Index des revues

 
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    Jean Porcher (1892-1966)

    Par Pierre Josserand

    Jean Porcher est né le 25 janvier 1892 à Paris, où il est mort le 26 avril 1966. Il était élève de 3e année à l'Ecole des Chartes, quand la guerre fit de lui un artilleur, à qui sa « conduite » valut d'être quatre fois cité à l'ordre (du régiment, deux fois de la division, de l'armée enfin). Lorsqu'il reprit place « sur les bancs », il prépara sa thèse, une édition du De disciplina scholarium, traité du XIIIe siècle attribué, à tort, à Boèce et qu'il accompagna d'une introduction et de notes. Archiviste-paléographe de la promotion du 4 février 1921, où figuraient aussi Mme Meuvret, Mlle Solente, M. Jean Marchand, il fut envoyé à l'Ecole française de Rome (1921-1923). La place manque ici pour évoquer quelques traits de l'originalité intelligente de ces années italiennes de Porcher, partagées entre les travaux les plus traditionnellement austères et les randonnées pédestres à la découverte de la Calabre et des Pouilles. Il revint à Paris, connaissant admirablement - et également - l'italien des humanistes et l'italien le plus actuel. Henri Bédarida, juge légitimement sévère, faisait grand cas de Porcher italianisant. Une année à l'Université de Bonn, de solides études à l'Ecole des Langues orientales enrichirent de russe et d'allemand - peut-on dire son clavier ? linguistique et, si l'on y ajoute le goût des manuscrits et des vieux livres, on conviendra que la croisée des chemins où se trouve Jean Porcher, aux alentours de la trentaine, pouvait le laisser perplexe. Enfin, il fallut choisir et Porcher choisit les livres. Moyennant quoi, nommé bibliothécaire à la Bibliothèque nationale (1er décembre 1923), il fut, au bureau des Entrées, chargé... de la constitution des périodiques français. Gymnastique et discipline salutaires pour les « nouveaux » - et Porcher prit la chose avec sa bonne humeur habituelle. Au surplus, ce que notre métier représente d'abnégation pour qui l'entend exercer honnêtement, lui-même Porcher, l'a dit : « Le rôle d'un bibliothécaire consiste d'abord à faciliter le travail des autres, à déblayer le terrain sur lequel ils exercent leur talent ». En somme, servus servorum scientiae. Mais faut-il s'excuser de tant parler latin ?) qui scit ubi scientia sit, ille est proximus habenti. Que celui qui sait où se trouve le savoir soit tout près de le posséder, Jean Porcher l'a prouvé ; et encore « tout près », c'est peu dire, quand il s'agit d'un homme comme lui, qui a possédé à fond des disciplines où il était tôt passé maître. Et à qui raffinerait sur une production riche surtout d'articles et de comptes rendus, sans que s'y rencontrent les livres majeurs qu'il était si capable d'écrire (on a entendu le même sot propos au sujet d'Henri Omont), combien il serait facile de répondre qu'à tant servir les autres, il n'est guère évitable qu'on ne se desserve un peu soi-même ! Il est clair, au surplus, que le catalogue de l'expo-sition Rabelais, organisée en 1933 par Porcher, sa collaboration au grand Rabelais d'Abel Lefranc, son catalogue (somptueux) des Manuscrits de Bossuet de la collection Henri de Rothschild (1932), celui de Trois cents autographes de la donation Henri de Rothschild (1933), ses notices sur Les songes drolatiques de Pantagruel et l'imagerie en France au XVIe siècle (jointe à une édition fac-simile des Songes, 1959), ses jolies éditions des Sonnets pour Hélène (1943), de Pantagruel (1944), de l'Heptaméron (1945), son allocution d'ouverture de la journée consacrée, en 1955, par l'Association internationale des études françaises (dont il était l'un des vice-présidents), aux courants internationaux dans l'art français du XVe siècle, mais surtout ses trois admirables catalogues des expositions sur les Manuscrits à peinture en France du VIIe au XIIe siècle (1954), puis du XIIIe au XVIe (1957), sur Byzance et la France médiévale enfin (1958), oui, il est clair que tant de travaux pouvaient être, les loisirs de la retraite venus, autant de points de départ pour des livres plus amples, analogues à sa grande Enluminure française (1959). Les traductions, faites dès qu'elle eut paru, de l' Enluminure française, en allemand, en anglais, en italien, en suédois, furent la consécration tangible de la renommée, devenue universelle, de Jean Porcher, attestée aussi par ces Essais en son honneur publiés en 1963 dans la Gazette des Beaux-Arts, et par ses « tournées » de conférences à l'étranger, qui connurent le même succès que celles qu'il fit, à partir de 1958, à l'Ecole du Louvre.

    Du département des Imprimés, où il appartint au service de l'Inventaire, puis comme adjoint d'Emile Dacier, à celui des Entrées, il passa, au départ de Philippe Lauer, au Cabinet des Manuscrits, comme conservateur (les conservateurs en chef n'étaient pas encore inventés). En 1942, l'administration que l'on avait infligée à la Bibliothèque, désirant faire une place à un ecclésiastique fort savant sans doute, et peut-être moins machiavélique que, bien excusablement, Porcher le croyait, mais qui ne pouvait alléguer que ses services à la Vaticane, par un acte d'arbitraire encore inoui (nous en vîmes d'autres), muta Porcher aux Entrées. L'ordre rétabli, Porcher « remonta » aux Manuscrits, qu'il ne quitta officiellement que le 31 décembre 1962, mais où il put, jusqu'à la fin, se sentir chez lui - doublement chez lui, dans la petite salle de cette collection Rothschild, qu'il a si largement contribué à « faire entrer» à la Bibliothèque. Chevalier de la Légion d'honneur à titre militaire, il reçut des mains de M. Julien Cain la cravate de commandeur en 1963.

    Une robustesse légendaire, une santé sans accrocs permettaient de compter sur une longue « dernière phase ». Elle fut terriblement courte. En février, le rencontrant dans la cour, je perçus un changement très net. Il avait maigri et semblait fatigué, son sourire même était las. Il me dit que son départ pour les Etats-Unis (où il devait faire des conférences dans plusieurs Universités) était retardé, parce que, ne se sentant pas bien, il avait consulté, et les docteurs voulaient faire des examens... Très peu de jours après, on savait la vérité. Il était perdu. Mais le savait-il, lui ? Le courage héroïque des siens lui donna-t-il le change ? Ou bien, rivalisant avec eux de force d'âme, voulut-il leur laisser l'illusion qu'il ignorait ? Toujours est-il que le 27 mars, quand je le vis dans son lit qu'il ne quitterait plus, il me donna des explications très rassurantes, manifesta quelque impatience qu'il lui fût interdit de se lever « avant quelque temps », me parla de la Bibliothèque et des Mélanges Julien Cain, et évoqua, avec enjouement (je ne trouve pas d'autre mot), des souvenirs... Un mois après, il était mort.

    L'aménité de son accueil était charmante, mais une franchise absolue lui valut parfois la réputation d'avoir le caractère assez vif. C'est-à-dire qu'il était très ferme et ne démordait pas de ce qu'il jugeait en conscience vrai et juste. Mais il était naturellement gai, saisissant le comique et l'absurde de tant d'êtres et de choses, et non point s'en délectant, certes (il était trop sincèrement catholique), mais en prenant son parti avec cette sagesse suprême qui est d'en rire. Un don d'imitation extraordinaire des attitudes, des regards, des accents. Une petite flamme amusée dans l'oeil. Fort capable d'espiègleries. Tel j'ai vu Jean Porcher pendant trente-cinq ans. J'ai perdu en lui un collègue délicieux, un aîné qui me fut toujours et très délicatement « Grand-fraternel », en un mot, un ami vrai.