Index des revues

 
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    Par Jacqueline Gascuel
    Anne-Marie Bertrand

    Bibliothécaires face au public

    - Paris : Bibliothèque publique d'information, 1995. - 248 p. - (Collection Études et recherche). ISBN 2-902706-96-0. Prix : 130 F.

    Cet ouvrage rend compte d'une enquête réalisée auprès de quarante-quatre bibliothécaires qui font tous du service public et appartiennent au personnel de quatre établissements aux collections importantes et bien actualisées (entre 100 000 et 400 000 livres) - et qui sont tous très fréquentés, voire sur-fréquentés : la Bibliothèque publique d'information, la médiathèque de la Villette, la bibliothèque Jean-Pierre Mel-ville (Paris 13e) et la médiathèque du Canal (Saint-Quentin-en-Yvelines). Il s'agissait d'apprécier où en est aujourd'hui la médiation entre les collections et les publics. Mais l'ouvrage va bien au-delà d'un simple compte rendu, à travers l'analyse des réponses reçues, leur confrontation, il construit une réflexion théorique sur les mutations en cours, et la perception qu'ont les bibliothécaires eux-mêmes de leur identité professionnelle.

    Selon l'auteur, le travail face au public est le trou noir, le point aveugle de la littérature professionnelle. Et les bibliothécaires d'affirmer en effet n'avoir reçu aucune formation, dans le domaine qui nous intéresse ici : la relation au public. Et comment ne pas confirmer leur sentiment lorsque l'on constate qu'aucun des centres de formation consultés par l'ABF (en vue de ce numéro) sur la question de savoir comment se faisait l'initiation à la médiation n'a osé répondre. Manque de temps ? peut-être... Remous qui ont marqué la fin de l'année 1995 ? peut-être aussi... Mais plus vraisemblablement traduction du vide actuel en la matière. Car si l'on sait enseigner des savoir-faire, comme l'écrit une enseignante de l'ENSSIB, « on ne peut enseigner le savoir-être, ni l'évaluer. Voire ! D'autres métiers s'y risquent, soit dans la sélection à l'entrée des formations, soit dans le cadre d'un enseignement interactif, où chacun peut se découvrir dans sa relation à autrui ou au groupe. L'ouvrage est structuré en deux parties : Portrait de groupe avec bibliotbécaires et le Métier introuvable. Le portrait c'est à la fois celui de l'environnement documentaire, entre passé érudit et avenir cybernétique, celui des usagers, habitués ou novices, et celui des comportements des bibliothécaires, médiateurs facultatifs, dans le cadre du libre accès. Des bibliothécaires, le plus souvent dans des situations d'urgence (il y a queue devant le bureau de renseignements) et face à une collection importante qu'ils ne maîtrisent pas (dont ils ne maîtrisent pas le contenu. même s'ils en maîtrisent l'organisation interne. et ceci d'autant plus que les permanences en service public sont de plus en plus souvent déconnectées des compétences propres du personnel et de ses tâches en service intérieur. Seule la Villette y ferait exception) - bibliothécaires qui. de ce fait. vont se refuser à jouer le rôle de prescripteur... et ceci d'autant plus qu'ils ne connaissent pas non plus leurs interlocuteurs, et sont porteurs, même s'ils se refusent au jargon professionnel. d'une codification, d'une norme implicite, souvent étrangère à leurs lecteurs.

    Alors que la première partie s'attachait à décrire des pratiques dans un contexte défini, la seconde, le Métier introuvable, analyse des valeurs, des objectifs et des modèles ... Un premier chapitre dénonce avec beaucoup de brio un certain nombre d'ambiguïtés ou de contradictions de la déontologie professionnelle : l'offre/la demande (la première créant une légitimité, l'autre parfois un détournement), tous/chacun (l'élargissement du public versus le confort de chaque usager), l'auto-nomie/la prise en charge (des outils de repérage peu performants redonnent sens au rôle du professionnel)... On remarquera aussi dans les chapitres consacrés aux apprentissages et à la formation, un parallèle éclairant avec l'enseignement.

    Désenchantement, aveu d'impuissance, nostalgie semblent à l'auteur émerger parfois au fil de ces entretiens. Le bibliothécaire n'est plus un érudit, n'est plus un prescripteur de lecture, et craint d'être ravalé au rang de caissier de supermarché. Et de plus, il lui faut faire du chiffre (intrusion de la notion de management). Le métier serait-il vraiment introuvable ? ou voué à une mort annoncée ? Il est fortement déconseillé de tenter de répondre à ces questions avant d'avoir lu l'excellent ouvrage d'Anne-Marie Bertrand!