Index des revues

 
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    Rousskii patchwork

    Par Odile Belkeddar

    Lors du voyage d'étude organisé en juin 1994 par la FFCB (1) à Moscou et dans quatre villes de province (2) , les participants (dont je faisais partie) ont pu, notamment, visiter la salle de lecture pour enfants de la bibliothèque de littérature étrangère. Le dynamisme et l'accueil chaleureux des bibliothécaires, voilà ce qui frappe d'emblée les visiteurs si l'on se réfère à la période d'avant la perestroïka où la rigidité du centralisme se reflétait sur le comportement des uns et des autres ; la nouvelle directrice de la VGBIL, Mme Guenieva, linguiste de formation, applique également des méthodes de management inédites : entre la location de mètres carrés au centre culturel français, doté d'une agréable médiathèque, ainsi qu'à d'autres organismes (ce que permettent les locaux imposants et spacieux de la bibliothèque) et la création d'un secteur éditorial, elle anime une équipe de direction dont la moyenne d'âge ne dépasse pas la trentaine ; et si les cartes d'inscription sont toujours contrôlées à l'entrée par un policier (perçu comme un simple agent de sécurité), la bibliothèque semble symboliser les changements en cours dans cette période de transition et de forts contrastes, où tout se réaménage ; parmi les nouvelles salles de lecture récemment ouvertes, l'une est consacrée aux religions ; une autre, que décrit ci-dessus sa responsable, occupe désormais l'ex-enfer de la bibliothèque et a été offerte aux enfants. (Les enfants sont sans doute parmi ceux qui souffrent le plus des conditions actuelles : les structures d'encadrement ont bien souvent disparu, laissant désoeuvrés ceux dont les parents ne peuvent s'occuper ; ils furent, selon l'expression de Blaise Cendrars, « les seuls profiteurs de la révolution (3) ».)

    La fondatrice de la bibliothèque, M. I. Roudomino, dont le nom a été repris pour les éditions de la VGBIL, avait voulu dès 1922 que la bibliothèque soit une fenêtre ouverte sur le monde, ce qu'elle fut malgré le filtrage des acquisitions.

    La VGBIL a toujours représenté un lieu à part pour les lecteurs soviétiques. En effet, l'accès aux livres étrangers étant censuré, elle était un réservoir inestimable et un privilège recherché, notamment grâce à l'oasis des livres pour enfants, comme le note 0. Màeots (nombre d'auteurs pour adultes ont d'ailleurs survécu en écrivant mais aussi en traduisant des livres pour enfants).

    Autre innovation : la volonté, évoquée par 0. Mâeots, de ne pas cloisonner la salle de lecture selon l'âge des enfants ; l'espace imparti ne le permettait sans doute pas, mais la réflexion qui la motive va à rencontre des principes d'organisation en vigueur dans les autres bibliothèques jeunesse qui fonctionnent encore sur la base du niveau scolaire. Conception hiérarchique du réseau que l'on retrouve dans l'organisation globale des bibliothèques où toute bibliothèque était sous la tutelle d'une autre : les bibliothèques d'État ayant la fonction d'élaborer les directives pour l'ensemble du système, lesquelles étaient diffusées par les bibliothèques d'une République (du temps où il y en avait quinze), puis d'une région, puis d'une ville vers les bibliothèques de quartier ou les antennes rurales. Les directives établissaient les programmes d'activités, le choix des écrivains à inviter, les thèmes des expositions, etc. Elles étaient mises en oeuvre par des bibliothécaires « méthodistes » dont le profil de poste est actuellement fragilisé puisque le centralisme n'est plus la norme. Dans toutes les bibliothèques visitées, « L'année de la famille » était encore le thème d'exposition transversal mais les présentations étaient traitées différemment suivant la personnalité des bibliothécaires du lieu : de quelques titres posés sur une tablette à une présentation sur table accompagnée d'articles sur la délinquance (la Russie a eu aussi récemment, comme en Angleterre ou ailleurs, ses très jeunes meurtriers).

    L'autonomie, l'esprit d'entreprise sont désormais à l'ordre du jour, rien n'allant plus de soi, à commencer par les critères d'acquisitions qui ne se posaient guère encore récemment puisque les maisons d'édition d'État se partageaient les créneaux à couvrir. En ce qui concerne le secteur jeunesse, il y avait trois principales éditions : une pour les enfants d'âge préscolaire jusqu'à environ sept ans, une autre pour les enfants jusqu'à environ quatorze ans, puis une pour les adolescents ; elles sont aujourd'hui concurrencées par de jeunes éditeurs dont on ne connaît d'ailleurs pas le nombre exact car beaucoup sont encore éphémères et pirates ; quelques-uns semblent s'implanter plus solidement comme les éditions des Trois baleines, Text, Leptos, Moskovski kloub, Rosmen ; d'autres reprennent même une tradition familiale remontant au XIXe siècle comme les éditions Sabachnikov (4) ; d'autres encore s'apparentent à des joint ventures comme Ex-libris, qui s'intitule entreprise soviéto-britannique (elle publie notamment un original Almanach pour enfants et adultes de contes, poèmes et images sur deux cents pages).

    Ces livres, imprimés sur un papier de bonne qualité, proposent essentiellement des rééditions de classiques « soviétiques » toujours appréciés pour les albums (il y a eu des maîtres du genre, méconnus en France) et de nombreuses traductions de l'américain pour les romans ; on trouve aussi beaucoup de recueils de coutumes ou de textes religieux. Les librairies sont, elles aussi, désorganisées et la vente des livres s'effectue dans la rue ou le métro, où l'on trouve de tout et même Mein Kampf au vu de tous... La diffusion de gros est regroupée dans les coursives du stade olympique où chacun peut acheter, pour soi ou pour revendre... un peu plus loin.

    Les revues pour enfants, comme la presse en général, se sont également diversifiées et l'on trouve là encore des titres battant en brèche la seule notion d'âge au profit de centre d'intérêt (Chat et chien, Fenka, Karoussel, Boomerang, Et pourquoi?...).

    Si le mobilier des bibliothèques garde, lui, le charme de l'ancien et du bois, il est à noter que beaucoup de sections enfantines ont du matériel audio et vidéo, le plus souvent des disques noirs (mais leur réputation n'est plus à faire) et d'ingénieux « multifilms » que l'on déroule au moyen de petits appareils très simples. La prestigieuse bibliothèque républicaine pour enfants à Moscou offre des cassettes à visionner dans de bonnes conditions sur écran de télévision.

    Maintenant, selon une bibliothécaire rencontrée en province, le problème majeur est de passer de « l'éducation » du public à son « service », attitude que l'on trouvait, parfois même aux années les plus sombres, semble-t-il, dans certaines bibliothèques, comme l'évoque l'auteur des Récits de la Kolyma, V. Chalamov, dans Mes bibliothèques (5) . « Il y a à Moscou une bibliothèque dans laquelle j'ai lu pendant treize ans d'affilée. Par deux fois, j'ai eu la carte de lecteur numéro un. J'ai commencé à la fréquenter tous les soirs à l'époque où je travaillais dans une tannerie. C'est là que j'ai préparé l'examen d'entrée à l'université. Bien plus tard, je devins "membre actif", c'est-à-dire que je conseillais les lecteurs. La correspondance que nous entretenions sur un immense tableau d'affichage était toujours très animée. J'ai grandi dans cette bibliothèque. Ses employés ont vieilli avec moi... »

    Une nouvelle génération de bibliothécaires prend le relais avec, maintenant, « la fierté d'exercer ce métier » pour reprendre les mots de l'une d'elles, ce qui génère un dynamisme bien nécessaire pour surmonter les problèmes actuels et à venir :

    • celui des subsides indispensables à toute modernisation qui pousse de nombreuses responsables à louer un emplacement de leurs locaux à une firme étrangère pour avoir des devises ;
    • celui de la réorganisation des collections liée à la classification BBK (le pendant inversé de l'américaine Dewey) ;
    • celui très immédiat des acquisitions (les livres sont achetés en 5 à 10 exemplaires compte tenu qu'ils ne seront peut-être pas réédités ; il est parfois fait appel aux fonds des particuliers pour acquérir des titres disparus) ;
    • celui du public qu'il faut maintenant regagner : la fréquentation de la Bibliothèque nationale ex-Lénine a diminué de moitié malgré une ouverture à tous dès 18 ans). Dans les bibliothèques municipales, le public revient, semble-t-il, après une désaffection : la pénurie des manuels scolaires liée à la réforme des programmes, le coût plus élevé des livres, les fonds importants des bibliothèques (qui offrent une lecture « sérieuse » face à la production des plus commerciales actuellement sur le marché), les abonnements, maintenant variés, sont autant de raisons objectives; sans parler des horaires très étendus (souvent 10 à 19 h, dimanche inclus...) et des modalités de prêt parfois inattendues comme celles d'une petite bibliothèque de province : « autant de livres qu'on veut pour quinze jours ».

    Les sondages et enquêtes apparaissent dans les journaux puisque le public a maintenant une opinion ; une des bibliothèques visitées proposait aussi son questionnaire aux lecteurs : « La bibliothèque vous convient-elle (horaires, fonctionnement) ? », « Qu'attendez-vous des bibliothécaires ? », etc.

    Face à leurs interrogations, dont beaucoup nous sont forcément communes malgré les apparences et la distance, les bibliothécaires russes nous ont parlé de la nécessité de s'ouvrir au monde et de coopérer ; les échanges ont d'ailleurs commencé, des projets sont en cours pour répondre à la demande (certes la plus simple) d'une exposition de livres français : lors du séjour de juin, une rencontre avait été organisée avec des bibliothécaires « de toutes les Russies » et même d'Irkoutsk (bien plus lointaine de Moscou que ne l'est Paris !). Le réseau très dense des bibliothèques russes offre un formidable maillage du territoire : qui sait si nous n'aurons pas à y découvrir à l'avenir des modes de fonctionnement originaux ?

    Enfin, des bibliothécaires russes seront accueillis en 1995 dans une douzaine de villes en France pour plusieurs semaines, ce qui donnera des bases réelles à la notion d'échange, particulièrement importante en cette phase complexe de l'histoire russe qu'un homme de la rue a résumée ainsi : « Moralement c'est mieux, matériellement c'est plus compliqué ! »

    Pour terminer sur une note poétique, en juin il neigeait en Russie... mais ce n'était que neige de peupliers dont les légers flocons duveteux ne blanchissent pas le paysage.

    1. Fédération française de coopération inter-bibliothèques. retour au texte

    2. Dont une ville comme Riazan, auparavant fermée aux étrangers. Les contacts ont été établis par C. Counot (un compte rendu du voyage sera prochainement disponible). retour au texte

    3. In catalogue d'exposition sur le livre pour enfants en URSS (Paris, 1922). retour au texte

    4. Qui ont notamment publié en russe un superbe Babar en 1993. La revue spécialisée Debskaia Literatura (. Littérature enfantine ) a publié des articles sur les éditions Rosmen et Sabachnikov. retour au texte

    5. Éd. Interférences, 1988. Traduction S. Benech. retour au texte