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Histoires du livre. Nouvelles orientations. Actes du colloque des 6 et 7 septembre 1990, Gôttingen

1996
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    Par Michel Melot, Président Conseil supérieur des bibliothèques
    Hans Erick Bôdeker, dir

    Histoires du livre. Nouvelles orientations. Actes du colloque des 6 et 7 septembre 1990, Gôttingen

    Paris : IMEC éditions, éditions de la Maison des sciences de l'Homme, 1995, 504 p. (coll. In-Octavo).

    Avec Histoire de la lecture: un bilan des recherches. Actes du colloque des 29 et 30 janvier 1993 (Paris), sous la direction de Roger Chartier... dont Noë Richter a rendu compte ici-même, ce nouvel ouvrage de la collection 1n Octavo permet de façon très opportune de faire le point des recherches en histoire du livre. Il n'est guère possible, dans un compte rendu, de suivre en détail la richesse de ses dix-huit contributions en français, anglais, allemand et italien (avec résumés bilingues). En revanche, la juxtaposition de ces articles aux préoccupations diverses et aux ambitions inégales permet de tirer des réflexions générales dont les bibliothécaires ne peuvent pas faire l'économie. Nous nous contenterons donc de tracer les grandes tendances des recherches telles que ce livre les fait, en quelque sorte, miroiter.

    Roger Chartier nous y aide en retraçant leur évolution sous un titre qui, à lui seul, dit l'essentiel : De l'histoire du livre à l'histoire de la lecture. "Trop longtemps, affirme-t-il, l'histoire française du livre a implicitement tenu la lecture comme une pratique toujours semblable à ce qu'elle est aujourd'hui- (p. 37). Or c'est bien là le principal apport des recherches faites partout dans le monde, mais plus encore à l'étranger qu'en France, ce qui l'amène à dire qu'il n'est pas sûr qu'il existe encore une spécificité française de l'histoire du livre

    La France a pourtant joué dans ce départ des études sur le livre un rôle reconnu par tous les intervenants étrangers, tous nourris au livre-phare de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin L'apparition du livre, de 1958, qui ne fut traduit en anglais qu'en 1976, et tous reconnaissent que la France a produit une sorte de modèle avec l'Histoire de l'édition française que Roger Chartier a co-dirigée avec Henri-Jean Martin (4 volumes de 1982 à 1986). Ce monument faisait la démonstration de l'ampleur des recherches françaises. L'exemple français reste donc très présent et inspire des projets similaires en Grande-Bretagne ou en Italie, dont David D. Hall, par exemple, parle avec envie lorsqu'il évoque le projet d'une histoire du livre en plusieurs volumes aux États-Unis et reconnaît que en 1983, l'expression "Histoire du livre" était ignorée des milieux académiques américains (p. 47). Une fois cet hommage rendu aux pionniers français, il faut constater qu'ils ont fait école au point d'être aujourd'hui stimulés à leur tour par des recherches novatrices dont les contributions allemandes et américaines donnent une idée. Robert Darnton dans An Agenda for Comparative Histories dresse d'ailleurs avec précision la longue liste des sujets qui restent aujourd'hui à étudier pour élargir notre connaissance du livre.

    Roger Chartier tire donc la leçon de cette évolution : l'histoire du livre ne se limite plus à la simple analyse des groupes de populations professionnelles concernées par le livre, auteurs, éditeurs, imprimeurs, libraires, etc., mais s'étend à l'étude de sa lecture et même de sa non-lecture. Il y voit la conjonction de trois courants : l'aboutissement des recherches en histoire économique et sociale qui ont fait la célébrité des Annales, l'élargissement de la notion de bibliographie et les changements de perspective de l'histoire littéraire, elle aussi débordant de son cadre linguistique pour se répandre en études pragmatiques sur les usages et les réceptions. Z L'histoire du livre, conclut Chartier, s'est dégagée de la perspective de l'histoire des idées, dont elle découlait, pour s'ouvrir aux processus de communication (p. 13).

    De cette ouverture, Donald Mac Kenzie donne le plus frappant exemple dans sa magistrale contribution Oral Culture, Literacy and Print in Early New Zealand: the Treaty ofWaitangi, qu'il faut lire autant pour son érudition éclairée que pour la beauté de sa démonstration. Il s'agit de mettre en regard l'approche écrite du traité de paix imposé en 1840 par les Britanniques aux Néo-Zélandais avec l'approche orale qu'en avaient les principaux intéressés et mieux comprendre ainsi les tragiques conclusions que l'histoire de la Nouvelle-Zélande a tirées de ce malentendu. Sur le plan de la méthode, la conclusion de Mac Kenzie est la suivante : " On ne peut retrouver cet esprit que si l'on ne considère pas seulement les textes comme des constructions verbales mais comme des produits sociaux- (p. 384). Commentant les perspectives ouvertes par la bibliographie matérielle, Henri-Jean Martin résume bien la démarche de Mac Kenzie : "Il s'agit pour lui d'étendre le concept de texte bien au-delà de son acception ordinaire et de défaire le lien noué par la tradition occidentale entre le texte et le livre. » insiste sur le fait qu'un texte est toujours inscrit dans sa matérialité : - un retour au livre-objet s'impose... Un livre est avant tout peut-être un objet symbolique (p. 424).

    Autre grande tendance de l'évolution de l'histoire du livre : le comparatisme, prôné par tous les intervenants avec d'autant plus de conviction que cet ouvrage est réellement international, et dresse, dans sa première partie, la situation des recherches en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Hollande, en Italie et en Allemagne. Henri-Jean Martin donne comme mot d'ordre: « Il serait indispensable de dépasser les limites nationales ». Darnton et Bôdeker font choeur avec lui pour réclamer des études au niveau d'ensembles de pays. L'époque s'y prête. La discipline aussi : l'histoire du livre sans frontière est une approche particulièrement riche pour mettre en évidence des phénomènes culturels qui, comme des lames de fond, soulèvent les nations et les patries. Dans son bel article sur Le comparatisme comme nécessité heuristique pour l'historien du livre et de la culture Frédéric Barbier constate que Le monde de la chose imprimée constitue, de toute évidence, une voie d'accès privilégiée pour aborder la question d'une histoire des cultures- (p. 433).

    Enfin, ce livre permet de constater le consensus qui semble s'établir, en tout cas entre les Français, pour ne pas rejeter, malgré la vogue des . études de cas parfois si séduisantes et le goût des historiens actuels pour singulariser les exemples, les études systématiques sur les grandes séries et le long terme, dans la tradition française des Annales. Tous relèvent justement que si le livre est un objet d'études si profitable, c'est précisément en raison de son caractère éditorial, c'est-à-dire sériel, qui en fait le point d'observation le plus pertinent pour articuler l'histoire culturelle, l'histoire sociale et l'histoire économique. Denis Roche développe ce thème dans son article intitulé: Le livre : un objet de consommation entre l'économie et la culture en affirmant (p. 227) que la construction statistique d'une série est aux antipodes d'un néopositivisme Roger Chartier met aussi en valeur le fait que le livre se prête à l'étude quantitative et aux études sur la longue durée, permettant ainsi de faire apparaître des continuités (par exemple entre le monde du manuscrit et celui de l'imprimé) là où l'histoire nous a appris à voir des ruptures. Frédéric Barbier dit aussi dans son plaidoyer pour les études comparées que L'approche sérielle reste pour nous la voie privilégiée d'une comparaison possible même s'il ajoute qu'elle - ne doit pas être exclusive-.

    Enfin, un bibliothécaire ne peut pas ne pas s'arrêter sur la riche et forte contribution de Henri-Jean Martin en regrettant que notre profession soit sous-représentée dans ce mouvement si florissant d'études sur le livre. Henri-Jean Martin adresse un appel particulièrement destiné, me semble-t-il, à ses confrères bibliothécaires. « Les recensements du patrimoine imprimé français ne progressent guère, constate-t-il avec amertume, et surtout Les grands répertoires et les catalogues des bibliothèques n'ont encore fait qu'exceptionnellement l'objet d'investigations systématiques ». Paradoxe désagréable pour nous, bibliothécaires, que de voir l'informatisation de nos catalogues considérée sous le simple aspect pratique, sans qu'une réflexion méthodologique approfondie ne vienne en tirer le miel pour des études que des historiens développent par ailleurs. Tout ce passe comme si les outils automatisés mis en place un peu partout n'avaient aucun intérêt pour les recherches sur l'histoire du livre ni aucune utilité pour ses historiens, si ce n'est de leur fournir, comme à tous les autres, la cote de l'ouvrage dont ils ont besoin ! « Les catalogues collectifs, demande Henri-Jean Martin, qui se multiplient un peu partout mais surtout en Allemagne et en Italie, seront-ils bientôt susceptibles de nous fournir des données comparatives importantes pour le XVe siècle » Ainsi donne-t-il une liste alléchante d'études systématiques qui pourraient être dès aujourd'hui entreprises, par exemple sur les mots les plus rencontrés dans les titres, les nouveautés, les réimpressions, les formats, etc. Il serait temps pour les bibliographes de considérer leurs catalogues comme autre chose que des outils de gestion des collections, alors qu'ils sont d'extraordinaires outils de connaissance de l'histoire sociale, économique, ethnologique et culturelle.

    En conclusion, au-delà des demandes bien formulées sur la nécessité d'une histoire sérielle, d'une histoire comparative, d'une histoire de la lecture comme acte créatif et non plus comme un simple corollaire du livre, on retiendra de ces expériences actuelles le flou qui environne aujourd'hui les notions de « livre et de lecture en cours de réexamen. Il est clair que l'étude du livre va céder la place à la médiologie », pour reprendre le mot mis à la mode par Régis Debray, élargissant son champ d'études sur deux dimensions, par la prise en compte de l'oralité et de l'image et par la prise en compte de tous les acteurs du processus, si nombreux, si dispersés et si virtuels soient-ils. Quant à la lecture, on semble incapable encore de la définir. Elle apparaît, à travers ces contributions, comme un ensemble de pratiques diverses et parfois inattendues, définies non pas par leur objet, mais par le rôle subtil qu'elles jouent dans le maintien ou la transformation des liens sociaux. On gardera de ce livre l'image évoquée par Mac Kenzie de cet aveugle Maori qui portait toujours son livre avec lui et le lisait assidûment sans avoir accès à son contenu.