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    La Pologne au bord de la Seine

    Par Leszek Talko, président Société historiqueet littéraire polonaise

    Au coeur de Paris, à deux pas de Notre-Dame, sur l'île Saint-Louis, s'élève un hôtel particulier construit en 1655 par Antoine Moreau, Secrétaire du roi Louis XTV. L'inscription gravée sur le portail mentionne le locataire : la Bibliothèque polonaise, gérée par la Société historique et littéraire polonaise. Quels événements ont amené des exilés polonais dans ces lieux où, au cours des siècles, ont été déposés des trésors de la culture polonaise ?

    L'histoire est longue et passionnante. En 1795, quatre ans après la proclamation de la première constitution de caractère démocratique, la Pologne est partagée par les trois puissances voisines : la Russie, la Prusse et l'Autriche-Hongrie. Elle disparaît de la carte de l'Europe.

    Les patriotes polonais commencent immédiatement la lutte pour retrouver l'indépendance. Pendant de longues années, ils se battent très nombreux sous les drapeaux de Napoléon. De cette époque date l'amitié franco-polonaise, une amitié forte et durable, car nouée sur les champs de bataille.

    Le 29 novembre 1830, éclate à Varsovie l'insurrection contre le pouvoir tsariste. Les combats vont durer dix mois. Mais les forces sont inégales et finalement l'armée russe écrase le soulèvement polonais. Les vainqueurs entament immédiatement des répressions d'une violence inouïe : les universités, les instituts scientifiques, culturels et artistiques sont fermés, les cathédrales deviennent muettes, les collections d'art et les bibliothèques sont évacuées en Russie, la langue polonaise n'est plus enseignée, les prisons se remplissent. Officiellement, " l'ordre règne à Varsovie ", mais les Polonais ne capitulent pas.

    Plus de six mille militaires, parlementaires, universitaires, poètes et artistes, ouvriers, étudiants et paysans quittent le pays, se dirigeant instinctivement vers la France, amie fidèle, pour continuer le combat pacifique et dire la vérité sur la Pologne condamnée par le tsar au silence le plus complet. C'est la première émigration politique qui a lieu en Europe à une telle dimension.

    Eu égard à son importance numérique, son influence sur le plan international et son rôle dans la vie politique, idéologique et artistique, cette émigration porte le nom de « Grande Émigration ».

    Paris, capitale de la Pologne

    À peine installés sur le sol français, les exilés commencent à s'organiser. En 1832, est créée la Société littéraire polonaise ayant à sa tête le prince Adam Czartoryski. En 1843, celui-ci s'installera sur l'île Saint-Louis, à l'Hôtel Lambert, qui deviendra un véritable centre de la vie politique polonaise en exil.

    D'autres sociétés de caractère historique, culturel et scientifique vont rapidement voir le jour. Paris devient une véritable capitale de la Pologne parce que c'est seulement d'ici que pouvait se faire entendre la voix libre polonaise. D'autant plus que de très nombreux Français du monde artistique, littéraire et politique épousaient dès le premier jour la cause de Mickiewicz et de Chopin. Sans les appuis chaleureux de La Fayette, Montalembert, Lamennais, George Sand, Delacroix, Michelet, Quinet, Hugo et tant d'autres, l'activité des émigrés polonais n'aurait pas eu cet éclat.

    Pour pouvoir réaliser leurs objectifs, les exilés devaient disposer d'un lieu pour mettre en valeur les trésors de la littérature, de la culture et de l'art polonais. L'idée de la création de la bibliothèque polonaise à Paris a vu le jour au début de l'émigration.

    Sous l'impulsion du grand ami de la Pologne, le général La Fayette, la Société de civilisation a décidé qu'un appel serait adressé « aux peuples civilisés pour former une bibliothèque destinée à remplacer les livres volés par les Russes à la Pologne ». La rédaction de l'appel fut confiée à Adam Mickiewicz. Son texte fut publié dans la revue de la Société de civilisation au mois de décembre 1833.

    La bibliothèque polonaise fut fondée en 1838 et ouverte au public un an plus tard dans un local situé au 10 rue Duphot. À la cérémonie d'inauguration assistait, entre autres, l'écrivain américain Fenimore Cooper.

    Au début, les collections étaient peu nombreuses et un modeste appartement suffisait à les contenir.

    Mais chaque année le nombre de volumes, d'objets d'art, de manuscrits et de cartes géographiques augmentait grâce à la générosité des collectionneurs et au talent d'organisateur du premier directeur, Karol Sienkiewicz, qui n'hésitait pas à envoyer des émissaires appelés copistes » dans les bibliothèques universitaires en France, Grande-Bretagne, Espagne et Italie pour détecter et recueillir toutes les sources se rapportant à l'histoire et la culture de la Pologne. L'accroissement constant des collections a rapidement posé le problème de la nécessité de l'acquisition d'un immeuble. Une souscription fut lancée au sein de l'émigration polonaise. Tous les exilés, même les moins fortunés, participèrent à cette collecte qui a permis l'achat en 1853, de l'immeuble sis au 6 quai d'Orléans. Signalons que certains dirigeants auraient voulu acquérir un immeuble aux Champs-Élysées, à l'époque oasis de tranquillité. Aujourd'hui, on sait que l'île Saint-Louis a été un bon choix.

    Les quatre sociétés polonaises ont trouvé le siège dans l'immeuble nouvellement acquis et ont fusionné en 1854, créant la Société Historique et Littéraire, dont le prince Adam Czartoryski fut le président et Adam Mickiewicz le vice-président. L'acquisition de l'hôtel particulier a sensiblement augmenté l'activité culturelle, artistique et scientifique de la nouvelle association et de la bibliothèque se trouvant sous sa gestion. Il n'est donc pas étonnant que la SHLP soit reconnue établissement d'utilité publique en 1866.

    L'émigration vieillissait et à la fin du XIXe siècle, en raison de la diminution sensible de ses membres, la SHLP a cédé, sans conditions très précises, ses biens mobiliers et immobiliers à l'Académie polonaise des sciences de Cracovie, dont le délégué assume dorénavant le fonctionnement, avec l'aide du Comité local, composé de membres de la SHLP.

    Le premier délégué fut Ladislas Mickiewicz, qui créa en 1903 un riche musée regroupant des manuscrits, livres, documents, portraits et de nombreuses oeuvres d'art de son père, dont la statue domine les bords de la Seine.

    L'époque de l'entre-deux-guerres fut une période d'intense coopération franco-polonaise dans les domaines culturel, scientifique et artistique.

    Le gouvernement français a fondé en 1925 l'Institut français à Varsovie. En écho, la bibliothèque polonaise de Paris est devenue un véritable Institut polonais en France. Après l'invasion de la Pologne par l'Allemagne nazie en 1939, le gouvernement polonais du général Sikorski s'est établi en France, où en quelques mois a été constituée l'armée polonaise de 85 000 hommes qui a pris une part active à la campagne de mai-juin 1940. La Bibliothèque polonaise, qui était le siège de l'Université libre en exil, mettait à la disposition des autorités civiles et militaires sa riche documentation.

    Quelques jours à peine après l'entrée de la Wehrmacht à Paris, un commando de la Gestapo mit les scellés sur la porte de la bibliothèque. C'était une des rares, sinon l'unique institution scientifique et culturelle fermée en France pendant toute la période de l'Occupation. Heureusement, grâce aux efforts du directeur Franciszek Pulaski et de ses collaborateurs, les plus précieux manuscrits, ouvrages, documents et oeuvres d'art ont pu être, presque à la dernière minute, cachés chez des amis français, dont la famille de Henri de Monfort, et dans les musées et bibliothèques universitaires, surtout dans le Midi de la France.

    Les occupants, qui voulaient installer au quai d'Orléans une école nazie, ont envoyé en Allemagne plusieurs centaines de caisses contenant des précieux objets de la bibliothèque (il paraît que sur l'ordre de Hitler, le commando a cherché des sonnets de Goethe, écrits en français). Grâce, entre autres, aux anciens prisonniers de guerre français qui ont détecté la présence de ce butin de guerre et alerté les autorités alliées, la grande majorité des caisses est revenue au bord de la Seine.

    Après la Libération

    La Bibliothèque polonaise de Paris, libérée au mois d'août 1944 par les maquisards polonais, donnait l'image d'un lieu abandonné et totalement dévasté. Il fallait beaucoup de courage pour assurer sa rénovation et son indépendance. La Société historique et littéraire polonaise, sortie de l'état d'hibernation, s'est mise au travail. Citons les noms du premier président de la SHLP d'après-guerre, Camille Gronkowski, du prince André Poniatowski, du professeur Zygmunt Lubicz-Zaleski, de l'ancien ambassadeur du gouvernement polonais de Londres en France, Gaetan Morawski, du professeur Henri Mazeaud, du directeur de la bibliothèque Franciszek Pulaski, de ses collaborateurs Wanda Borkowska, Irena Galezowska, Czeslaw Chowaniec qui ,avec tant d'autres, ont reconstruit la citadelle polonaise, bénéficiant de l'aide de la diaspora des États-Unis.

    Mais l'horizon à l'Est s'assombrissait de plus en plus. Les émigrés polonais en France observaient avec une inquiétude croissante la mise en application des méthodes totalitaires en Pologne. Le véritable rideau de fer s'établissait progressivement entre la Pologne officielle et l'émigration politique. Le pouvoir communiste voulait évidemment mettre la main sur la bibliothèque qui symbolisait, depuis sa naissance, l'idée de l'indépendance de la Pologne. Les dirigeants de la Société historique et littéraire polonaise ont intenté en 1951 un procès afin d'annuler les accords conclus avec l'Académie des sciences de Cracovie en 1891 et 1893, cette institution n'étant pas en mesure de respecter ses engagements. Le procès a duré huit ans.

    En 1959, l'Assemblée nationale à Paris a voté à une écrasante majorité pour le maintien de l'indépendance et de l'intégrité de la bibliothèque polonaise. La même année, la cour d'appel de Paris a reconnu la SHLP comme gérant de la Bibliothèque polonaise.

    La chute du régime communiste en 1989 et le rétablissement de la souveraineté nationale en Pologne, obtenus principalement grâce à l'action du syndicat Solidarité, ont ouvert une nouvelle période dans l'activité de la bibliothèque.

    Gardant jalousement son autonomie, la bibliothèque de l'île Saint-Louis collabore actuellement de plus en plus intensément avec ses homologues en Pologne, principalement avec la Bibliothèque nationale de Varsovie, coopère avec différentes institutions scientifiques, cuturelles, artistiques et accueille un nombre de plus en plus grand d'étudiants, de chercheurs, d'universitaires, ainsi que des milliers de visiteurs venant de Pologne. Nous organisons ensemble, avec des musées polonais, des expositions d'oeuvres d'art (récemment une exposition Biegas à Plock) et faisons paraître des publications élaborées en commun avec la Bibliothèque Nationale polonaise.

    Bibliothèque et musée

    Notre institution est à la fois une bibliothèque stricto sensu et - grâce aux riches collections - un véritable musée ouvert au public. Onze personnes travaillent régulièrement, dont quatre à temps partiel. Beaucoup plus nombreuses sont celles qui, tout à fait bénévolement, consacrent des heures, des journées, et s'il le faut des week-ends pour assurer le bon fonctionnement des différents services, ainsi que l'organisation des manifestations et rencontres à caractère scientifique, culturel et artistique : conférences, débats, colloques, universités d'été, concerts, etc.

    Nous avons une salle de lecture où environ 3 000 personnes consultent annuellement des ouvrages, revues et manuscrits. Plusieurs milliers d'unités bibliographiques sont mis chaque année à la disposition des consultants. Les différents services de la bibliothèque répondent par milliers aux demandes à caractère scientifique, sur place ou par courrier.

    La bibliothèque est fréquentée en premier lieu par les Polonais et les Français. Mais nombreux sont aussi les chercheurs venant des États-Unis, de Grande-Bretagne, d'Italie, d'Allemagne, ainsi que des étudiants et historiens de l'Europe centrale et orientale. Nous accueillons aussi des Japonais, attirés par l'exposition permanente consacrée à Frédéric Chopin. Récemment, ils nous ont offert un dépliant - en japonais - présentant notre bibliothèque.

    Des riches collections

    Actuellement, notre bibliothèque possède plus de 200 000 volumes, concernant principalement l'histoire, la littérature, la philosophie et l'art des XIXeet XXesiècles.

    La littérature polonaise est richement représentée (Mickiewicz, Slowacki, Krasinski, Norwid, Prus, Zeromski, Gombrowicz et les prix Nobel de littérature Sienkiewicz, Reymont, Milosz et Szymborska, etc). Le lecteur français trouvera également des oeuvres de Voltaire, Michelet, Quinet, Lemercier, Béranger, George Sand, Balzac et tant d'autres.

    Nous avons quelques incunables qui nécessitent d'urgence une restauration. Certains ouvrages sont particulièrement précieux. Ainsi, trois éditions du célèbre ouvrage de Nicolas Copernic De revolutionibus orbium coelestium. Pour la première fois, l'ouvrage a été imprimé à Nuremberg en 1543, l'année de la mort du grand astronome polonais. D'après la légende, Copernic a eu la joie de tenir ce livre dans ses mains peu avant son décès.

    Citons encore une des premières éditions des oeuvres de Martin Luther, un traité politique sur la Pologne écrit pour Henri de Valois avant son départ en Pologne. Des dizaines de milliers de brochures et de documents concernant la vie associative des exilés aux XIXeet xxesiècles représentent une valeur inestimable, surtout les documents publiés par les émigrants après l'Insurrection de 1830 en nombre très restreint.

    La bibliothèque conserve les précieuses archives de l'émigration polonaise des XIXeet xxesiècles, particulièrement celles des insurrections nationales de 1794, 18301831, 1863 et le Printemps des peuples de 1848.

    En ce qui concerne l'Insurrection de novembre 1830, nous possédons par exemple l'acte de déposition par le Parlement révolutionnaire du tsar Nicolas 1er du trône de Pologne. Les archives de la bibliothèque abritent les autographes des rois de Pologne, par exemple une lettre d'Henri III de Valois à l'époque de son règne en Pologne, des lettres du roi Jean Sobieski, vainqueur de la bataille de Vienne en 1683. Parmi d'autres autographes, citons des lettres de Kosciuszko, de La Fayette, de Chopin, de Victor Hugo, de Napoléon, du prince Louis-Napoléon.

    L'une des richesses de nos archives est le fonds de documents concernant les relations franco-polonaises jusqu'à la période la plus récente. Les archives comptent actuellement environ 5 500 dossiers.

    Le service cartographique comprend plus de 4 000 pièces, des atlas et des cartes de la Pologne du XVIe au XIXe siècle. S'y trouve une précieuse édition de la Carte des terres slaves de Ptolémée.

    Expositions

    Visitons maintenant nos musées. En premier lieu celui d'Adam Mickiewicz, le plus grand poète polonais dont le bicentenaire de la naissance est commémoré non seulement en Pologne et en France, mais également en Lituanie, Biélorussie, Ukraine, Russie, Turquie, Italie, Allemagne et presque partout dans le monde.

    Dans le musée qui garde l'atmosphère du XIXe siècle, se trouvent les souvenirs personnels du poète, ses manuscrits dont la première version de son chef-d'oeuvre Pan Tadeusz, les premières éditions de ses oeuvres, des portraits, sa photo prise par Nadar, etc.

    Salon Chopin. Cette exposition contient des partitions, des lettres, des éditions originales de ses compositions, des portraits du grand artiste, de ses amis. On y voit la photo de Chopin. Lors de chaque rencontre à la Bibliothèque polonaise, le public traverse pieusement le petit Salon Chopin.

    Le musée Boleslas Biegas abrite une partie des sculptures et des peintures de cet artiste dont le talent s'est épanoui en France, où il est venu en 1902. Dans ce musée se trouvent également des oeuvres d'artistes polonais de l'émigration des XIXe et xxesiècles (dont Olga Boznanska, Ladislas Slewinski, Tadeusz Makowski, Jozef Pankiewicz, Jan Styka).

    La collection Camille Gronkowski contient surtout des oeuvres de grands peintres français, hollandais et italiens des XVIIIeet XIXesiècles.

    Notre service des collections artistiques est richement doté. Mentionnons l'impressionnante collection de photos des XIXeet XXesiècles, celle des médailles, affiches, objets d'art ainsi que des dizaines de milliers de dessins et gravures, etc.

    De nombreux musées de France et d'autres pays s'adressent fréquemment à la Société historique et littéraire polonaise avec des demandes de prêt de nos peintures et scultpures pour des expositions et manifestations artistiques.

    La Bibliothèque polonaise de Paris fête son 160eanniversaire. Les objectifs de la Société historique et littéraire polonaise, qui gère la bibliothèque polonaise, restent toujours les mêmes...

    • * Servir l'émigration et la Pologne.
    • * Faire bénéficier de nos collections et archives les chercheurs, les scientifiques, les étudiants : polonais, français et issus d'autres pays.
    • Renforcer constament l'amitié franco-polonaise, surtout dans la perspective de la proche collaboration de nos deux pays au sein de l'Union européenne.

    La réalisation de ces objectifs exige des moyens matériels et humains. Avec tous les mauvais coups qui nous accompagnent depuis 160 ans, il est déjà presque miraculeux non seulement que nous survivions, mais que nous réussissions aussi, contre vents et marées, à préserver la maison nécessitant de constants travaux et à assurer le fonctionnement de la bibliothèque.

    Ce sont principalement les fondations polonaises à l'étranger (Fondation Zygmunt Lubicz-Zaleski, Fondation Lanckoronski) qui financent le fonctionnement de la Bibliothèque polonaise.

    Depuis peu de temps, certaines institutions scientifiques et culturelles de Pologne nous apportent une aide matérielle sans contre-partie. Nous serions heureux de pouvoir compter sur une aide de la part des autorités et institutions françaises. Car la bibliothèque polonaise restera toujours au bord de la Seine.

    Vignette de l'image.Illustration
    Société historique et littéraire polonaise