (17% de la population totale) ne sont que 14% et les ouvriers (14% de la population totale), moins de 4%. »2

Figure 1 : distribution des « bibookis » par PCS d'appartenance

Source : enssibLab

A la suite de résultats d’enquêtes préalables3, on peut supposer que ces catégories dites « moyennes et supérieures » bénéficient d’un niveau de formation relativement élevé (et surtout plus élevé que les autres catégories), mais aussi d’une latitude plus importante que celle des employés en termes de  gestion du temps4 et d’un rapport à la lecture déterminé par une forme de « bonne volonté culturelle ». Ajoutons que ce sont aussi pour ces PCS que la bibliothèque constitue le plus un lieu ou un « espace social et culturel » réel ou virtuel, contrairement aux catégories sociales dites « défavorisées » pour lesquelles la bibliothèque est d’abord un lieu physique de convivialité : « Ces équipements culturels cherchent à innover et à se constituer en un ‘troisième lieu’, intermédiaires entre les sphères domestique et professionnelle, ouverts à des usages de plus en plus distants des modèles savants de la lecture publique »5.

En outre, il est nécessaire de garder en mémoire le fait que le livre numérique relève de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui les NTIC, les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Or on sait que, si les effets de démocratisation de l’accès à ces technologies (coût réduit) et les stratégies marketing en font des objets de convoitise, ce sont les catégories sociales supérieures (et plus précisément, ce que P. Bourdieu a appelé la « petite bourgeoisie nouvelle »6) qui ont le plus de penchant pour tout ce qui relève de ces nouvelles technologies : « (…) l’appartenance à un milieu social supérieur ou la possession de diplômes universitaires sont associées à une plus grande familiarité des instruments et technologies de l’information. »7

Ajoutons enfin que le livre numérique relève aussi de ce qu’il est d'usage d’appeler « l’immatériel ». Cependant, il s’avère que la différenciation des attitudes vis-à-vis de la lecture est profondément enracinée dans les modes d’existence des individus8. En effet, les catégories sociales qui lisent le plus ne sont pas seulement celles qui ont le plus de « capital culturel » mais aussi celles « dont l’activité professionnelle relève plutôt des services et de l'immatériel, tandis que les catégories qui lisent le moins exercent plutôt dans l’ordre de la production matérielle »9.

Figure 2 : une pratique d’emprunt socialement non aléatoire

Source : enssibLab

On voit sur le graphique ci-dessus, via les histogrammes et, surtout, les courbes de tendance, que la structure du lectorat des quatre principales maisons d’édition est identique (AAC = artisans, commerçants, chefs d’entreprises). La pratique d’emprunt-lecture d’ebooks semble donc bien se définir comme une « pratique culturelle socialement non aléatoire ».

 

Des bibookis locaux et urbains

Première spécificité : l’origine géographique des usagers de Bibook souligne qu'il s'agit essentiellement d'un public local (isérois à 95%) et urbain. Ils viennent d’abord de Grenoble et de sa proche banlieue (83%). Cela signifie qu’un service en ligne, accessible depuis toute la France, n’est en réalité utilisé en grande majorité que par des personnes habitant à proximité des bibliothèques concernées (les bibliothèques municipales équipées).

Les conditions d’adhésion (le fait de devoir se rendre à la BMG - Bibliothèque municipale de Grenoble - par exemple pour s’inscrire), plus que l’adhésion elle-même, peuvent ici être déterminantes. Parmi les facteurs explicatifs, il faut aussi prendre en considération le fait que, dans les représentations sociales, la bibliothèque est certainement l’équipement culturel « de proximité » (sociale et géographique10) par excellence : « La bibliothèque municipale est dans l’ensemble perçue comme tout à fait proche du domicile ou du lieu de travail (encore plus chez les inactifs, contrairement aux 20-24 ans et, dans une moindre mesure, les petits emprunteurs et petits acheteurs) »11.

Féminisation et vieillissement du lectorat

Par rapport au lectorat d’ebooks tel qu’il est restitué dans les enquêtes menées en dehors des bibliothèques (Ipsos, 2015 ; Opinion Way, 2014 ; Livres Hebdo, 2014), on constate une deuxième spécificité, qui est une plus grande féminisation de la pratique : notre corpus comprend 70% de femmes (alors qu'elles représentent 51,5% de la population nationale - Insee, 2015). La domination quantitative des femmes s’effectue quelle que soit la classe d’âge et la PCS concernée.

Nos résultats s’inscrivent pleinement dans une tendance générale à la féminisation des pratiques culturelles depuis la fin des années 60, phénomène particulièrement marqué dans le cas de la lecture : « en matière de lecture de livres, le constat est sans appel : les femmes sont plus nombreuses à lire des livres (38 % des hommes déclarent n’en avoir lu aucun au cours des 12 derniers mois contre 25 % des femmes) »12. De fait, cela suppose que la pratique de la lecture de livres numériques s’apparente, dans ses logiques socioculturelles, à une pratique culturelle et à la lecture du livre, au sens de livre papier.

Figure 3 : répartition des « bibookis » par sexe

 

Emprunteurs seuls

Ensemble

Sexes

Nombre

Part

Nombre

Part

Femmes

267

68,2%

346

70,2%

Hommes

124

31,7%

147

29,8%

Total

391

100%

493

100%

Source : enssibLab

La troisième spécificité est générationnelle :  le « bibooki » est globalement plus âgé que les résultats d'enquêtes annuelles ne le mentionnent habituellement. De fait, si le profil du lectorat identifié par les enquêtes est assez bien corroboré par celui de Bibook : lectorat issu de populations plutôt urbaines13, appartenant généralement à une catégorie socioprofessionnelle supérieure (36 % à 49%) et habitant surtout la province (78%)14, le profil du lecteur (de livre numérique) diverge. D'après les chiffres nationaux, le lecteur numérique est en effet plutôt un homme (52% à 63%) de moins de 35 ans (55%) - âge moyen : 32 ans. La moyenne d’âge des  « bibookis » est quant à elle de 48 ans et la classe d’âge la plus représentée est celle des 50-64 ans, sachant que les « + de 50 ans » représentent plus de la moitié de notre échantillon.

Les grands absents parmi les « bibookis » sont les 25-29 ans. En l’occurrence, les jeunes de cette tranche d’âge soit fréquentent l’université (ce qui est d’autant plus vrai qu’ils sont habitués des bibliothèques), soit ne fréquentent pas les bibliothèques. De plus, si l’on sait que la multi-inscription en bibliothèque est un fait général très rare, on peut alors penser que les 25-29 ans statistiquement susceptibles de fréquenter les bibliothèques sont probablement déjà inscrits ailleurs, dans une bibliothèque d’étude : « La présence des jeunes de 20-24 ans qui poursuivent des études supérieures dans les bibliothèques municipales est nettement plus faible que celle de leurs cadets et de leurs aînés, ce qui s’explique par leur fréquentation des bibliothèques d’études (universitaires ou autres). »15

Là encore, nos résultats s’inscrivent dans un processus global d’évolution des pratiques culturelles. D'après les études d'O. Donnat déjà citées, ce vieillissement doit quelque chose à l’accroissement du poids des seniors dans la population française, à l’évolution de leurs modes de loisirs - davantage tournés vers les sorties, mais aussi à une relative désaffection des jeunes.

La « fiction », genre littéraire préféré de tous les lecteurs

Alors que la fiction représente 65% du catalogue Bibook, on constate que 78% des téléchargements sont effectués dans le genre littéraire « fiction » (lecture dite « de divertissement »), contre la non fiction (lecture dite « documentaire »)16.

Enfin, la quatrième spécificité de notre corpus tient peut-être au fait que la préférence pour le genre fictionnel est vérifié aussi bien pour les femmes, résultat relativement connu, que pour les hommes, ce qui pour le coup, est un résultat moins connu. En effet, si globalement, le « lecteur traditionnel » (de livres papiers) « achète en librairie ou emprunte en bibliothèque, en priorité des ouvrages de fiction », il s’avère que les hommes lisent plutôt des ouvrages techniques, des magazines, des manuels, et entretiennent un rapport plus utilitaire à la lecture que les femmes qui lisent d’avantage des ouvrages suscitant l’évasion17.

Si des explications comme une offre limitée ainsi qu'une capacité réduite des écrans à restituer de façon fine et en couleur des éléments graphiques, comme des plans descriptifs ou techniques, peuvent être mobilisées, il reste qu'elles permettent d'imaginer pourquoi, a fortiori, les hommes ne se dirigent pas vers des ouvrages techniques, elles ne disent rien de l'intérêt que ces hommes peuvent avoir pour le roman fictionnel. La question reste ouverte...

La bibliothèque comme contexte

Ce lectorat numérique semble correspondre à la typologie du public des bibliothèques : ici comme ailleurs, « l’influence du sexe reste nettement marquée. En 1995 comme en 1979, les femmes constituent près des 2/3 des inscrits (respectivement 61 et 62%) »18. Tendance que l'on retrouvera dans les enquêtes de 1997 et 200519. On peut en déduire que, comme pour la localisation géographique, le premier « filtre » (ou « biais ») c’est la bibliothèque : l’ensemble des dispositifs humains et socio-techniques qui définissent le cadre social qu’est la bibliothèque détermine le rapport que les individus entretiennent avec le prêt dématérialisé de livres.

Mais pas seulement, car nos résultats rejoignent le constat observé par F. Paquienséguy : il semblerait que l’on passe dans le temps d’une population à une autre, des hommes comme « early adopters », aux femmes comme « early majority »20. Et encore une fois, du point de vue des PCS, notre corpus reproduit des logiques sociales depuis longtemps et encore récemment analysées21.

Le profil « type » du « bibooki » est celui d’une femme d’une cinquantaine d’années, appartenant aux PCS+, habitant en zone urbaine (ici Grenoble) et lisant de la fiction.

 

Le troisième et dernier épisode a paru le 24 novembre. Il dessine une typologie des emprunteurs-lecteurs, revient sur la question du lien au livre papier, et enfin, il dégage les principales questions que poserait une enquête sur les usages sociaux du livre numérique en bibliothèque.


Notes

[1] Afin de rendre les résultats significatifs, et sur la base des nomenclatures agrégées opérées par l’Insee, nous avons opéré des regroupements des catégories initialement transmises par la BMG. Ainsi, les 30 catégories initiales ont été ramenées à 10. Par exemple, « Cadres de la fonction publique », « Professeurs, professions scientifiques », « Information, arts, spectacles », « Cadres administratifs et commerciaux », « Ingénieurs, cadres techniciens d’entreprises » et « Professions libérales » ont été regroupés sous la catégorie « professions intermédiaires ».

[2] J-F. Hersent, Sociologie de la lecture en France : état des lieux (essai de synthèse à partir des travaux de recherche menés en France), DLL, juin 2000, p. 52. D’après l’enquête Les bibliothèques, acteurs de l’économie du livre : L’articulation achat/emprunt (1994. Rapport définitif à paraître prochainement), les étudiants (et lycéens) représentent 23% des emprunteurs, les cadres et professions libérales 8%, les retraités 15%, les employés et personnels de service 16%, les ouvriers 8% (cf. Hervé Renard, “ Achat et emprunt de livres : concurrence ou complémentarité ? ”, BBF, n°5, 1995, pp. 26-34 et François Rouet, “ De la concurrence entre les pratiques d’emprunt et d’achat de livres : l’impossible simplicité ”, in B. Seibel (dir.), Lire, faire lire, Paris, Le Monde Éditions, 1995.

[3] Voir le livre fondateur de P. Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Minuit, 1979, qui établit une méthodologie d’enquête sur laquelle s’appuie nombre d’études dont celles menées depuis par le DEPS (Département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la culture et de la communication), et qui a posé des résultats depuis discutés mais jusqu'alors non démentis (sur ces points voir B. Lahire, La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte, 2004 ; Ph. Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Grasset, 2011).

[4] F. Paquienséguy, Le lectorat numérique aujourd’hui : pratiques et usages, éd. Des archives contemporaines, 2015.

[5] O. Zerbib, « Le livre numérique, une offre documentaire en voie d’apparition. Interrogations, anticipations et innovations dans les bibliothèques publiques de l’Isère », Etudes de communication, Le livre numérique en question, 14, 2014, p. 91-106. La question même de la proximité fait l’objet d’études : A-M. Bertrand, Les bibliothèques municipales et leurs publics. Pratiques ordinaires de la culture, Éditions de la Bibliothèque publique d’information / Centre Pompidou, 2001.

[6] P. Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Op. Cit.

[7] R. Establet, « Préface », in E. Pedler et O. Zerbib, Les nouvelles technologies à l’épreuve des bibliothèques, Bibliothèque publique d’information, 2001, p. 10.

[8] Ph. Coulangeon, Sociologie des pratiques culturelles, Repères, La découverte, 2005. Les résultats portent sur le livre papier.

[9] Ibid., p. 51. C’est moi qui souligne.

[10] La notion de « proximité » reste en effet à préciser : la proximité n’étant en matière d’équipement culturel pas limitée à la distance géographique au bâtiment.

[11] J-F. Hersent, Op. Cit.

[12] O. Donnat, « La féminisation des pratiques culturelles », Développement culturel, n°147, juin 2005, p. 3.

[13] Baromètre des usages du livre numérique, seconde vague, septembre 2012. Voir également Etude Hadopi - GLN sur les « Perceptions et usages du livre numérique », réalisée par l’institut IFOP - octobre 2014.

[14] F. Paquienséguy, « Usages et consommation d’e-books en France. Bilan des études françaises disponibles », Séminaire Ebook AN2: Liseuses et lecteurs, 2013.

[15] B. Maresca, « Les enquêtes de fréquentation des bibliothèques publiques », BBF, n°6, 2006.

[16] « La lecture livresque se décline en différentes fonctions sociales, selon la typologie de Gérard Mauger : ludique (qui n’est pas naturelle mais se construit), éducative, salutaire (fonction originelle) et esthétique (fonction la plus valorisée par l’école, le lycée en particulier, et la plus rare) », Ch. Evans, « Les pratiques de lecture contemporaines : un regard sociologique ».

[17] Ch. Horellou-Lafarge, M. Segré, Sociologie de la lecture, Repères, La Découverte, 2007. Nous en resterons ici au constat. Mais plusieurs hypothèses explicatives peuvent être formulées, dont la première est celle de l’offre, et la deuxième (elle-même pouvant déterminer pour une part au moins les logiques de l’offre) est celle de la capacité des écrans à restituer de façon fine des éléments graphiques, comme des plans descriptifs ou techniques. Voir aussi G. Mauger et Cl. Poliak, « Les usages sociaux de la lecture », in Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 123, juin 1998, pp. 3-24.

[18] JF Hersent, Op. Cit., p. 52.

[19] B. Maresca (avec F. Gaudet et Ch. Evans), Les Bibliothèques municipales en France après le tournant Internet. Attractivité, fréquentation et devenir, édition de la Bpi, 2007.

[20] F. Paquienséguy, Le lectorat numérique, Op. Cit.

[21] C. Lévy, Le roman d'une vie. Les livres de chevet et leurs lecteurs, Hermann, 2015.

 

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