Index des revues

 
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    Par Claudine Beloyche
    Gérard Mauger
    Claude F. Poliak
    Bernard Pudal

    Histoires de lecteurs

    - Paris, Nathan, 1999. - 446 p. [Essais et recherches, série Sciences sociales). ISBN 2.09.790924.6. - br. - 160 y

    Ce gros ouvrage est le résultat d'une recherche cofinancée par l'Observatoire France-Loisirs de la lecture, qui nous a déjà offert de bien beaux textes. L'étude prend comme cible les habitudes de lectures de couples dont le terme commun est d'« avoir eu 20 ans autour de 1968..

    La méthodologie d'enquête est largement évoquée, consistant en la recherche de ces couples volontaires pour un questionnaire assez long (selon les cas, de 1 h 30 à 3 heures pour le remplir) et des entretiens semi-directifs incluant une visite approfondie de la bibliothèque personnelle des enquêtes. A plusieurs reprises, les auteurs sont d'ailleurs amenés à dire que les couples (ou un de leurs membres) étaient réticents, que l'accès à cette bibliothèque (ses titres, mais aussi leur classement...) entrait visiblement dans une intimité que certains auraient préféré refuser aux enquêteurs.

    Cette première remarque montre ce qui sera repris dans cet ouvrage : le « rapport au livre », et particulièrement le rapport au livre possédé, acheté, pour soi, est de l'ordre du strictement privé. On voit d'ailleurs que, sauf cas exceptionnel dans le panel des quinze couples interrogés, la lecture reste du domaine du personnel dans le couple, que la différenciation entre lectures, livres et bibliothèques de l'homme et de la femme est la règle. Les auteurs avanceront pour l'expliquer des interprétations diverses selon les cas.

    Les livres que l'on a, que l'on garde, sont la marque de l'histoire personnelle, depuis la plus petite enfance. Mais cette filiation n'est pas simple, pas toujours en ligne directe. Tel qui ne lisait pas du tout jusqu'à 18 ans, devient... professeur de lettres, apprend à ses élèves à aimer lire, et lit lui-même maintenant beaucoup ! Mais comment, pourquoi ?

    Telle qui a été privée d'études générales, et orientée vers le secrétariat, se « rattrapera » par la suite par une boulimie de lectures de toute sorte. Il est évidemment impossible de rendre compte de ces divers cheminements, sur lesquels les sociologues auteurs tentent des explications, sans jamais (l'échantillon est bien petit) en faire une généralisation. Peut-on d'ailleurs généraliser en ce domaine ? L'intrication, très bien montrée, des causes psychologiques, sociologiques, conjoncturelles de comportements de lecteurs nous en gardera définitivement.

    Au hasard de ces pages, je relèverai (de façon totalement subjective) la place de l'école et du cursus scolaire dans les livres lus, pas toujours appréciés, mas qui structurent néanmoins les goûts (en positif ou en négatif).

    Cette remarque d'une grande lectrice, déçue des bibliothèques, en substance : « Quand je demande un conseil, on m'envoie vers un grand dasseur... ce n'est pas ce que je demande. J'aime que l'on me parle de livres. » Avis aux bibliothécaires, elle confirme d'ailleurs les enquêtes sur les jeunes et la lecture.

    Enfin, pour ces quelques mots : « Comment enseigner le plaisir de lire ?... [pour lui] le plaisir de lire devrait être conquis au prix d'un certain effort. Mais il ne s'agit pas de la même pratique de lecture, du même plaisir de ire. Celui d'un père, plus aride mais masculin, dévalue celui de la mère, plus facile d'accès mais féminin. Colin, pris dans ce double-bind, ces injonctions contradictoires, se réfugiera dans l'abstention (p. 217). »

    Chacun, chacune trouvera dans ces témoignages aliment à comprendre ou approcher cette relation curieuse et si intime au livre qu'elle refuse très souvent de se livrer, de se laisser dire. Peut-être y a-t-il là aussi enseignement pour les bibliothécaires : la sélection des livres dans le processus d'acquisition, outre les éléments techniques d'une « politique d'acquisition », peut-elle réellement être délivrée de la personnalité de l'acquéreur, de son histoire avec le livre, autour du livre ? Et la proposition de livres de bibliothèque à des lecteurs mu!-tiples, quelle est-elle ? Comment se conjugue une pratique aussi intime avec la « lecture publique », ;.e. le partage avec d'autres anonymes ?

    Ce livre n'apportera pas de réponses, mais il aide à prendre conscience de cheminements individuels. Histoires de lecteurs reste modeste dans ses ambitions, et passionnant à suivre.