Index des revues

 
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    Par Claudine Belayche, Présidente ABF
    Bernadette Seibel, dir

    Lire, faire lire

    Des usages de l'écrit aux politiques de lecture

    Paris : Le Monde éditions, 1996. ISBN 2-87899-114-1. Prix : 98 F (broché).

    Ce volume de 400 pages est issu du Colloque de Marseille « La bibliothèque dans la ville », tenu en 1994, auquel nous n'avions pu tous participer. C'est donc une excellente idée que d'en diffuser les actes, d'autant que cette édition dépasse le simple compte rendu du colloque, et l'enrichit notablement. L'objectif est ambitieux : le titre peut permettre d'embrasser tous les types de pratiques de lecture ou de politiques de développement de la lecture. De sorte que je caractériserais cet ouvrage comme une contribution sur les recherches sociologiques sur la lecture. Bernadette Seibel dans son texte introductif fait le point en situant ce colloque dans l'histoire des recherches françaises sur le sujet, constatant qu'elles sont récentes et finalement peu développées. Martine Poulain le confirme dans son intervention, en regrettant l'absence d'enquêtes récentes et détaillées sur les publics des bibliothèques (publiques et autres). Et pourtant, de nombreux chercheurs s'expriment ici (mais aucun bibliothécaire, sauf dans le débat résumé rapidement en fin de volume, qui me paraît être le point le plus faible de ce texte : le débat fut probablement trop animé pour être résumé si brièvement).

    Je ne tenterai pas de résumer l'ensemble de volume, chacun à le lire y cherchera et trouvera ses propres intérêts, il y en a de nombreux. Je préfère relever quelques articles qui m'ont particulièrement frappée.

    Les réactions du public de la Bibliothèque nationale Richelieu devant le futur déménagement des collections sont empreintes d'un conservatisme impressionnant. Mais j'en retiens surtout cette qualification des auteurs de l'enquête (C. Baudelot, C. Detrez, L. Leveillé, C. Zalc) : le public interrogé ferait le deuil d'une bibliothèque plus collective que publique ». Il y a là, pour la plus grande d'entre elles, la réaction de forte affectivité des lecteurs par rapport à un lieu qu'ils ont investi, malgré ses désagréments, dans lequel ils se sentent partie d'une collectivité - d'une communauté - qui les reconnaît, et qui exclut les autres (ceux qui n'en font pas partie). Cette réaction est celle que nombre d'entre nous ont pu appréhender également lors de constructions de « médiathèques » ou de bibliothèques plus grandes, plus ouvertes ; les statistiques nationales ne le montrent pas, mais le suivi local le fait régulièrement, il y a une forte modification des publics, à la fois par « attractivité » de nouveaux inscrits, mais aussi par la perte très nette d'une partie des anciens habitués...

    J'ai également lu avec attention les quelques interventions qui analysent les lectures et manières de lire des faibles lecteurs » : « lecteurs captifs - observés, en prison, par Fabienne Soldini qui montre combien les conditions extérieures peuvent modifier des pratiques de lecture, mais qui ne sait comment ces modifications se perpétuent après la sortie. La lecture en situation d'urgence ", par Abdelmalek Sayad, interpelle : comment la lecture peut être vécue par une adolescente comme le moyen de la résistance à la tradition familiale, également comme l'intégration à distance dans la société du pays d'immigration.

    Ces deux textes font approcher combien la lecture, et ses pratiques psychologiques et sociales, sont fondamentalement personnalisées ; les politiques de lecture publique et de son développement ne peuvent faire l'économie, pour promouvoir l'accès du plus grande nombre, de proposer les modalités les plus variées de cet accès, diversité et pluralisme des collections, mais aussi mise en valeur, mise en espace (interne et externe) très différenciées. Il est clair que, même dans l'architecture intérieure ou extérieure, le tout contemporain est un obstacle pour certains, de même que des aménagements traditionnels seront pour d'autres un infranchissable obstacle. Cette réalité est à prendre en compte lorsque l'on réfléchit à une politique de réseau urbain de desserte.

    Pour terminer, mais ce n'est qu'une petite idée de la richesse de cet ouvrage, je conseillerais à tous la lecture de l'intervention de Jean-Marie Privat, sur les relations écoles-bibliothèques, ou enseignants-bibliothécaires?... Ou les paradoxes d'une coopération ". Ce sujet est toujours très sensible, Jean-Marie Privat a tenté d'analyser la demande de cette coopération : elle lui paraît dans tous les cas venir des bibliothécaires, jamais des enseignants ; ce qui s'explique historiquement (les bibliothèques municipales sont créées après l'école) et pratiquement, et peut aussi expliquer la frustration de nombre de collègues devant la difficulté de partenariat réel (en particulier avec les collèges et lycées, peu concernés, selon l'enquête menée). Ne peut-on également se poser la question de ce partenariat entre bibliothécaires et enseignants dans l'enseignement supérieur ?

    Je n'ai voulu que vous donner une faible idée de la richesse et de la diversité des textes proposés ; ils suscitent des réflexions, des interrogations, qui peuvent être développées à partir de ces interventions de non-bibliothécaires observant les pratiques des bibliothécaires, ou les pratiques des lecteurs en bibliothèque.