<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><TEI xmlns="http://www.tei-c.org/ns/1.0" xmlns:ns5="http://www.w3.org/1999/xlink" xmlns:ns4="http://www.w3.org/2001/XInclude" xmlns:ns3="http://www.w3.org/1998/Math/MathML" xmlns:ns="http://www.tei-c.org/ns/1.0" change="metopes_edition"><teiHeader><fileDesc><titleStmt><title type="main" key="bbf-2026-00-0000-024" subtype="focus2020" when="2026" n="1">1826-2026, 200 ans d’Histoire, de collecte de mémoire et de transmission des savoirs. Entretien avec István Monok, directeur de la Bibliothèque et des archives de l’Académie des sciences de Hongrie • 1/2 : István Monok, un parcours intellectuel européen</title><author role="aut"><name>Cécile Swiatek Cassafieres</name><affiliation>Directrice du service commun de la documentation de l’Université Paris Nanterre et membre de l’Executive Board de LIBER – https://orcid.org/0000-0003-1066-4559</affiliation></author><author role="aut"><name>Dominique Varry</name><affiliation>Professeur émérite des universités, historien français, spécialiste d’histoire du livre – https://orcid.org/0000-0001-6072-7664</affiliation></author></titleStmt><publicationStmt><ab type="lodel"><date>17/09/2026</date></ab></publicationStmt><sourceDesc><bibl/></sourceDesc></fileDesc><encodingDesc><appInfo><application ident="Word-tpl" version="1.0"><label>Word template</label><desc>Version of MS Word template used</desc><ref target="#"/></application><application ident="circe-Metopes" version="0.0.103"><label>Circé</label><desc>Document converted into TEI using Circé application (doc2tei pipeline).</desc><ref target="#"/></application><application ident="commons-publishing-metopes" version="1.0"><label>Schéma XML-TEI</label><desc>Commons Publishing Métopes 1.0</desc><ref target="#"/></application><application ident="commons_2_metopes" version="1.0"><label>Conversion Commons vers Métopes v3</label><desc>XSL commons_2_metopes</desc></application></appInfo><tagsDecl><rendition scheme="css" xml:id="list-disc">list-style-type:disc;</rendition></tagsDecl><editorialDecl><normalization rendition="notes"><p select="restart" rendition="note"/><p select="restart" rendition="table"/><p select="restart" rendition="annexe"/><p select="restart" rendition="floatingText"/></normalization></editorialDecl></encodingDesc><profileDesc><langUsage><language ident="fr-FR"/></langUsage></profileDesc><revisionDesc><change type="creation" when="2026-09-17">Conversion Commons vers Métopes v3</change><change type="creation" when="2026-09-17">XML-TEI file creation</change></revisionDesc></teiHeader><text type="article" xml:id="text"><front><titlePage><docTitle><titlePart style="T_3_Article" type="main">1826-2026, 200 ans d’Histoire, de collecte de mémoire et de transmission des savoirs. Entretien avec István Monok, directeur de la Bibliothèque et des archives de l’Académie des sciences de Hongrie • 1/2 : István Monok, un parcours intellectuel européen</titlePart></docTitle><docAuthor style="txt_auteur">Cécile Swiatek Cassafieres</docAuthor><byline style="auteur_Institution"><affiliation xml:id="aff01">Directrice du service commun de la documentation de l’Université Paris Nanterre et membre de l’Executive Board de LIBER – <ref target="https://orcid.org/0000-0003-1066-4559">https://orcid.org/0000-0003-1066-4559</ref></affiliation></byline><docAuthor style="txt_auteur">Dominique Varry</docAuthor><byline style="auteur_Institution"><affiliation xml:id="aff02">Professeur émérite des universités, historien français, spécialiste d’histoire du livre – <ref target="https://orcid.org/0000-0001-6072-7664">https://orcid.org/0000-0001-6072-7664</ref></affiliation></byline></titlePage></front><body><div type="chapitre" xml:id="mainDiv"><p style="txt_Normal">À l’occasion de la célébration du bicentenaire de l’Académie des sciences de Hongrie, celui qui a été fait Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres de la République française en 2004 accorde pour le <hi style="typo_Italique" rend="italic">Bulletin des bibliothèques de France </hi>(<hi style="typo_Italique" rend="italic">BBF</hi>) un entretien exclusif à Cécile Swiatek Cassafieres, membre de l’Executive Board de la Ligue des bibliothèques européennes de recherche (LIBER) en charge des « Rights &amp; Values », directrice des bibliothèques de l’Université Paris Nanterre. L’entretien a été préparé avec l’aimable participation de Dominique Varry, professeur émérite des universités, historien français, spécialiste d’histoire du livre. Nous avons en mémoire le regretté Frédéric Barbier, bibliothécaire et historien français du livre, proche collaborateur et ami du professeur Monok.</p><p style="txt_Normal">Les réponses à ces questions ont été rédigées personnellement par le professeur Monok directement dans la langue de Molière, une des nombreuses langues qu’il maîtrise. Il en dit : « <hi style="typo_Italique" rend="italic">Si quelqu’un a l’amabilité de les lire, il verra au moins comment, aujourd’hui, en 2026, un directeur de bibliothèque hongrois perçoit le monde</hi> ».</p><p style="txt_Normal">Les auteurs de cet entretien écrit espèrent faire émerger à la fois l’histoire longue, la dimension européenne et le témoignage personnel du professeur Monok relatifs à la Bibliothèque et archives de l’Académie des sciences de Hongrie et à l’avenir, plus général, de nos services de bibliothèques et de nos institutions.</p><figure xml:id="figure01"><head style="titre_figure">Figure 1. Le professeur Monok lors de son allocution introductive à la Journée du 14 mai 2026 de célébration du bicentenaire de la Bibliothèque de l’Académie des sciences de Hongrie, consacrée aux bibliothèques de recherche et spécialisées du XXI<hi style="typo_Exposant" rend="sup">e</hi> siècle</head><graphic url="FOCUS-2026_Monok-fig1.jpg"/></figure><div type="section1" xml:id="div01"><head style="T_1" subtype="level1">István Monok, un parcours intellectuel européen</head><sp rend="question"><p rend="question">Cécile Swiatek Cassafieres • Cher professeur Monok, vous êtes reconnu comme l’un des grands historiens européens du livre, de la lecture et des bibliothèques. Comment votre formation intellectuelle vous a-t-elle conduit vers ces objets, et vers cette attention particulière aux bibliothèques comme lieux de production de savoir autant que de conservation ?</p></sp><sp rend="answer"><p rend="answer"><hi style="typo_gras" rend="bold">István Monok • </hi>J’ai commencé mes études dans le domaine technique. Je suis maçon, puis j’ai suivi trois semestres à la faculté d’ingénierie en bâtiment de l’université technique de Budapest (avant d’abandonner). C’est important pour moi, car cela m’a permis d’acquérir la mentalité que le savoir doit également être orienté vers la pratique. Et cela vaut pour toutes les disciplines, y compris les sciences humaines et la philologie. J’ai obtenu mon diplôme à l’Université de Szeged en histoire, littérature et langue hongroises, ainsi qu’en latin, puis j’ai suivi une formation postuniversitaire de trois ans à l’Université Eötvös Loránd de Budapest pour devenir bibliothécaire. À Szeged, dès nos études universitaires, nos professeurs nous ont associés à la recherche de sources, de base. Nous les accompagnions dans leurs voyages de recherche dans les archives. Je peux dire avec fierté que j’ai effectué des recherches dans presque toutes les archives du bassin des Carpates (dans l’actuelle Hongrie, en Slovaquie, en Autriche, en Roumanie et même en Ukraine). Au département d’histoire de la littérature hongroise ancienne de Szeged, nous avons lancé en 1979 une recherche de base (fondamentale) dont l’objectif était d’essayer de décrire le champ intellectuel (espace littéraire) et le système de coordonnées théoriques dans lequel évoluaient les créateurs des XV<hi style="typo_Exposant" rend="sup">e</hi>-XVIII<hi style="typo_Exposant" rend="sup">e</hi> siècles – poètes, prêtres, pasteurs, juristes, médecins, etc. – qui ont créé leurs œuvres. C’est pourquoi nous avons cherché à savoir qui avait étudié dans quelle université européenne et à quelle époque, qui y avait enseigné, et qui avait lu quoi au sein du Royaume de Hongrie et en Transylvanie à cette époque. En d’autres termes, nous avons concentré notre attention sur l’histoire de la réception des courants intellectuels européens en Hongrie et en Transylvanie.</p><p rend="answer">Dès le début, je me suis davantage consacré à ce dernier domaine, c’est-à-dire que nous avons recherché dans les archives les inventaires de livres qui documentaient la possession et la lecture de livres entre le XV<hi style="typo_Exposant" rend="sup">e</hi> et le XVIII<hi style="typo_Exposant" rend="sup">e</hi> siècle. Nous avons réussi à trouver près de 5 000 inventaires et catalogues de bibliothèques privées et institutionnelles. C’est sur cette base que nous avons ensuite rédigé nos études et nos ouvrages, et que nous avons publié près de 100 recueils de sources.</p><p rend="answer">Dès ma dernière année d’études universitaires, j’ai pu travailler à la bibliothèque universitaire de Szeged. Nous avons mis en place le fonds des manuscrits et la section des livres anciens (livres imprimés avant 1850), car ceux-ci ne constituaient pas encore à l’époque des départements bibliothécaires autonomes. J’ai obtenu mon diplôme universitaire en 1983 ; depuis, j’ai toujours enseigné et j’enseigne encore aujourd’hui dans une université (Szeged, Eger, Sárospatak, mais j’ai également enseigné en France, en Autriche, en Italie, en Allemagne, en Finlande et en Roumanie), tout en occupant toujours un poste dans une bibliothèque (Bibliothèque universitaire de Szeged, Bibliothèque nationale Széchenyi, Bibliothèque de l’Académie hongroise des sciences). En Hongrie, beaucoup de gens avaient et ont encore deux emplois. Ainsi, à l’approche de la retraite, j’ai 58 années de service (le deuxième emploi n’est accepté que dans une certaine proportion), sans compter les années passées à l’université, ce qui représente sept ans pour moi.</p><p rend="answer">Comme j’ai toujours été bibliothécaire, l’Université de Szeged m’a demandé d’organiser et de fonder un « Département de bibliothéconomie » (en activité depuis 1989), dont nous avons réorienté le profil en 2010 pour en faire le « Département d’études du patrimoine culturel ». L’étude des livres anciens a donc toujours occupé une place importante, et nous avons élargi la formation en y intégrant l’histoire des institutions du patrimoine culturel, le tourisme culturel et la diplomatie culturelle. À Eger, nous avons lancé en 2011 une formation axée uniquement sur le patrimoine, tout comme à la nouvelle Université de Tokaj-Hegyalja (Sárospatak), créée en 2021. Dans cette dernière, l’accent est mis sur les programmes du patrimoine mondial de l’Unesco – tout comme la région de Tokaj, qui est inscrite au patrimoine mondial – et sur l’histoire de la culture du vin, en plus des connaissances en histoire locale. Nous étudions et enseignons l’ensemble du passé culturel de cette petite région.</p></sp><sp rend="question"><p rend="question">Cécile Swiatek Cassafieres • Votre travail a toujours été marqué par une forte dimension comparatiste et européenne. Qu’est-ce que l’histoire des bibliothèques hongroises peut apporter, selon vous, à l’histoire générale de la culture écrite en Europe ?</p></sp><sp rend="answer"><p rend="answer"><hi style="typo_gras" rend="bold">István Monok • </hi>La culture hongroise, tout comme le savoir dans son ensemble, est fondamentalement réceptive. Nous avons appris l’agriculture des Slaves, toutes sortes de techniques des Allemands ; quant aux sciences humaines, ce sont là aussi les influences allemandes et italiennes qui ont été les plus fortes, l’esprit français ne s’est véritablement imposé qu’au XVIII<hi style="typo_Exposant" rend="sup">e</hi> siècle – avant cela, on ne peut parler que d’influences sporadiques, même à l’époque des rois d’Anjou, puisqu’il s’agissait des Anjou de Naples. La culture anglaise n’a en réalité jamais eu d’influence ; c’est avec l’impérialisme linguistique américain qu’est apparue une véritable influence intellectuelle, au cours du dernier demi-siècle. Il est toutefois important de savoir que l’influence des cultures antiques – la culture grecque aussi, pas seulement la culture latine – a été bien plus forte et durable (et peut-être aussi plus vivante) que dans les pays d’Europe occidentale, étant donné que, jusqu’en 1844, la langue officielle du pays était le latin, que le latin était obligatoire dans les lycées jusqu’en 1948 (tout comme l’allemand), et que le grec ancien était également enseigné dans les lycées littéraires jusqu’en 1948.</p><p rend="answer">Les bibliothèques du Royaume de Hongrie, de la Transylvanie, puis de la Hongrie actuelle sont en réalité des miroirs qui montrent quelle culture étrangère était et est présente, à quelle époque et sous quelle forme, dans le champ intellectuel hongrois. Potentiellement, même si jusqu’à la fin du XVIII<hi style="typo_Exposant" rend="sup">e</hi> siècle environ, le pays était si pauvre que lorsqu’on achetait un livre, on le lisait, la collection bibliophile n’était accessible qu’à une minorité aristocratique. Les bibliothèques peuvent donc également intéresser les spécialistes étrangers qui étudient l’influence de leur propre culture sur les autres.</p><p rend="answer">Un autre aspect particulier de l’histoire des bibliothèques hongroises est que, si l’on compare les lectures des différents cercles de lecteurs au cours des différentes périodes historiques – par exemple celles d’un médecin parisien à celles d’un médecin hongrois –, on constate qu’aujourd’hui encore, en Hongrie (et plus généralement dans les royaumes d’Europe centrale) les connaissances acquises par la lecture (l’érudition) ne sont pas très spécialisées, c’est-à-dire peu approfondies sur le plan professionnel, mais la culture générale est plus complexe, ce qui permet de mettre en relation les connaissances professionnelles avec d’autres domaines scientifiques. Leur horizon scientifique est ainsi plus large, ce qui constitue une force d’innovation considérable. C’est peut-être ce qui explique comment un pays d’environ 10 millions d’habitants peut compter 21 lauréats du prix Nobel : lorsqu’un ingénieur quitte la Hongrie pour un environnement techniquement plus avancé, ses connaissances innovantes et son horizon plus large lui permettent de réussir mieux que ceux qui ne s’appuient que sur la technologie de pointe. Il est important de souligner d’emblée que c’est là l’un des dangers et inconvénients fondamentaux de l’intelligence artificielle (IA). Elle place l’homme dans une situation trop confortable : elle atrophie le cerveau, car celui-ci n’a plus besoin d’être constamment stimulé.</p></sp><figure xml:id="figure02"><head style="titre_figure">Figure 2. Le professeur Monok en compagnie de Julien Roche, président de LIBER et directeur des bibliothèques et Learning center de l’université de Lille, lors de la visite de l’exposition « Treasures of 200 Years » (Académie des sciences de Hongrie, Budapest) consacrée aux grandes figures et ouvrages remarquables de l’Histoire de Hongrie, à l’occasion de la célébration du bicentenaire de la Bibliothèque de l’Académie des sciences de Hongrie, en mai 2026</head><graphic url="FOCUS-2026_Monok-fig2.jpg"/></figure><sp rend="question"><p rend="question">Cécile Swiatek Cassafieres • Vous avez rencontré et collaboré avec de nombreux chercheurs français, notamment dans le champ de l’histoire du livre. Comment en êtes-vous venu à travailler avec des historiens français ?</p></sp><sp rend="answer"><p rend="answer"><hi style="typo_gras" rend="bold">István Monok •</hi> À Szeged, nous avons réparti les registres d’inscription des universités européennes afin de vérifier si des étudiants du Royaume de Hongrie ou de Transylvanie s’y étaient inscrits. Je me suis vu attribuer les universités françaises, et les académies huguenotes. J’ai également étudié le français à l’université, puis lorsque je me suis rendu « à l’Ouest » en tant que touriste (dans les années 1980, on pouvait déjà y aller tous les deux ans pour un mois), je me suis inscrit à une université d’été à Bruxelles (ULB) pour apprendre le français. Mon premier voyage officiel a eu lieu en 1985 : le Centre d’études supérieures de la Renaissance de l’université de Tours m’a proposé une bourse d’une semaine pour participer au colloque intitulé « Le livre à la Renaissance ». Y étaient notamment Henri-Jean Martin, Louis Desgraves et Pierre Aquilon (je les ai revus à de nombreuses reprises par la suite, et je suis toujours en contact amical avec Pierre Aquilon).</p><p rend="answer">Édith Bayle, puis Jean-François Maillard, responsables de la section Humanisme de l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT) au CNRS, ont noué des liens à Budapest avec Tibor Klaniczay et Iván Horváth. Ce sont eux qui ont proposé de travailler avec moi dans le cadre du programme <hi style="typo_Italique" rend="italic">Europa Humanistica</hi>, ce qui a donné naissance à la collection « Humanistes du bassin des Carpates » aux éditions Brepols.</p><p rend="answer">Mais c’est avec Frédéric Barbier que s’est noué le lien le plus fort, qui s’est transformé en une profonde amitié. Il travaillait avec Marie-Elisabeth Ducreux sur un programme consacré à l’histoire du livre en Europe centrale et cherchait des contacts en Hongrie. On m’a recommandé, et il est venu à Szeged. Notre première conférence commune a eu lieu à Szeged en 1995, et jusqu’à sa mort, en 2023, nous avons organisé ensemble près de 50 colloques, dans la plupart des pays d’Europe. Son rôle allait bien au-delà d’une simple relation bilatérale. Étant germaniste, il pouvait communiquer avec les Européens de l’Est même lorsqu’ils ne parlaient pas français. Quand c’était lui l’organisateur, ou l’un d’entre nous, nous nous réunissions toujours : Espagnols, Italiens, Français, Allemands, Belges, Néerlandais, Polonais, Tchèques, Slovaques, Autrichiens, Roumains. Parfois, il y avait même des gens des pays baltes. Jamais d’Angleterre, <hi style="typo_Italique" rend="italic">sapienti sat</hi>… J’ai moi-même de nombreuses relations professionnelles et amicales, surtout dans les pays d’Europe centrale, et c’est ainsi que nos deux cercles d’amis se sont rencontrés. C’est ainsi que nous nous sommes connus en Europe centrale.</p><p rend="answer">La France m’intéressait beaucoup, tandis que lui s’intéressait au bassin des Carpates. Nous avons fait au moins vingt voyages ensemble, au cours desquels nous parcourions la campagne en voiture pendant une semaine. Il connaissait tous les bibliothécaires là-bas, et moi ici, si bien qu’une sorte de « bibliothécomanie » aurait pu s’installer peu à peu, car nous pratiquions un véritable tourisme bibliothécaire (sans oublier bien sûr les églises, les châteaux, les villes, etc.). En tant que guides avertis, nous étions là l’un pour l’autre. Mais nous n’étions pas seuls à voyager. Nous avons passé une semaine en Transylvanie avec nos collègues français, espagnols et italiens, ou encore nous avons parcouru les monastères du <hi style="typo_Italique" rend="italic">Latium</hi> pendant une semaine avec le même groupe. Il tenait un blog sur l’histoire des bibliothèques, il rédigeait toujours des comptes rendus détaillés de nos voyages, et m’envoyait à l’avance les articles sur le bassin des Carpates pour que je corrige les dates, les noms de lieux étranges et les noms de famille. C’est ainsi qu’il m’a fait découvrir l’histoire des bibliothèques hongroises au sein de la communauté professionnelle internationale.</p><p rend="answer">En tant que directeur de bibliothèque – qu’il s’agisse d’une bibliothèque nationale ou celle d’Académie –, j’ai toujours essayé de m’impliquer activement au sein des organisations professionnelles internationales. J’étais en bons termes avec les présidents de la Bibliothèque nationale de France (BnF), et il nous arrive encore parfois de nous croiser aujourd’hui. L’idée d’Europeana est venue de Jean-Noël Jeanneney, soutenue par Jacques Chirac, et c’est ainsi qu’en 2005, nous avons présenté ensemble au Salon du Livre à Paris le petit modèle : France-Portugal-Hongrie (ce n’est qu’après cela que les Allemands, les Polonais et les Italiens se sont lancés). C’est au sein des organisations internationales, ainsi que lors de voyages avec Frédéric Barbier, que j’ai fait la connaissance de la plupart des directeurs de bibliothèques français, avec lesquels nous avons ensuite pu travailler dans le cadre de coopérations bilatérales.</p></sp><sp rend="question"><p rend="question">Cécile Swiatek Cassafieres • Que représentent pour vous ces échanges transnationaux, et que vous ont-ils apporté personnellement et scientifiquement ?</p></sp><sp rend="answer"><p rend="answer"><hi style="typo_gras" rend="bold">István Monok</hi> • Pour chacun d’entre nous, l’échange d’idées à l’échelle internationale signifie que nous percevons les mêmes phénomènes historiques, sociaux ou bibliothécaires de manière différente. Le regard de l’autre, son point de vue, est toujours source d’enseignement. Dans un bon dialogue, chaque partie a beaucoup à apprendre, même si, en général, les pays occidentaux – peut-être parce qu’ils sont plus riches, et que le riche finit par se croire plus intelligent – ont tendance à vouloir nous enseigner, à nous, les Européens de l’Est, ce n’est pas le cas dans les communautés bibliothéconomiques et de bibliothécaires qui se sont formées autour de moi. J’ai rencontré un intérêt sincère au cours des quarante dernières années, et tout comme moi, mes collègues ont beaucoup appris.</p><p rend="answer">Nous nous sommes toujours efforcés de partir des sources. Nous avons constaté que la formation même des sources, leur formulation linguistique – même si elles sont toutes en latin – diffère, et qu’il existe des divergences de sens dues à des traditions différentes. Les connaissances fondées sur les sources sont celles qui se prêtent le mieux à la comparaison. Viennent ensuite les écoles. Quels sont leurs fondements théoriques, comment sont-elles organisées ? Le monde français, par exemple, est très lié aux écoles, surtout aux grandes écoles. Celui qui a fréquenté la même école est un « confrère » ; si quelqu’un est chartiste ou normalien, cela influence toute sa vie, y compris sa vision des choses. Chez les Allemands, cela est plutôt lié à l’un des pays germaniques. Un Saxon aborde un problème historique différemment d’un Bavarois, d’un Prussien ou d’un Allemand d’Alsace. Chez les Hongrois, c’est un mélange des deux qui prévaut – Hongrois de Transylvanie ou de Hongrie, années universitaires à Szeged ou à Debrecen –, mais cela dépend aussi de la culture dominante dans laquelle on a grandi. Il y a des partisans de la Germanie, des francophones, ou encore des admirateurs de l’Italie. Cela se reflète également dans l’approche scientifique, puisqu’ils lisent principalement de la littérature spécialisée dans ces langues. Si l’IA vient à remplacer la maîtrise de plusieurs langues, nous nous appauvrirons également de ce point de vue, nous deviendrons plus uniformisés, et ce, en étant liés à un monde et à une mentalité américains simplifiés – et primitifs par rapport à l’Europe.</p></sp><sp rend="question"><p rend="question">Cécile Swiatek Cassafieres • Quelle influence a éventuellement eu sur vous l’apparition de l’école française d’histoire du livre (Lucien Febvre ; Henri-Jean Martin / Marc Bloch) ?</p></sp><sp rend="answer"><p rend="answer"><hi style="typo_gras" rend="bold">István Monok</hi> • Sans Frédéric Barbier, Roger Chartier et Yann Sordet, qui figurent à la fin de la liste des noms cités dans cette question, nous percevrions sans doute l’histoire du livre, et l’histoire en général, à travers les liens qu’ils nous ont décrits, esquissés dans des courbes élégantes et formulés selon la tradition rhétorique française. J’ajoute tout de suite que Lucien Febvre et Henri-Jean Martin faisaient justement partie de la dernière génération de l’école des Annales, c’est-à-dire qu’ils étaient eux aussi proches des sources et qu’ils ont inscrit l’histoire de la bibliothèque dans « l’histoire quotidienne ». Henri-Jean Martin n’aimait justement pas la littérature spécialisée allemande (qu’il ne lisait d’ailleurs pas beaucoup), mais il a néanmoins décrit la période comprise entre 1450 et 1600 sous le titre « Le siècle de l’Allemagne » du point de vue de l’histoire de l’imprimerie. Frédéric Barbier était germaniste, il connaissait parfaitement la littérature spécialisée allemande, ainsi que celle d’Europe centrale, tandis que l’autre disciple de Henri-Jean Martin, Roger Chartier, était plutôt anglophile, un peu mondialiste. Ils ne s’appréciaient pas beaucoup. Henri-Jean Martin et Frédéric Barbier considéraient tous deux Roger Chartier comme un « théoricien » qui ne passait pas assez de temps sur les sources d’archives et les livres anciens eux-mêmes. Quant à Yann Sordet, c’est un élève de Frédéric Barbier qui connaissait bien Henri-Jean Martin et, bien sûr, les travaux, l’enseignement et l’approche de Roger Chartier. Il était ouvert tant au monde anglo-saxon qu’au monde méditerranéen, et c’est Frédéric Barbier qui lui a enseigné le point de vue allemand.</p><p rend="answer">J’ai ainsi pu découvrir Roger Chartier et bénéficier de l’influence de plusieurs écoles françaises, ce que je considère comme une chance.</p></sp><sp rend="question"><p rend="question">Cécile Swiatek Cassafieres • Vous étiez à la Bibliothèque nationale de Hongrie lors de la période qui a vu se développer en Europe et au Canada une vague d’« Histoires du livre » nationales. La Hongrie a-t-elle été également influencée par cette période ? Vous considérez-vous, vous-même, comme inscrit d’une certaine manière dans une lignée d’histoire du livre ?</p></sp><sp rend="answer"><p rend="answer"><hi style="typo_gras" rend="bold">István Monok</hi> • Dans les années 1980, nous avons principalement collaboré avec des spécialistes allemands. Des spécialistes de renom tels que Paul Raabe, Thomas Bürger, Erdmann Weyrauch ou Elmar Mittler. La rencontre avec Frédéric Barbier a ouvert de nouveaux horizons, non seulement pour moi, mais pour tout le monde en Europe centrale. Nous avons traduit en hongrois le livre de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, ainsi que plusieurs nouvelles monographies de Frédéric Barbier ; mais nous n’avons pas non plus oublié le manuel de Fritz Funke, véritable ouvrage de référence, et nous avons publié en hongrois une sélection d’études fondamentales issues de la littérature spécialisée en anglais.</p><p rend="answer">Une différence importante : notre approche de l’histoire des bibliothèques est essentiellement axée sur l’histoire de la lecture. Au fur et à mesure de l’avancement de nos recherches, nous nous sommes tournés vers l’histoire de la bibliothèque en tant qu’institution et en tant qu’acteur de la politique culturelle et scientifique. Cela est venu compléter notre approche.</p><p rend="answer">Notre approche de l’histoire du livre (édition, commerce, etc.) diffère également de celle de nos collègues d’Europe occidentale. Dans l’histoire de l’édition en Hongrie, nous évitons également les anachronismes. En d’autres termes, nous prenons toujours comme point de départ les frontières nationales de l’époque considérée. C’est comme si, par exemple, l’histoire des bibliothèques alsaciennes avant 1680 ne pouvait pas figurer dans un ouvrage intitulé « Histoire de l’édition en France » – puisqu’elle ne faisait pas partie du Royaume de France. De plus, l’histoire de l’édition hongroise s’est en grande partie déroulée à l’étranger, de sorte que les « livres d’auteurs de Hongrie (soit allemand, croate, slovaque, etc.) publiés à l’étranger » constituent une partie intégrante de la bibliographie nationale rétrospective hongroise.</p></sp><sp rend="question"><p rend="question">Cécile Swiatek Cassafieres • Avec le recul, comment articulez-vous aujourd’hui votre double identité de chercheur et de responsable d’une grande institution patrimoniale ?</p></sp><sp rend="answer"><p rend="answer"><hi style="typo_gras" rend="bold">István Monok</hi> • Au risque d’exagérer, j’affirme que la direction d’une institution ne devrait jamais être confiée à un professionnel qui ne provient pas du milieu propre à cette institution. Je ne crois pas aux soi-disant « <hi style="typo_Italique" rend="italic">managers</hi> », même si le terme français « administrateur » est plus indulgent à cet égard. Le bibliothécaire (tout comme l’archiviste ou le muséologue) vit au sein de la collection. Il en connaît la composition ; s’il l’aborde en tant que chercheur, il en sait souvent davantage qu’un chercheur travaillant dans un institut de recherche. Il est capable de relier d’innombrables autres documents à celui qu’il recherche. Il connaît l’histoire de la constitution de la collection, la dynamique de cette constitution, etc. Du point de vue de la bibliothèque, tout bibliothécaire est un chercheur. Je sais bien sûr que, disons, au-delà de la routine quotidienne du catalogage, tout le monde n’a pas d’ambition de chercheur. En même temps, ceux qui travaillent dans les collections de manuscrits ou dans une collection spécialisée ne peuvent pas être de simples bibliothécaires techniques. Le livre d’Umberto Eco, <hi style="typo_Italique" rend="italic">Le Nom de la rose</hi>, le dit très bien : le bibliothécaire s’occupe du nom de la rose (les métadonnées). S’il s’intéresse au parfum de la rose, à la plante elle-même ou à l’un de ses composants, alors ce n’est plus un bibliothécaire, mais un chercheur. Certes, mais si l’on veut bien décrire les métadonnées d’un incunable, il faut assurément se pencher de plus près sur tous les aspects de la description, et cette connaissance, cette expertise, fait déjà de nous un chercheur.</p><p rend="answer">En d’autres termes, je n’ai pas l’impression d’avoir une double identité ; je considère plutôt qu’en tant que responsable d’une institution bibliothécaire, je suis mieux à même de m’aider moi-même, et bien sûr d’aider mes collègues, dans leur parcours de chercheurs. De plus, un bibliothécaire moderne est désormais, par définition, un spécialiste en science métrique, ou même ce que l’on pourrait appeler un gestionnaire de données. Ces domaines modernes requièrent davantage des chercheurs que des bibliothécaires au sens traditionnel du terme.</p></sp><figure xml:id="figure03"><head style="titre_figure">Figure 3. Les participants à la Journée du 14 mai 2026 de célébration du bicentenaire de la Bibliothèque de l’Académie des sciences de Hongrie, consacrée aux bibliothèques de recherche et spécialisées du XXI<hi style="typo_Exposant" rend="sup">e</hi> siècle, avec Dora Gaálné Kalydy, directrice adjointe de la Bibliothèque de l’Académie des sciences de Hongrie et membre de l’Executive Board de LIBER, au premier rang à droite</head><graphic url="FOCUS-2026_Monok-fig3.jpg"/></figure><p style="txt_separateur" rend="break">***</p><floatingText type="encadre" subtype="Encadré"><body><div type="encadre"><head style="titreEncEncadré"><hi style="typo_gras" rend="bold">Biographie du professeur István Monok</hi></head><div xml:id="floatingText1div1"><p style="txt_Normal">Professeur Dr Monok István</p><p style="txt_Normal">Főigazgató / <hi style="typo_Italique" rend="italic">director generalis, Bibliotheca et Archivum Academiae Scientiarum Hungaricae</hi></p><p style="txt_Normal">Egyetemi tanár / <hi style="typo_Italique" rend="italic">professor universitatis</hi>, Tokaj-Hegyalja Egyetem, Sárospatak – Hongrie.</p><p style="txt_Normal">Le professeur István Monok est un intellectuel humaniste et érudit d’Europe centrale de renommée internationale. Penseur et praticien du livre, de la lecture et des bibliothèques né en 1956, spécialiste des bibliothèques historiques et de la circulation des savoirs entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, il a été témoin de transformations et de bouleversements politiques et académiques au fil de ses diverses fonctions depuis le début des années 1980. Directeur de la Bibliothèque et des archives de l’Académie des sciences de Hongrie depuis 2013, il conjugue érudition scientifique et responsabilité institutionnelle. Il défend une vision de la bibliothèque comme lieu de liberté intellectuelle, de conservation et d’accès aux mémoires de l’Europe et de dialogue au service de la société.</p><p style="txt_Normal">Pour mieux connaître l’œuvre, l’engagement et la production scientifiques du professeur István Monok en français :</p><p style="txt_Normal">• Mélanges en l’honneur d’Istvan Monok, ouvrage commémoratif à l’occasion de son 70<hi style="typo_Exposant" rend="sup">e</hi> anniversaire (2026) : <hi style="typo_Italique" rend="italic">Litterae et Amicitia : Ünnepi kötet Monok István 70</hi>. születésnapjára (eds. Viskolcz Noémi, Zvara Edina, N. Kis Tímea, &amp; Nagy Andor). (2026). Eszterházy Károly Katolikus Egyetem – Tokaj-Hegyalja Egyetem.</p><p style="txt_Normal">• Son CV : <ref target="https://monokistvan.hu/cvfrancais.html"><hi style="typo_souligne" rend="underline">https://monokistvan.hu/cvfrancais.html</hi></ref></p><p style="txt_Normal">• Ses publications dans de nombreuses langues : <ref target="https://monokistvan.hu/monokpubl_almenu.html"><hi style="typo_souligne" rend="underline">https://monokistvan.hu/monokpubl_almenu.html</hi></ref></p><p style="txt_Normal"><ref target="https://m2.mtmt.hu/gui2/?type=authors&amp;mode=browse&amp;sel=authors10004062"><hi style="typo_souligne" rend="underline">https://m2.mtmt.hu/gui2/?type=authors&amp;mode=browse&amp;sel=authors10004062</hi></ref></p><p style="txt_Normal"><ref target="https://orcid.org/0000-0001-7165-0252"><hi style="typo_souligne" rend="underline">https://orcid.org/0000-0001-7165-0252</hi></ref></p></div></div></body></floatingText></div><div type="section1" xml:id="div03"><head style="T_1" subtype="level1">Références</head><list type="unordered" xml:id="list1" rendition="#list-disc"><item style="txt_Liste_1">Mélanges en l’honneur d’István Monok, ouvrage commémoratif à l’occasion de son 70<hi style="typo_Exposant" rend="sup">e</hi> anniversaire (2026) : <hi style="typo_Italique" rend="italic">Litterae et Amicitia : Ünnepi kötet Monok István 70</hi>. születésnapjára (eds. Viskolcz Noémi, Zvara Edina, N. Kis Tímea, &amp; Nagy Andor). (2026). Eszterházy Károly Katolikus Egyetem – Tokaj-Hegyalja Egyetem. En ligne : <ref target="https://real.mtak.hu/241735/">https://real.mtak.hu/241735/</ref></item><item style="txt_Liste_1">Barbier Frédéric, Monok István (ed.). (2025) <hi style="typo_Italique" rend="italic">Les bibliothèques centrales et la construction des identités collectives</hi>. Leipzig, Leipziger Universitätsverlag, 2025 (coll.  L’Europe en réseaux, contributions à l’histoire de la culture écrite, 1650-1918 ; 3). 3-86583-056-0 (édition complète) – 3-86583-050-1 (vol. 3 br.).</item><item style="txt_Liste_1">Kalydy Dóra (ed). (2026) <hi style="typo_Italique" rend="italic">Citizen Science in Central and Eastern Europe. </hi>A Magyar Tudományos Akadémia Könyvtárának közleményei = Publicationes Bibliothecae Academiae Scientiarum Hungaricae (54/129). Budapest, Library and Information Centre of the Hungarian Academy of Sciences, ISBN 978-615-679-225-9. DOI : <ref target="https://doi.org/10.36820/MTAKIK.KOZL.2026.1">https://doi.org/10.36820/MTAKIK.KOZL.2026.1</ref></item><item style="txt_Liste_1">Máté Ágnes. (2026) <hi style="typo_Italique" rend="italic">The Library of the Hungarian Academy of Sciences : Two Hundred Years of Growth in Anecdotes 1826-2026</hi>. Budapest, Library and Information Centre of the Hungarian Academy of Sciences – Hungarian Academy of Sciences, p. 8-465. ISBN 978-615-679-223-5. En ligne : <ref target="https://real.mtak.hu/238445/">https://real.mtak.hu/238445/</ref></item><item style="txt_Liste_1">[À paraître sur <ref target="https://real-eod.mtak.hu/">https://real-eod.mtak.hu/</ref>] : Actes des journées commémoratives du bicentenaire de la Bibliothèque de l’Académie des sciences de Hongrie, à Budapest, 12 au 14 mai 2026.</item></list></div></div></body></text></TEI>