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La culture n'est pas un luxe: la fin du jacobinisme culturel, Le Gouvernement de la culture

2000
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    Par Claudine Belayche
    François de Mazières
    Maryvonne de Saint Pulgent

    La culture n'est pas un luxe: la fin du jacobinisme culturel, Le Gouvernement de la culture

    Paris, Eska, 1999.-ISBN 2-86911 -849-X. - br. - 120 F . - Paris, Gallimard, 1999. - (Le Débat). - ISBN 2-07-075190-2. - br. - 130 F

    Ces deux ouvrages, parus à quelques semaines d'intervalle, abordent la question de la politique culturelle française sous deux angles très complémentaires, et parfois contradictoires. Il est intéressant de les rapprocher dans cette note, quineserapas« critique ii mais plutôt de présentation de quelques-uns des aspects majeurs défendus, promus par leurs auteurs, souvent - surtout pour la seconde - avec un zeste de provocation à l'endroit du « politiquement correct ».

    Pour F. de Mazières, la question centrale de ces vingt dernières années, dans le domaine de la culture, est la prise en charge par les collectivités locales de la politique culturelle ; prise en charge financièrement majoritaire (l'auteur est maire adjoint aux affaires culturelles à Versailles), mais aussi dans la définition au plus près de la demande du public, dans la démarche d'approfondissement de la décentralisation.

    Son analyse, très rapide, dégage deux tendances de la politique culturelle de l'État : celle de type « royal », faite de grands travaux et de fêtes, héritière en cela des fastes royaux de la Cour ; et celle de type démocratique, telle que la plaidèrent Malraux mais aussi Jean Vilar, Jeanne Vincent... où le souci de l'accueil par le public, de la découverte par le peuple des chefs-d'oeuvre de l'art serait fondamental.

    En cela, il considère que les ministères Lang, sous la présidence mitterrandienne, s'attachèrent d'abord aux fastes et aux fêtes, et aussi à organiser par le système des subventionnements généralisés une sorte de courtisanerie d'artistes dont les créations dépendraient essentiellement du degré de proximité du pouvoir central, du ministère de la Culture.

    En 1993, inversion des rôles : la rigueur budgétaire conduit le ministère des Finances, très pointilleux sur les ministères « dépensiers », dont la Culture est le principal, à des gels de crédits (après vote de la Loi de finances, et en contradiction avec le Parlement). Les délais de versement de subventions sont allongés, mettant en difficulté certaines associations, le régime fiscal est moins favorable aux associations culturelles.

    Dans le même temps, les budgets des collectivités locales augmente suite aux transferts de la décentralisation, mais surtout se produit une inversion entre la politique de l'offre - pratiquée largement jusque-là - et celle d'une écoute plus proche de la demande du public, ce que les autorités locales peuvent pratiquer bien plus aisément. Cette obligation politique d'écouter ses usagers (et parfois électeurs) implique en particulier de favoriser les pratiques amateurs à côté des professionnelles.

    Mais cette politique aura très vite également achoppé sur des problèmes budgétaires, car les villes aussi limitent leurs budgets. D'où ce plaidoyer vibrant pour l'intercommunalité : pour le projet d'établissement public local (projet « Vaneste présenté au Sénat), où diverses collectivités pourraient s'associer dans la gestion d'un établissement culturel ; pour une réflexion intégrant les charges de centralité ; pour une carte nationale des équipements culturels qui éviterait de multiplier dans un même secteur géographique des établissements culturels de même mission... Toutes réflexions qui sont celles d'un élu local ayant à faire vivre au quotidien des établissements culturels, à soutenir des associations.

    Je me dois de dire que la « TGB » fait l'objet de quelques lignes. L'auteur y voit peut-être le dernier signe de la tradition jacobine de la France, et ose une comparaison entre son budget et celui de la BPI, pour un nombre sans équivalent de publics. Le souci de desservir le plus grand nombre (la BPI) est visiblement plus compréhensible pour un élu que celui de conditions luxueuses d'accueil de chercheurs !

    Cette lecture, qui apporte quelques chiffres, est intéressante car elle montre l'analyse que peut faire un élu local de questions culturelles dans un contexte de tension budgétaire, les questions de priorité qu'il peut se poser : sur « pratique artistique » ou entretien de troupes professionnelles...

    Il est clair qu'à ce jour le prestige des professionnels de la culture aura à se mesurer avec le souci des élus de favoriser le dynamisme de leur ville par une éclosion de vie culturelle de proximité, ce qui s'appelait jadis le « socio-culturel ».

    Mme de Saint Pulgent a été directeur du Patrimoine au ministère de la Culture de 1993 à 1997, et a été « appelée à d'autres fonctions » lors du gouvernement de Mme Trautmann. Cet essai est empreint d'une grande connaissance (de l'intérieur) des rouages des politiques publiques, et en cela il est très instructif, mais aussi d'une critique acerbe contre la conception mitterrandienne et langienne d'une politique culturelle.

    L'ensemble de l'ouvrage se fonde sur deux observations, déclinées tout au long de ce gros livre :

    • d'une part les révélations de l'enquête « Pratiques culturelles des Français », où il appert que, après trente ans de politique culturelle publique et d'investissements lourds, les résultats en termes de fréquentation des musées, des théâtres... sont bien faibles au regard des efforts financiers consentis
    • d'autre part un rappel systématique des considérants malruciens sur la raison d'être d'un ministère des Affaires culturelles.

    Mme de Saint Pulgent rappelle combien, en France, la culture, le patrimoine sont historiquement, traditionnellement, du ressort de l'État, et que les Français le contestent peu. De tous temps les rois puis les républiques ont conservé, développé parfois, un ministère des Beaux-Arts, un souci de soutenir les artistes hérité des rois mécènes de la Renaissance.

    Ainsi, la création du secrétariat de Malraux n'est qu'une suite logique. Ce qui l'est moins - et qui selon l'auteur est le début de la décadence - est l'institutionnalisation de ce ministère, la « fonctionnarisation » : elle cite pour preuve les ratios entre soutiens réels aux acteurs culturels et coûts fixes de fonctionnement des services. Elle montre aussi l'antagonisme entre ministère des Finances et ministère de la Culture, qui conduit régulièrement le premier à donner un peu plus au second mais à lui transférer des charges nouvelles : dans l'absolu, le budget augmente ; en fait, il régresse si l'on compare terme à terme !

    Cette partie est très pertinente, y compris quand elle raconte l'opération du « concours particulier des BM », intégré dans le budget MCC et pourtant intégralement géré par le ministère de l'Intérieur !

    Elle ne craint pas non plus d'attaquer avec virulence les artistes, couvés, choyés par des subsides ministériels qu'elle conteste : « Faut-il aider les créateurs ? » Cette question est doublée d'une explication provocatrice : si les artistes, et le Ministère, sont finalement bien peu décentralisateurs, c'est qu'il est plus facile d'être dans une clientèle parisienne que de s'affronter aux exigences du public !

    Son explication de la décentralisation, appliquée d'abord au livre et aux bibliothèques, presque à l'exclusion de tout autre, est à la serpe : « cantonnée à quelques secteurs peu considérés, comme les bibliothèques et les archives » !

    Globalement, cet essai est un plaidoyer pour une certaine privatisation des aides, pour l'aide fiscale à des fondations, pour des défiscalisations de soutiens individuels ou d'entreprises à des entreprises culturelles, mais sa lecture apporte des clés de compréhension, induit des questionnements ou des interpellations nécessaires.