Index des revues

 
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    Par Claudine Belayche
    Michèle Petit
    Chantai Balley
    Raymonde Ladefroux
    Isabelle Rossignol, collab

    De la bibliothèque au droit de cité

    Parcours de jeunes

    Paris, BPI, 1997. - (Etudes et recherches). - ISBN 2-84246-014-6. - Prix: 180 Frs.

    Michèle Petit nous avait, lors de la journée d'étude de la section des bibliothèques publiques du 6 février 1996, annoncé la parution prochaine de cette enquête dont elle nous donna alors quelques pistes de recherches. Disons tout de suite que l'ouvrage tient intégralement les promesses de l'intervention très courte qu'elle nous avait proposée.

    Dans une longue préface, elle donne l'argument de cette recherche : comment se vit le «rôle social" des bibliothèques. Bibliothèques, lieux d'intégration, lieux de socialisation ? Le postulat que les sociologues associés à cette recherche ont voulu confirmer - ou approcher est celui de la bibliothèque comme facteur d'intégration de jeunes «exclus» ou qui pourraient l'être par un milieu d'origine, socialement ou culturellement peu favorisé, ou d'origine étrangère et donc pas toujours totalement intégrés dans la société française. Le sujet, c'est la définition de ce lien social, de ce qu'il peut signifier en relation avec l'action des bibliothécaires.

    Le terrain d'expérience est varié : six villes, d'histoire, d'importance démographique différente, et réparties sur le territoire français, ont été choisies, Bobigny, Bron, Hérouville-St Clair, Mulhouse, Auxerre, Nyons. Pour chacune d'elles, les auteurs brossent une esquisse socioéconomique, et une courte histoire de la bibliothèque municipale qui, pour les cinq premières citées date des années 1975-1979. Il fallait en effet qu'elle fût ouverte depuis au moins dix années, car le projet est d'interroger des jeunes sur leurs pratiques, ou le souvenir de leur pratique de la bibliothèque sur plusieurs années.

    On imagine déjà les difficultés : comment trouver - retrouver - des jeunes qui habitent encore la ville, car les bibliothécaires gardent le souvenir, mais pas toujours les coordonnées, une certaine timidité les empêche de trop entrer dans la vie des familles, même si les jeunes leur sont très familiers. Les sociologues ont l'habitude de ce type de recherche ; elles trouveront un échantillon, dont ils reconnaissent qu'il est légèrement biaisé (en faveur de jeunes issus de l'immigration). Il ne s'agit pas d'un sondage quantitatif, les entretiens menés donnent plutôt des pistes d'analyse sur ce que recherchent les jeunes en bibliothèque, et ce qu'ils y ont trouvé.

    L'ouvrage s'articule autour de trois thèmes : apprentissage professionnel, construction de soi, espace pour l'échange, qui peuvent définir l'approche de la notion de citoyenneté.

    Lieu d'apprentissage, c'est la relation bibliothèque et cursus scolaire : lieu de savoir et de connaissance, la bibliothèque n'est pas l'école. Les jeunes interrogés disent son importance, à côté et parfois contre l'école, outil d'une stratégie de «non-reproduction» : ne pas être comme les parents, illettrés, en difficultés, «s'en sortir". La bibliothèque est le lieu du travail en groupe, en même temps qu'elle apparaît comme une protection contre la bande de jeunes, attirante, mais qui distrait du travail, de l'objectif d'y arriver malgré les difficultés liées à la famille.

    La bibliothèque est le terrain de l'autonomie : on peut choisir sans qu'une hiérarchie des livres, des savoirs, vous soit imposée. Façon de lutter contre l'échec scolaire, contre les savoirs priorisés, ou de redonner à ses envies une place reconnue. La bibliothécaire n'est pas un juge, n'exerce aucune pression de prescripteur, et si il (ou elle) propose des lectures, c'est en passant, en laissant toute liberté de prendre ou non, d'aimer ou de ne pas aimer.

    Alors, y a-t-il réellement un apprentissage à la bibliothèque, qui ne soit pas l'accompagnement des prescriptions scolaires ? Les auteurs ne concluent pas définitivement : il est certain qu'il y a découverte, trouvaille de hasard, mais elles remarquent également un certain conformisme dans les livres cités : les classiques de la littérature française - l'influence de l'enseignant - et quelques «classiques best-sellers"tels jamais sans ma fille,... Les connaissances acquises construisent-elles une autre «culture» : ou un «savoir-costume» qui permet de parler en compagnie, de ne pas avoir l'air bête, comme le dit une jeune fille interrogée ?

    En tout cas, c'est à la bibliothèque que l'on osera aborder des sujets tabou à l'école : politique, sexe, religion, en empruntant des livres, en lisant des textes interdits à la maison. Education à une certaine citoyenneté, apprentissage de la cité dans des familles où la religion a la place structurante ?

    Transition vers une construction du soi : quel rôle de la lecture pour la personnalité de chacun ? Ambiguïté du «se trouver", en trouvant l'autre dans ses livres, ou en se retrouvant dans un héros, mais aussi s'échapper du quotidien par la fréquentation des autres ? Dialectique de la lecture de fiction. La bibliothèque se démarque - et s'oppose - au modèle familial, où souvent l'univers est assez clos, où les parents conservent la tradition de leur pays d'origine, de leurs milieux. Elle permet également de trouver un lieu à soi, des moments à soi. La lecture ouvre à la connaissance de l'autre et cette anecdote racontée par une jeune fille est touchante : un livre «vécu» sur la Shoah a changé la vision des juifs qu'elle avait en écoutant les propos de la famille ! Eviter, lutter contre, la xénophobie à la bibliothèque?

    On lira aussi combien la gratuité de l'emprunt est la marque pour ces jeunes de l'égalité de tous devant la loi, combien l'ouverture de la bibliothèque à tous, dans les mêmes conditions, les met en situation d'être comme les autres, pour une fois, car ils vivent bien souvent dans l'exclusion, de par le quartier «désigné sensible", par la couleur de leur peau, leur prénom,... La bibliothèque est ce lieu social, où les bibliothécaires jouent leur rôle de médiateur culturel et de médiateur tout court. Il est frappant - et réjouissant - d'écouter ces jeunes parler des bibliothécaires comme disponibles, savants, aimables,... ils peignent certainement situation en rose, dans quelques années...

    Le dernier chapitre tente de définir la notion de citoyenneté pour ces jeunes, et comment leur fréquentation de la bibliothèque a pu les aider. Je vous le laisse découvrir, cette note est déjà trop longue, et pourtant trop courte pour dire tout ce que livre apporte d'observations, de remarques prises sur le vif, qui interpellent le bibliothécaire dans sa réflexion sur l'aménagement des locaux, l'accueil des lecteurs, l'exercice au quotidien de la lecture publique.

    On aura compris que sa lecture est indispensable et passionnante.