Pratiques d’emprunt de livres numériques en bibliothèques : la plateforme grenobloise Bibook - épisode 1

Par Emmanuel BRANDL le 27 octobre 2015

Une étude quantitative sur le « lectorat numérique » en bibliothèque ?

Après 6 mois d’activité, il a paru pertinent et nécessaire à la Bibliothèque municipale de Grenoble (BMG) de chercher à caractériser les degrés d’appropriation de sa plateforme de prêt de livres numériques, Bibook, et de tester la pertinence envisagée du dispositif dans ses différentes composantes. C’est dans ce cadre précis que la bibliothèque municipale de Grenoble (réseau de 13 bibliothèques réparties sur la ville, ainsi que 8 autres bibliothèques d'institutions culturelles locales) et l’enssib ont envisagé une étude visant à qualifier le lectorat numérique dans son écosystème d'usages à travers une analyse statistique des données de Bibook. La demande formulée par la Bibliothèque municipale de Grenoble portait alors sur l’exploitation des fichiers d’emprunt de Bibook.

Contexte
Pour tester la mise à disposition de livres numériques en bibliothèque, mais aussi dans l’objectif de
repositionner la librairie « traditionnelle » comme médiateur de la vente de livres numériques en bibliothèque, le projet national « PNB » a été initialement pensé en 2011 autour de trois établissements (localisés à Aulnay-sous-Bois, Grenoble et Montpellier). Ce projet expérimental a en fait été lancé en 2012 pour quatre établissements pionniers: Aulnay-sous-Bois, Grenoble, Montpellier et Levallois, et plus récemment pour la ville de Paris. Il s’agit d’une initiative interprofessionnelle lancée par Dilicom (réseau du livre) et soutenue par le Centre national du livre (CNL) qui consiste en un dispositif d'échange d'informations (données commerciales, métadonnées descriptives, juridiques et techniques, données de gestion : état des droits de consultation, statistiques…) entre éditeurs, libraires et bibliothèques, dans le but de développer l'offre de livres numériques aux bibliothèques publiques. PNB a finalement été ouvert au public au second semestre 2014.

 

Précisons qu’il est délicat à partir de nos données de parler de « lectorat » numérique, c’est-à-dire d’un ensemble d’individus lisant effectivement des « livres numériques ». En effet, les données dont nous disposons portent sur des emprunts. Mais de fait, nous ne savons pas si les livres empruntés, ou si tous les livres empruntés, sont réellement lus[1].

Pour autant, nous pouvons supposer, sans pouvoir le vérifier, que les ebooks empruntés sont peu ou prou effectivement lus. En effet, quand on lit les précisions tirées du site de la BMG (« Les eBooks au format PDF et ePub sont lisibles avec Adobe Digital Editions sur PC, Mac, sur liseuse (Bookeen, Kobo, Sony Reader, etc.) ou encore tablette et smartphone (sous Android ou iOS) grâce aux applications Aldiko Reader ou Bluefire Reader »), on se dit que cet écosystème d’usages, à travers les formats d'eBooks, les supports, applications et logiciels nécessaires, peut paraître relativement complexe au non initié. Cela laisse supposer que la littératie minimale qui doit être acquise pour emprunter ces ebooks, ainsi que l’acquisition nécessaire d’un matériel au moins « de base », inscrivent les emprunteurs dans une démarche volontaire et active qui ne se résume vraisemblablement pas à un simple survol des livres empruntés.

C’est pourquoi la notion de « lectorat » de livres numériques nous semble pouvoir être retenue ici, tout en étant entendue au sens large, laissant place à toutes les formes d’expérience de la lecture numérique, de la lecture approfondie et linéaire, à la lecture transversale et en forme de « braconnage ». Notre enquête porte donc sur des inscrits et des téléchargements constatés, avec une comparaison effectuée aux emprunts de livres imprimés.

« Usage » ? « Usager » ?
La notion d’« usage » et d’« usager » dans cette étude ne répond que très partiellement aux préceptes méthodologiques et théoriques de la « sociologie des usages »[2]. En effet, une enquête de « sociologie des usages » viserait à « saisir la régularité et la récurrence des phénomènes en liaison avec certains facteurs (âge, sexe, milieu social et professionnel, mais aussi niveau technique du dispositif et formes d’appropriation élaborées par les usagers) »[3]. La méthodologie chercherait ainsi à saisir l’expérience que les individus font du livre numérique, et engloberait alors une démarche qualitative, absente dans le cas présent[4]. Notre approche, liée aux données disponibles, livre donc des éléments de réponse à la question des usages et des usagers en termes de « qui » et « quoi », ou de « qui fait quoi ? », mais pas en termes de « comment » ni de « pourquoi ». L’étude saisit la régularité et la récurrence des phénomènes en liaison avec certains facteurs (poids de l’âge, du sexe, du milieu social et professionnel, de l’origine géographique, etc.), sans en analyser, donc, les formes d’appropriation.

 

Au regard des chiffres à disposition, force est de constater que, comme le marché du livre numérique, le prêt de livre numérique apparaît bien restreint, et relève d’une niche. L’intérêt pour ce type de lectorat ne pourrait donc paraître que très relatif. Cependant, le déficit actuel de connaissance concernant ce type de lectorat rend cette étude utile : le « baromètre des usages du livre numérique »[5] n’a par exemple jamais porté sur le rôle des bibliothèques. Par ailleurs, l’ouvrage récemment paru de Laurent Soual sur Le livre numérique en bibliothèque ne livre aucune donnée chiffrée sur ce lectorat numérique[6]. Au-delà de quelques besoins immédiats, cette étude apparaît ainsi comme une étape :  elle doit permettre de commencer à cerner l’activité et asseoir quelques caractéristiques de ce lectorat.

Méthodologie
Un premier fichier Excel contenant les données « usages » et « usagers » a été livré par la BMG. Il comprenait 35 variables en colonne : titres, auteurs, éditeurs, sexes (2 critères), âges (6 classes d’âge), PCS (31 critères), identification adhérent (19 critères), dates, adresse, bibliothèques (14 critères), ISBN, prix, etc. Initialement ce fichier comptabilisait 3621 lignes (désignant de façon supposée autant d’emprunts). Un deuxième fichier contenant le catalogue Bibook comprenait une cinquantaine de variables en colonne (titre, auteur, genre, identifiants, etc.), et la liste des livres en ligne. L’objectif étant de produire une « évaluation » de Bibook après 6 mois d’activité, la période correspondant à ces données s’est étalée de septembre 2014 à mi-mars 2015. Pour les données Portfolio, la période courait sur l’année 2014 et le début de l'année 2015. L’analyse des données a été effectuée sous Excel et Sphinx. Elle a porté sur 1528 téléchargements avérés de livres numériques effectués par 391 « bibookis » (adhérents de la bibliothèque et de Bibook).

 

Récapitulatif des principaux résultats

Les résultats présentés ci-dessous ne sont qu’une étape. Une enquête qualitative de ces usages et usagers a paru nécessaire car les résultats obtenus posent un certain nombre de questions et ne rentrent pas dans des précisions et nuances qu’il serait pourtant bon d’apporter. On signale donc principalement ici un certain nombre de tendances.

Le catalogue Bibook

Le catalogue Bibook propose au téléchargement 611 titres différents. Ces titres sont répartis entre 51 éditeurs, soit une moyenne de 12 titres par éditeur. Si l’on prend un niveau de répartition des genres relativement simple et un peu grossier face aux 213 variables permettant de classer les livres numériques de Bibook, mais en conservant les choix de classement faits par la BMG, on peut d’abord répartir les e-books en « fiction » et en « non-fiction ». Une telle répartition permet de constater que le catalogue comprend 65% d’e-books dits de « fiction ». Par la suite, si l’on affine un peu, on constate alors une nette prédominance du « roman » et des ouvrages dits « jeunesse » dans le catalogue, les deux réunis représentant la moitié du catalogue.

Un monopole éditorial

Sur les 611 titres que compte le catalogue de Bibook au moment de l’enquête, 385 ont été téléchargés au moins 1 fois sur la période considérée, soit 63% du catalogue. La fréquence la plus importante est celle de 2 à 5 téléchargements par ebook quand 79% des téléchargements effectués le sont moins de 5 fois. Un éditeur (Gallimard), qui détient 25% du catalogue Bibook, représente la part la plus importante des téléchargements, avec 41% des téléchargements comptabilisés, suivi de Flammarion (16%), cependant loin derrière, les deux maisons d’édition comptabilisant ainsi 57% des téléchargements effectués. Gallimard a en outre un taux d’emprunt très largement positif.

Figure 1 : une évaluation des taux d’emprunts par maison d’édition

Source : enssibLab

Evolution de la consommation dans le temps

Entre septembre 2014 et février 2015, on note deux choses :
- d’abord une nette augmentation des téléchargements entre septembre et octobre 2014 (x 1,85), ce qui tient à l’effet de la nouveauté ;
- on voit ensuite se maintenir une légère augmentation continue sur le reste de la période (x 1,04).

Figure 2 : une évolution favorable de la consommation dans le temps

Source : enssibLab

L’intérêt pour Bibook semble donc ne pas se démentir avec le temps. Au contraire, il semblerait bien que l’intérêt s’en trouve progressivement renforcé. Dans le même sens, on constate logiquement une augmentation mensuelle régulière des téléchargements entre 2014 et 2015.

Figure 3 : une évolution favorable du taux de téléchargement mensuel

De la même façon que l'on constate que près de 80% des bibookis (79,3% exactement) téléchargent effectivement les fichiers qu’ils consultent une première fois (souvent pour les réserver).

Figure 4 : à fichier consulté, fichier téléchargé

Le second épisode est paru le 10 novembre. Il revient sur le profil socioculturel des usagers de Bibook et sur les principales caractéristiques des usages constatés.


Notes

[1] Le rapport complet de l'étude sera disponible sur le site de l'enssib d'ici la fin de l'année 2015.

[2] S. Proulx, « La sociologie des usages, et après ? », Revue française des sciences de l'information et de la communication [En ligne], 6 | 2015, mis en ligne le 23 janvier 2015, consulté le 13 octobre 2015 ; G. Vidal (dir.), La sociologie des usages. Continuités et transformations, Lavoisier, coll. « Environnement et services numériques d'information », 2012 ; J. Denouël, F. Granjon (dir.), Communiquer à l’ère numérique. Regards croisés sur la sociologie des usages, Paris, Presses des Mines, 2011 ; F. Papy (dir.), Problématiques émergentes dans les sciences de l’information, Paris, Hermès, 2008 ; J. Jouët, « Retour critique sur la sociologie des usages », in Réseaux, volume 18, n°100, 2000, p. 487-521. F. Papy (dir.), Problématiques émergentes dans les sciences de l’information, Paris, Hermès, 2008.

[3] M. Roselli, M. Perrenoud, Du lecteur à l’usager. Ethnographie d’une Bibliothèque Universitaire, PUM, 2010.

[4] Un volet qualitatif est dès à présent envisagé.

[5] 2014 fut la quatrième vague de ce baromètre porté par la Sofia (Société française des intérêts des auteurs de l'écrit), le SNE (Syndicat national de l’édition) et la SGDL (Société des gens de lettre).

[6] L. Soual, Le livre numérique en bibliothèque : état des lieux et perspectives, éd. Du cercle de la librairie, Coll. Bibliothèques, 2015.

 

Tags : Usages, Livre numérique, Prêt numérique, PNB, bibliothèque, Bibook, usagers, sociologie des usages

Liens réseaux sociaux