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    Par Claudine Belayche
    Syndicat national de l'édition

    L'Édition 1997-1998

    SNE, 1998 ISBN 2-909677-18-6

    Cette épaisse plaquette représente en quelque sorte le bilan de l'édition française tel qu'il a été présenté aux membres du syndicat. Bilan chiffré, bien sûr, très détaillé dans le second volume, mais surtout - et c'est pourquoi il justifie une lecture ici - analyse de leur secteur par quelques responsables de l'édition, et présentation argumentée des positions du syndicat sur les questions brûlantes du droit d'auteur.

    Le Syndicat national de l'édition (SNE) représente 300 maisons d'édition et... la quasi-totalité du chiffre de l'édition. Preuve, s'il en était besoin, de l'extrême concentration de l'édition, puisque l'annuaire de l'édition française recense plus de 3000 éditeurs ! Représentativité commerciale évidente, mais il est clair aussi que la parole est donc aux maisons les plus solides financièrement. Dans le bureau du syndicat, la plus « petite » maison est Le Cherche-Midi éditeur.

    Dans ce document, nous est présentée l'analyse de quelques secteurs par les responsables des groupes sectoriels du syndicat. Ainsi sont passés en revue détaillée : le livre de poche, l'édition « de savoir », la bande dessinée, l'édition scolaire, l'édition publique, l'édition juridique et l'édition religieuse.

    Selon Claude de Saint Vincent, président du groupe BD, l'édition de BD se porte bien, entre les traditionnels toujours réédités, lus et relus (Astérix, Spirou...) et les jeunes éditeurs qui se sont fait une place tels Vents d'Ouest ou Rackam. L'auteur remarque que les prêts en bibliothèque augmentent, mais n'en déduit pas explicitement une conséquence sur les ventes... Il faut dire que les BD occupent la première place en terme de volume de ventes de livres en France en 1997.

    L'édition religieuse elle aussi est un secteur en bonne santé. À la fois pour les éditeurs spécialisés, comme Tequi, Le Chalet... et les collections religieuses des grandes maisons généralistes. Une caractéristique de ce secteur est la grande habitude de travail en commun des libraires et éditeurs spécialisés, au point de co-éditer la revue Écritures. Le principal souci d'Henri Gibelin, président du groupe enseignement et des éditeurs scolaires, est l'achat des livres scolaires (de la maternelle au lycée) par les collectivités territoriales. Sans remettre en cause le principe du prêt aux élèves, il en démontre les limites (surtout budgétaires), car le ministère ne respecte pas les principes de renouvellement des livres tous les quatre ans comme prévu par les textes. En découlent : le mauvais état des livres prêtés et pour les éditeurs une vente de livres nettement inférieure à ce que laisserait attendre la démographie scolaire. L'appel conclusif est sans nuance : « si la maîtrise des dépenses publiques est une nécessité, l'enjeu éducatif n'est-il pas une priorité ? On ne peut que souscrire à une telle proposition... dans tous les cas.

    La question de l'édition publique a été posée en 1997 à l'occasion de la publication du rapport Groshens (depuis nommé à la présidence du Conseil supérieur des bibliothèques). Ce rapport, on s'en souvient, avait été très critiqué par le SNE, car il ne faisait pas de proposition favorisant l'édition privée, ou plutôt il ne souhaitait pas présenter de mesures défavorisant notablement l'édition publique. Le SNE rappelle ici ses objections et que l'édition privée est la seule à prendre les risques « sans filet Il réclame donc que l'État réduise son rôle d'éditeur aux données brutes, dans le cas des données juridiques (voir la question de la mise sur le Web du Journal officiel), ou aux publications n'entrant absolument pas dans le cadre d'une édition privée : cela est la seule condition pour une véritable mise en concurrence des entrepreneurs.

    L'étude réalisée par Stéphane Lerouye et Marion Mazauric, des éditions J'ai Lu, sur l'édition de poche m'a paru très riche. Au-delà de chiffres bruts de ce secteur, la plus forte augmentation de l'édition française, avec + 6.7 o/o de CA en 1997, et 26% de titres (par rapport au total de l'édition, soit 12 241 en 1997), les auteurs analysent plus en profondeur le phénomène poche, et ses implications sur le long terme sur les modalités de lecture des jeunes, leurs pratiques d'achat et leur rapport au livre.

    Ils notent en effet que les plus de 25 ans d'aujourd'hui n'ont pratiquement «jamais lu que dans ce format » et que la pochothèque a remplacé la bibliothèque, y compris dans de nombreuses librairies. Cela change donc les référents culturels des lecteurs, leurs attentes. Que fait l'éditeur dans cette situation ? Jusque-là, il avait l'habitude d'une stratégie de l'offre : le lecteur suit ce qui est mis sur le marché. Avec la grande distribution et la popularité d'une collection (par exemple, les collections de « polars ») l'édition doit venir à une écoute forte de la demande. Cette remarque faite pour le poche, de fait, engagera des modifications stratégiques pour le reste de l'édition : quand ce secteur fait 26% des titres édités et que presque toutes les maisons y participent, l'enjeu est important.

    Les auteurs assurent que cette édition, économique et accessible, crée de nouveaux lecteurs, qu'elle est presque moralement importante, puisque qu'elle ouvre les portes de la lecture au plus grand nombre, puisqu'elle permet aux gens de connaître l'univers du livre, de le fréquenter au quotidien. La créativité du poche, par son existence même, mais aussi la créativité de ses maquettistes et concepteurs sauveront-t-elles le livre ?

    L'article suivant est à l'opposé : Michel Prigent, directeur général des PUF, écrit sur « l'édition de savoir... vingt ans après ». L'édition de savoir, c'est l'édition de sciences humaines, de réflexion : en 1978, on notait une floraison de création de revues de réflexion sur le monde : Commentaires (Raymond Aron), Le Débat (Pierre Nora), L'Histoire. L'édition de réflexion philosophique (les nouveaux philosophes), politique (avec Althusser), historique (Dumézil, Delumeau...) n'a jamais été si florissante, et aussi porteuse de sens. Vingt ans après, c'est la crise de ce secteur : tirages en forte baisse, désintérêt pour ces lectures (ventes et prêts en bibliothèques s'effondrent) ; l'inquiétude gagne à la fois pour l'économie du livre et de l'édition, mais Michel Prigent s'inquiète à juste titre pour le débat d'idées. La «mort des idéologies dit-il, risque d'être aussi la mort des idées. L'échec des traductions voudrait-il dire que les étudiants français ne souhaitent pas s'affronter aux idées venant d'ailleurs ? L'article est un plaidoyer pour le « penser » que nous ne pouvons qu'encourager.

    Deux objectifs pour Michel Prigent : que les manuels d'étudiants soient de bonnes synthèses, que les revues et ouvrages collectifs soient des lieux d'expression de la recherche. En un mot, que les auteurs, les vrais qui ont quelque chose à dire, soient privilégiés et mis en valeur, et pour cela l'éditeur a un rôle incontournable ; la mise sur le réseau Web ne lui semble pas la solution aux problèmes des auteurs !

    Évidement, les photocopies et le prêt en bibliothèque sont mis en cause : l'auteur plaide contre « le sophisme démagogique de l'accès gratuit à l'écrit»... Peut-être : l'article précédent montrait bien que l'économique (le prix du livre pour le lecteur) est une donnée immédiate pour l'acheteur !

    La seconde moitié du document est consacrée au « droit d'auteur». Étude détaillée des textes, après les modifications apportés à Genève en 1996 sur le droit d'auteur, réflexion sur les données numériques et... sur le droit de prêt. Inutile de redire ici que le SNE plaide pour l'instauration d'un droit de prêt, avec deux possibilités de perception (un forfait payé par l'emprunteur, ou une contribution accordée par l'État, comme dans les pays européens ). Le SNE dit aussi combien la lecture de documents numérisés, même pour des besoins d'étude ou de recherche, doit faire l'objet de redevance, et si exemptions il y a, elles doivent être limitées au minimum, car le danger de la reproduction et de la diffusion sur les réseaux est mortel pour les auteurs et les éditeurs.

    Cette plaquette présente très rapidement le circuit de distribution du livre en France, notamment la plate-forme ARIANE mise en place par la FNAC. Il se félicite de la loi Lang sur le prix unique, comparant la situation avec celle de la Grande-Bretagne, où l'abolition du Net Book Agreement a provoqué à la fois des disparitions de librairies, mais aussi des hausses de prix importantes sur certaines catégories d'ouvrages (les moins vendus !).

    Beaucoup de réflexions intéressantes, parfois d'ailleurs en contradiction, ce qui tendrait à montrer que dans le SNE comme ailleurs, des différences d'analyse existent sur la situation du livre et les remèdes à lui apporter. En tout cas, une lecture passionnante !