Index des revues

 
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    Jacques Guignard

    1912-1980

    Par Françoise Bertrand-Py

    Le 11 juin dernier, ses amis, ses collègues, apprenaient avec consternation que Jacques Guignard venait de succomber des suites d'une grave opération. Peu de semaines auparavant, le 25 avril, il avait quitté ses fonctions de conservateur en chef de la Bibliothèque de l'Arsenal pour prendre sa retraite, une retraite que tous ceux qui connaissaient son érudition espéraient devoir être fructueuse pour l'histoire du livre. Ce jour là, dans l'un de ces salons de la Bibliothèque de l'Arsenal qu'il se plaisait à montrer à ses visiteurs, venus souvent de province ou de l'étranger, se pressaient autour de lui ses collaborateurs et de nombreux collègues qui tenaient à lui manifester leur amitié. Dominant son émotion, Jacques Guignard, dans une causerie improvisée qui semblait une confidence faite à chacun d'eux, égrena ses souvenirs puis dressa le bilan de ce qu'il avait souhaité faire et n'avait pu accomplir. En filigrane, ceux qui avaient partagé ses activités se représentaient tout ce qu'il avait réalisé, dont il se gardait bien de parler.

    La vie et la carrière de Jacques Guignard se sont placées sous le signe de l'humanisme. Né à Tours en 1912, après l'accomplissement de ses études secondaires dans un collège de l'Anjou, il songea à se diriger vers l'Ecole nationale des Chartes. Il fut confirmé dans sa vocation par les conseils d'Emile Dacier, conservateur à la Bibliothèque Nationale puis inspecteur général des bibliothèques de France, ami de sa famille, qui lui fit partager sa science et son amour du livre et le goût de l'alpinisme. Titulaire des certificats d'études supérieures latines et d'histoire du Moyen Age, il passait avec succès le concours d'entrée à l'Ecole des Chartes en 1934, puis, l'année suivante obtenait le Diplôme technique de bibliothécaire.

    Archiviste-paléographe, major de sa promotion sortie en 1938, sa thèse consacrée à l'Histoire du livre en Touraine au XVe et au XVIe siècle lui valait le prix Molinier et la nomination de membre de l'Ecole française de Rome. Durant son séjour au Palais Farnèse, il mena des recherches sur les oeuvres de Jean Bourdichon et de son école conservées dans les bibliothèques d'Italie, en même temps qu'il nouait de solides amitiés parmi ses condisciples et parmi les artistes de la Villa Médicis.

    La guerre de 1939-1940 le vit sous-officier puis aspirant d'infanterie. A la démobilisation, il entra à la Bibliothèque Nationale comme bibliothécaire, d'abord au Département des Manuscrits, puis à la Réserve du Département des Imprimés, dirigée alors par Robert Brun, auquel il succéda avec le titre, alors en usage, de conservateur-adjoint quand celui-ci fut appelé à d'autres fonctions.

    De la Réserve, Jacques Guignard s'efforça de faire un véritable centre d'histoire du livre et de la bibliophilie, intention favorisée par l'entrée, dans ce service, des fiches de Mlle Pellechet pour la continuation du catalogue des incunables et des archives du grand bibliographe Renouard sur les imprimeurs et éditeurs parisiens du XVIe siècle. Il créa un fichier d'information bibliophilique basé sur le dépouillement de nombreuses revues, ainsi que des répertoires d'imprimeurs, d'éditeurs, de provenances, de reliures, etc. Soucieux d'enrichir les collections de la Bibliothèque Nationale, il fit acquérir par celle-ci de précieuses éditions comblant des lacunes, telles les éditions de Ronsard provenant de la bibliothèque de Prosper Blanchemain, le Paul et Virginie de Didot, 1806, contenant les dessins originaux de Lafitte, Girodet, Moreau, Prud'hon, Isabey, le Bestiaire d'Apollinaire illustré par Dufy.

    En 1961, Jacques Guignard devenait conservateur en chef de la Bibliothèque de l'Arsenal, département de la Bibliothèque Nationale. Il ne quittait pas sans regret la rue de Richelieu, mais, conquis par le charme et la richesse de l'ancien palais des Grands Maîtres de l'Artillerie, il allait se consacrer avec passion pendant près de vingt ans à la mise en valeur et à l'accroissement de la bibliothèque fondée par le marquis de Paulmy et illustrée, entre autres, par Charles Nodier et José-Maria de Heredia. Avec une courtoise tenacité, il obtint la restauration d'une partie des salons, créant notamment un petit musée Heredia dans l'ancien bureau de l'auteur des Trophées, et fit aménager en salles d'expositions les salons donnant sur la rue de Sully. Grâce à sa vigilance, la collection d'oeuvres d'art de l'Arsenal s'est enrichie de plusieurs portraits représentant quelques-uns de ses hôtes passés, la duchesse de La Meilleraye, le duc du Maine, le comte d'Eu, Louise et Marie de Heredia.

    Le même soin de maintenir une tradition a guidé les choix que fit Jacques Guignard en vue d'acroître les séries de manuscrits et d'imprimés. Entre bien d'autres, on peut citer le somptueux manuscrit de l'Office de sainte Barbe, enluminé pour le duc du Maine, Grand Maître de l'Artillerie, les papiers de Louis-Sébastien Mercier, le dernier registre journalier de la prison de la Bastille, de nombreuses lettres et des manuscrits de l'abbé Grégoire, de Charles Nodier, de José-Maria de Heredia.

    Le domaine de la bibliophilie moderne lui était tout aussi familier. Les relations qu'il se plaisait à entretenir avec les artistes et artisans du livre lui permirent de faire bénéficier la Bibliothèque de l'Arsenal d'éditions remarquables dont elle ne pouvait plus espérer d'exemplaire de Dépôt légal, notamment un exemplaire des Géorgiques illustré par André Dunoyer de Segonzac, don de l'artiste.

    Soucieux d'améliorer le service du public, de venir en aide aux chercheurs, Jacques Guignard a entrepris la fusion des multiples catalogues parmi lesquels s'égaraient les lecteurs de la Bibliothèque de l'Arsenal. Cette tâche essentielle a été en partie réalisée, en partie préparée et si, faute de moyens adéquats, elle n'a pas été achevée, on doit souhaiter qu'elle soit poursuivie.

    Ayant participé à la préparation de nombreuses expositions à la Bibliothèque Nationale, il a obtenu que la Bibliothèque de l'Arsenal puisse également en présenter dans ses salons rénovés.

    Un part importante de l'activité de Jacques Guignard a été consacrée à plusieurs associations, grâce auxquelles, avec compétence et un sens très fin de la diplomatie, il a contribué à resserrer les liens entre les bibliophiles, les artistes du livre et les bibliothèques. Devenu en 1945 Secrétaire général du Comité National du livre illustré français il en fut plus tard président. En 1946, il secondait M. Julien Cain dans la fondation de la Société de la reliure originale, qu'il devait également présider. Il fut Secrétaire général de la Société des Amis de la Bibliothèque Nationale, à partir de 1945 et pendant plusieurs années, Secrétaire général de l'Association internationale de bibliophilie de 1961 à 1979, vice-président, en 1955, de l'Association des bibliothécaires français, membre du Comité de publication de la Société de l'Ecole des Chartes, après avoir été secrétaire de rédaction de la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes.

    Son amour du livre, qu'il se plaisait à faire partager, devait tout naturellement l'amener à enseigner : il donna des cours sur l'histoire et les techniques du livre ancien et moderne aux élèves du Cercle de la Librairie et du Diplôme supérieur de bibliothécaire, sur la reliure à l'Ecole des Chartes, en 1972, sur Gutenberg à l'Ecole Estienne, en 1960. Il fut « visiting professor » à l'Université de Yale, conférencier à l'Université de Harvard et, en mars-avril 1964, à l'Université d'Oxford.

    De nombreuses études, publiées dans des revues ou Comme contributions à des volumes de « Mélanges », ont marqué l'intérêt de Jacques Guignard pour l'histoire littéraire, l'histoire de la peinture et de la miniature du Moyen Age et surtout pour l'histoire du livre, de l'illustration et de la reliure du XVe siècle à nos jours. Ces travaux, nourris par des recherches approfondies, rigoureuses, sont aussi éclairés par une culture vivante, le sens du détail pittoresque, de l'anecdote savoureuse.

    Sa parfaite honnêteté intellectuelle, sa droiture, son goût exigeant de la perfection, ses amis, ses collègues, ses collaborateurs, ont pu les mesurer. Il se souviendront aussi de la délicatesse de son amitié, de l'attention qu'il savait porter à chacun, et cet humour qui, parfois dans les circonstances les plus sérieuses, faisait pétiller ses yeux de malice.

    Jacques Guignard a marqué par des dons importants son attachement à la Bibliothèque Nationale : au Cabinet Oriental, il a donné la bibliothèque d'orientalisme de Marie-Roberte Guignard dont la disparition, en 1972, fut une cruelle épreuve, qu'une seconde union lui permit de surmonter ; à la Bibliothèque de l'Arsenal, il a remis un ensemble d'éditions sur grand papier et de livres romantiques provenant de la bibliothèque de son maître Emile Dacier et plusieurs livres de bibliophilie contemporaine revêtus de reliures de grande qualité.

    Les derniers mois d'activité de Jacques Guignard furent consacrés principalement à la préparation de l'exposition des Trésors de la Bibliothèque de l'Arsenal. S'étant réservé la présentation des plus belles reliures de la bibliothèque, il a mis dans ces textes toute sa science et son amour du travail bien fait. Il y a mis, aussi, toutes ses forces, sans lésiner, faisant face, parfois avec quelque amertume, mais avec détermination, aux nombreuses difficultés qui ont surgi pendant l'élaboration de cette exposition. C'est que celle-ci lui tenait à coeur. Il avait trop bien apprécié les richesses de la Bibliothèque de l'Arsenal, il se sentait trop l'héritier spirituel des bibliophiles qui les ont rassemblées pour ne pas vouloir les révéler à de nombreux amis du livre. Depuis plusieurs mois, il ressentait de graves inquiétudes quant à l'avenir réservé à ces précieuses collections après son départ à la retraite, inquiétudes entretenues par le silence officiel concernant sa succession, inquiétudes qui ont assombri la fin de sa carrière. Du moins a-t-il défendu jusqu'au bout la bibliothèque prestigieuse pour laquelle il s'était passionné.