Acquisition de bd comics en bibliothèque

Question

Bonjour,
Dans notre politique documentaire, le domaine d'acquisition BD est scindé en plusieurs segments dont un segment "comics - bd américaines". Dans un premier temps les bd traduites de l'anglais ont été intégrées à ce segment (catalogage et cote BDC). Puis, avec les changements de responsables documentaires, nous nous apercevons que les avis divergent sur la notion de "comics". Par exemple, si nous restons sur un critère de langue d'origine, les auteurs tels que Joe Sacco et Posy Simmonds sont-ils ou non des auteurs de comics ? En faisant quelques recherches sur le web il m'a bien semblé que la bd anglo-saxonne faisait partie de l'industrie du comics. Existe-t-il des études sur les bd comics et leur présence en bibliothèque qui apportent une définition précise du genre ?

Réponse

Date de la réponse :  04/07/2019

Votre bibliothèque possède un fonds de bandes dessinées qui comprend un segment "comics - bd américaines". Vous vous interrogez cependant sur la notion "comics" :  que recouvre-t-elle ?  Existe-il une définition précise du genre ? Des études ?

 

Tout d'abord, voici la définition que le manuel Bande dessinée en bibliothèque donne des comics (p.169) :

Terme désignant la BD dans son ensemble dans les pays anglo-saxons. En France, il correspond plus spécifiquement à la BD américaine voire, selon le contexte, la bande dessinée de super-héros.

 

Les comics sont plus largement traités dans chapitre consacré à l'histoire de la bande dessinée (p.23): 

"Que recouvrent les comics ?


 Le terme comics induit l’idée d’humour, ce qui ne colle pas beaucoup à l’acception du terme en France : comics y désigne généralement la BD états-unienne, voire la BD de super-héros. Le mot a été forgé par la tradition du strip dans la presse, le comic strip, dès la fin du xixe siècle ; et existe toujours à travers des séries comme Garfield. Dès les années 1930, des strips non humoristiques et des petits fascicules d’une dizaine de pages d’aventures réalistes sortent aux États-Unis, dans un format entre l’album et le poche. Vendus dans les kiosques, ils mettent en scène des histoires de guerre, d’horreur, des romances, etc. et prennent le nom de comic books, quand bien même ils n’ont rien d’humoristique. Cette parution en presse, très régulière, que ce soit dans les quotidiens ou dans les comic books, impose un rythme de création très soutenu et lance une politique de studio avec une création quasi tayloriste : l’un va tracer les cadres, l’un crayonner, l’autre encrer, l’un gommer, etc. Des assistants entrent dans le système de production et deviennent ensuite auteurs principaux des dessins.
Cependant, les personnages et univers créés n’appartiennent pas aux auteurs – comme en Europe – mais aux éditeurs. Des prototypes de super-héros costumés, comme Le Fantôme du Bengale, sont créés dès le milieu des années 1930, quand Superman et Batman naissent en 1938 et 1939, et lancent réellement la mode. Il n’est pas nécessaire de refaire toute l’histoire des comics mais après la guerre, où des super-héros sont utilisés comme porte-étendard patriotique, le succès massif des comics en tout genre commence à gêner.

En 1954, Fredric Wertham publie Seduction of the Innocent, qui désigne les comics comme facteur de nombreux mots de la jeunesse et les jugent immoraux, violents, glorifiants le banditisme – dans le cas de nombreux comic books de gangsters sans super-héros – et, surtout, irréalistes. Le livre pousse à la création d’un code d’auto- censure qui fait disparaître énormément de titres des kiosques, et enlève aux comics de super-héros, désormais majoritaires sur le marché, nombre de nuances. Le format reste cependant le même, et les comics se développent avec ces fascicules centrés sur tel héros, telle série, etc.
La publication en ouvrage relié, plus rare, comprend donc toujours cette rythmique de chapitre propre au comics qui surprendra lors de sa publication en Europe.

C’est en réaction à ce format, qu’il trouve trop figé pour développer des ambitions narratives, et au terme de « comics », jugé trop réducteurs pour des oeuvres sérieuses, que Will Eisner crée les graphic novels (roman graphique). En publiant Un pacte avec Dieu en 1978, il insiste sur le côté littéraire de son projet, assumant une rupture. Le terme a cependant été largement dévoyé depuis et ne désigne plus qu’un format spécifique, une nouvelle norme, qui pourrait se résumer à « un petit format avec beaucoup de pages ». Une dérive un peu absurde, d’autant plus dommage que des comics de super-héros ont fait la connexion avec le roman graphique dans les années 1980, créant des oeuvres bien plus sombres et audacieuses, principalement autour des figures d’Alan Moore (Watchmen, The Killing Joke…) et Frank Miller (Batman The Dark Knight, Sin City…).

Enfin, dans le registre des déconstructions, la BD alternative américaine a repris le format kiosque dès les années 1970, les figures de l’underground dessiné comme Crumb ou Shelton publiant cependant des comix, avec un x, pour se distinguer du mainstream. Dans ces cas, la distinction était sur le fond et non la forme. On peut cependant noter que, depuis les années 1990, des auteurs comme Daniel Clowes (Ghost World) ou Charles Burns (Black Hole) ont publié les romans graphiques en fascicules d’une vingtaine de pages en librairies, se liant à cette tradition.

En France le format comics est nettement plus ciblé. La plupart des BD alternatives ou des comic strips sont publiés soit dans des formats albums, soit dans des formats romans graphiques. Les différents essais de comics respectant la forme du fascicule sur ces types d’albums ont toujours été des échecs, car trop fragiles pour la librairie ou les bibliothèques. Les super-héros, eux, continuent à avoir plusieurs magazines dédiés, au format originel, publiés en kiosques, principalement sous la férule de Panini Comics et Urban. Les bibliothèques les achètent rarement pour des raisons de solidité, et préfèrent les albums, qui respectent généralement le format des fascicules même s’ils sont cartonnés et assez épais.

Enfin, le fait que les séries soient possédées par des éditeurs et non des auteurs amène à une exploitation extrême des titres. [...]



Toutefois, comme l'indiquent Maël Rannou et Dephine Y-Chef-Chan (p.28): 

Il reste donc au bibliothécaire à naviguer entre sa connaissance des cadres historiques et la réalité de son fonds. Ces délimitations ne viennent pas de nulle part et ont un sens très concret, mais ne peuvent masquer l'explosion des formats et des pratiques des auteurs. [...]

 

Enfin, Le manuel Bande dessinée en bibliothèque aborde de nouveau les comics dans un chapitre sur le classement (pages 79 et suivantes) :

Enfin, viennent les comics. Il ne s’agit quasiment jamais de nommer la bande dessinée américaine, que l’on retrouve en strips dans les BD franco-belges ou au sein des BD alternatives. « Comics », pour les bibliothèques comme pour le public, semble désigner quasi exclusivement les titres de super-héros. La demande est croissante, en lien avec la popularité des films, et un format intermédiaire peut nécessiter une mise en place spécifique, mais les titres tiennent la plupart du temps bien en bacs. Par ailleurs, si le succès des super-héros au box-office est certain, ils sont rarement des grands succès de bibliothèques, souvent à cause d’un décalage entre des albums bien plus adultes que le public très large touché par les films. Cela est d’autant plus fort que, s’il existe des versions jeunesse de certains super-héros, elles sont régulièrement publiées en format franco-belge. Créer une section comics apportera une réponse ambivalente : c’est en effet un moyen de propulser un pan important de la bande dessinée qui a encore du mal à dépasser le cercle d’initiés. Cela plaira assurément au petit public aimant en lire, mais nécessitera aussi un fonds assez important pour débuter et une grande vigilance quant aux achats.
 

En effet le principe des super-héros est d’être très régulièrement repris et remis à zéro (« reboot »), changeant avec leurs auteurs en prenant d’autres aspects, origines, etc. Il n’est ainsi pas rare qu’un personnage disparu dans une version de la série soit en pleine forme dans une autre. Cette construction en « arcs narratifs » impose de bien connaître les différentes mythologies afin d’éviter les erreurs, régulièrement constatées, faisant que la bibliothèque mélange dans la même série des tomes issus d’arcs différents car portant tous le même nom ! Pour le classement en tant que tel, si certains auteurs de comics sont extrêmement réputés, ils sont régulièrement au moins quatre crédités sur un comics, et bien plus dans un recueil. L’étiquetage en série semble le plus prudent.

Source :  Bande dessinée en bibliothèque. Sous la direction de Maël Rannou. Éditions du Cercle de la librairie, 2018.

 

 

Pour aller plus loin, vous pouvez consulter  :